Vincent Dieutre : Berlin Based

Vincent Dieutre © Jean-Philippe Cazier

Comment, au cinéma, faire le portrait d’une ville ? Vincent Dieutre répond dans Berlin Based. Ce portrait est réalisé selon les principes d’un cubisme qui ne serait pas synthétique. Leibniz écrivait à peu près qu’une ville est l’ensemble des représentations diverses de ceux qui la regardent en y étant immergés. Le film de Vincent Dieutre est leibnizien, mais il s’agirait d’un Leibniz sans Dieu pour garantir la synthèse et l’harmonie des points de vue. Berlin, ici, est une série de points de vue, Berlin étant alors, essentiellement, une ville plurielle, une pluralité de villes dans « la » ville. Dans ce film, Berlin serait également le titre d’un autoportrait lui aussi fait d’une pluralité d’images et d’énoncés.

Vincent Dieutre © Jean-Philippe Cazier

Vincent Dieutre juxtapose les points de vue de plusieurs « Berlin based », expression désignant ceux et celles qui, venus de l’étranger, se sont installés à Berlin. Les Berlin based ne sont pas ceux qui y sont arrivés pour fuir la guerre, la persécution, ce sont ceux et celles qui ont perçu Berlin comme le lieu où pouvait se réaliser une forme d’utopie à la fois existentielle et artistique : écrivains, artistes, galeristes, cinéastes… Vincent Dieutre enregistre leurs paroles et les filme alors qu’ils parlent de Berlin et de leur rapport à la ville. Chacun, par là, parle également de soi, fait son autoportrait, énonçant ses buts, ses espoirs, ses désillusions, ses étonnements, ses propres changements. Et chacun esquisse un portrait de la ville qui est un point de vue sur la ville, celle-ci n’apparaissant qu’à travers ces points de vue singuliers, empiriques, relatifs, parfois contradictoires.

Vincent Dieutre rejette tout point de vue surplombant sur Berlin, tout discours qui se voudrait un discours de vérité portant sur un objet stable, identique à lui-même. Berlin n’a pas ce type d’identité ou d’unité : elle est un ensemble de possibilités, en elle-même ouverte à ceux et celles qui s’y installent de manière plus ou moins permanente et y inventent une façon d’y vivre, d’y créer, de devenir. Ce serait cela, l’identité de Berlin : une ville faite d’interstices dans lesquels s’inventer soi autant qu’inventer Berlin. Si Vincent Dieutre filme des gens qui ont un rapport avec la création, ce n’est pas seulement parce qu’ils créent des œuvres, c’est surtout parce qu’avec Berlin ils ont trouvé une ville où se créer eux-mêmes tout en créant la ville. La réalité de Berlin permet ou permettait cette création de soi, cette réalité étant faite d’un ensemble de possibilités, non d’une identité exclusive et excluante.

Les Berlin based sont filmés chez eux, dans des espaces fermés, des appartements, chacun étant en quelque sorte enfermé dans son espace et parlant à l’intérieur de cet espace. Là encore, on pense à Leibniz, aux monades dont chacune, dans la philosophie leibnizienne, est définie comme point de vue partiel et limité mais pourtant vrai si on rapporte l’ensemble des points de vue monadiques à la synthèse divine qui est la condition de leur unité et de leur objectivité. Chez Vincent Dieutre, il n’y a plus de Dieu, il n’y a que des points de vue distincts et hétérogènes, le « réel » exprimé par chaque point de vue étant en lui-même pluriel, hétérogène, non totalisable ni unifiable. Plusieurs plans du film montrent tel intervenant à sa fenêtre ou proposent une vue sur Berlin à partir d’une fenêtre. Chaque fenêtre vaut pour un point de vue monadique mais qui n’a plus besoin d’être ramené à l’ensemble harmonieux des points de vue, à l’entendement de Dieu, pour être vrai : chaque point de vue est vrai dans la mesure où il exprime, dans sa relativité, dans sa subjectivité, un réel en lui-même multiple, non synthétisable, hétérogène, extérieur à toute saisie panoramique. De Leibniz à Berlin Based, l’être a changé, le monde n’est plus le même, non pas seulement historiquement mais ontologiquement.

Il n’y a pas d’unité des discours dans ce film, il n’y a pas unité de l’être. Le réel est problématisé, son évidence ou son supposé caractère donné disparaissent dans une hétérogénéité affirmée, par définition obscure. Ce n’est pas que le réel serait insaisissable ou transcendant, c’est qu’il est en lui-même hétérogène, irréconciliable, constitué de fragments non totalisables (ce qu’accentue l’organisation du film qui reprend le découpage de Berlin selon ses quartiers : Mitte, Neukölln, Kreuzberg, Prenzlauer Berg…). Un réel, donc, nietzschéen ou deleuzien plutôt que leibnizien. Le travail de documentariste fait par Vincent Dieutre ne consiste pas à « filmer le réel », à « dire la vérité » sur Berlin, mais d’abord à problématiser le réel et à réaliser un ensemble de points de vue fragmentaires qui sont la vérité d’un réel qui n’est que la série sans unité des points de vue qui l’expriment.

Chacun, dans Berlin Based, semble témoigner, réfléchir, se souvenir, mais leurs discours tendent surtout vers une limite qui est la création, l’invention : chacun crée un point de vue sur la ville, point de vue qui est la ville même – ville, donc, variable, contradictoire, mobile sur elle-même. Les discours recueillis par Vincent Dieutre sont des créations, non simplement des témoignages. Les images de la ville montrées dans Berlin Based sont comme des échantillons, des images fragmentaires non réductibles à une synthèse. Vincent Dieutre utilise volontiers le travelling réalisé à partir d’un métro ou d’une voiture, ce mouvement de caméra produisant moins un ensemble panoramique qu’il ne montre la mobilité du réel, son éphémérité, sa nature non filmable mais exprimable en tant que mouvement, changement, série de points de vue juxtaposés réunis non par une unité supérieure mais par le mouvement qui fait passer de l’un à l’autre. Le travelling est un processus de décadrage pour un réel qui ne peut être cadré. Il ne s’agit pas d’un mouvement synthétique, totalisant, mais de la création de points de vue éphémères, rapides, juxtaposés, reliés par un mouvement qui fait passer de l’un à l’autre, produisant des différences plus que de l’unité.

C’est ce principe du travelling qui, déplacé, se retrouve dans la juxtaposition des discours des intervenants : le film est le mouvement qui fait passer de l’un à l’autre sans les unifier, sans produire d’unité des discours, de la ville, du réel. L’on comprend, ici, l’importance de la parole, la pertinence du fait que le film soit articulé par les mots. En tant qu’elle est multiple, non totalisable, la ville de Berlin ne peut être filmée, aucune image, aucun montage ne peut faire voir Berlin. Les discours des Berlin based ne sont pas là pour remplacer l’image manquante de Berlin, ils sont là parce que, justement, l’image manque, et que Berlin ne peut être que dite de manière plurielle, filmée selon des images fragmentaires.

Le principe du travelling est également présent dans l’importance discrète de la marche ou du vélo. En tant que ville faite de fragments non totalisables, Berlin ne peut être parcourue que par un marcheur ou une marcheuse, par un cycliste qui par leurs trajets – qui est une errance – connectent les morceaux déconnectés de la ville, passant d’un morceau à un autre, d’un fragment à l’autre, chaque fragment étant toujours à la frontière d’un autre (Berlin Est et Berlin Ouest, tel quartier et tel quartier, etc.). La marche à travers Berlin est comme un travelling, une errance à travers des ensembles disjoints, la série des trajets ne constituant pas une carte mais une mosaïque mal ajustée, un patchwork mobile. Toujours un autre morceau est juxtaposé, différent, hors de toute synthèse. Vincent Dieutre filme l’espace des appartements de telle sorte que ceux-ci apparaissent comme des espaces juxtaposés, des morceaux d’espaces qui se suivent et ouvrent sur d’autres : non un appartement mais telle pièce puis telle pièce, etc. Il filme de même, en plan fixe, telle ou telle rue de Berlin, selon le même principe : l’espace y est organisé de manière en apparence classique, selon une perspective dont le point de fuite central est à l’horizon, ce point de fuite conduisant moins vers une frontière qui clôt l’espace sur lui-même que vers un autre espace au-delà, un espace inconnu juxtaposé au premier, les deux étant connectés par la marcheuse ou le marcheur qui paraît s’enfoncer vers un nouvel espace ou s’en extraire, comme venu d’ailleurs. L’espace, ici, a toujours des fenêtres, inclut toujours un au-delà, un dehors différent – et même l’absence matérielle de fenêtres s’accompagne pourtant de ces fenêtres que sont les paroles, les discours.

Dans Berlin Based, il ne s’agit pas de dire le réel ou de le montrer. Il s’agit de produire des récits qui sont le réel dans sa multiplicité – des récits qui sont aussi bien des fictions, car le récit de soi implique subjectivité, invention, parti pris. Le réel devient en lui-même une série d’énoncés épars, une série d’images partielles, fragmentaires. Il s’agit de créer, par la parole et l’image, un devenir du réel autant que de soi, le réel et le soi n’étant que la série de ce qu’ils deviennent à travers les points de vue pluriels et hétérogènes qui les expriment. Ici, toute parole implique une invention de soi à travers autre chose que soi, à travers Berlin, et une invention de Berlin à travers soi : aucun discours ne dit Berlin, aucune image ne montre la ville, mais chaque discours et chaque image sont des variations et de soi et de la ville, celle-ci n’étant que la série, par définition sans fin, de ces – ou ses – variations.

Il en est de même pour le soi. Les intervenants disent Berlin et se disent avec Berlin, Vincent Dieutre filme ceux et celles qui parlent de soi et de Berlin, et il se dit lui-même avec Berlin et avec ceux et celles qui parlent de soi, de Berlin, etc. Un soi collectif, une ville collective, un autoportrait collectif, pluriel, fictif et pourtant vrai mais d’une vérité paradoxale, un soi effectivement énoncé mais jamais refermé sur lui-même, impliquant en lui-même, telle la monade leibnizienne, une série de points de vue hétérogènes qui est soi, soi et l’autre en même temps et sans fin. Le soi est comme la ville – et inversement –, traversé d’une foule disparate, d’un peuple sans unité, d’un nomadisme essentiel. Berlin Based est ainsi une forme d’autoportrait étrange. La voix off de Vincent Dieutre énonce ses propres souvenirs, construit son propre récit de soi, introduisant un autre point de vue dans les points de vue des intervenants. Cependant, il ne s’agit pas de donner à la voix off, telle la voix de Dieu ou des documentaires pédagogiques, le pouvoir de dire la vérité, de rectifier ou confirmer ce que disent les autres, ni d’unifier l’ensemble des discours. Il s’agit de greffer un point de vue sur celui des autres, comme il s’agit de greffer les discours des autres sur le sien : création de discours indirect libres, de variations de la ville et de soi, création d’une pluralité de la ville et de soi. Se dire passe par autre chose que soi, dans une co-variation où le soi ne peut être énoncé directement, en lui-même, car le soi en lui-même n’existe pas, il est toujours autre chose que soi, autre chose qui est à inventer, à créer.

Évidemment, si Vincent Dieutre a choisi Berlin, ce n’est pas un hasard. Cette ville est sans doute, plus qu’une autre, de manière évidente, une réalité non totalisable, hétérogène, qui vit de cette hétérogénéité des espaces, des temps, des populations, des histoires. Tout s’y juxtapose, coexiste, s’y mêle : la drogue et la rigueur de la création, la réalité et le mythe, le sordide et la gravité de l’histoire, la beauté et la laideur, le communisme stalinien et la loi du marché, l’urbanisme et la nature, l’Homme et l’animal, l’Est et l’Ouest, aujourd’hui et hier, la richesse et la précarité… Dans Berlin Based, Vincent Dieutre parle aujourd’hui d’un Berlin qui n’est presque plus, puisque le mouvement des Berlin based, s’étendant sur près de trente ans, décline à partir des années 2000 : la spéculation immobilière et la gentrification, les changements politiques, les nouvelles conditions du marché de l’art ont transformé Berlin et ont modifié les possibilités qui définissaient cette ville. En même temps, celle-ci demeure ce qu’elle a pu être, étant aujourd’hui à cheval sur deux moments, sur deux temps différents. C’est cette cotemporalité que Vincent Dieutre constate et filme. Comme il le fait également, par les images et surtout par les paroles des intervenants, pour la coprésence, constitutive de Berlin, de la période nazie, de la guerre froide, d’une utopie quasi libertaire : autant de nappes temporelles, de dimensions historiques, politiques qui, dans cette ville, ne se succèdent pas mais se juxtaposent au présent, s’empilent et s’entremêlent. Marcher à travers Berlin, c’est passer sans cesse d’une époque à une autre, d’un contexte historique à un autre, d’une politique à une autre – errer à travers des espaces et des temps disparates et pourtant connectés.

Berlin est ainsi indissociable d’une histoire qui est des histoires, d’un temps qui est plusieurs temps (ce que Berlin Based matérialise aussi par l’usage, parfois, d’images qui de la couleur passent au noir et blanc et inversement). Berlin est cette ville européenne constituée par l’ensemble de l’histoire européenne du XXe siècle et par celle de ce début de XXIe siècle. Tout s’y condense sans véritablement passer, sans disparaître, sans être simplement remplacé. Le temps y est multiple, comme l’espace, les populations, les récits. Berlin est encore habitée d’une population de fantômes, celle des Juifs déportés et assassinés par les nazis. Ce passé ne passe pas, et cette population invisible se mêle encore à celles d’aujourd’hui, internationales, multiculturelles, chacune transportant avec elle des bouts de sa propre histoire, de ses propres récits. Dans Berlin, essentiellement, les époques, les lieux, les modes de vie, les mémoires se juxtaposent sans pouvoir être totalisés en une identité exclusive, excluante, « monolinguistique ».

Berlin n’a pas d’identité, son identité consiste à ne pas en avoir, à être en elle-même cette pluralité, cette diversité de tout. Berlin est une archéologie de l’Europe, de son histoire. Ville hyper moderne, elle est aussi celle d’autres temps plus anciens et disparates. Capitale de l’Allemagne, elle est aussi faite d’une population constituée de populations mineures. C’est cette réalité berlinoise que filme Vincent Dieutre, qu’il fait exister à travers les voix de ceux et celles qui parlent et qui, en parlant, font vivre cette réalité paradoxale, en elle-même multiple, qu’est Berlin. Comme il laisse affleurer la possibilité que tout cela ne change et disparaisse : avec la gentrification, le nationalisme par définition raciste, avec les changements de la politique internationale, Berlin sera-t-elle encore cela, cette chance incroyable ? Le devenir-mineur de Berlin n’est-il pas en train d’être recouvert par une économie, une histoire, un récit, une politique majeurs ?

Berlin Based pose cette question de la minorité, c’est-à-dire du peuple. Le peuple peut être majeur, ou plutôt il peut être l’effet de politiques visant à imposer une histoire, une identité, un récit. Le peuple est toujours une fiction, résultant de l’identification de chacun à des identités fictionnelles linguistiques, historiques, politiques, territoriales, etc. Mais le peuple peut être aussi un peuple mineur, en lui-même pluriel, multiple, épars, disjoint, non totalisable : c’est le peuple non fasciste, celui d’une politique non fasciste, un peuple multiple, sans identité, un peuple se créant et toujours en train de se créer. C’est ce peuple qui est – qui a été ? – le peuple de Berlin : peuple de vivants et de fantômes, peuple turc, peuple drogué, peuple queer, peuple aux langues très diverses, peuple d’hier et d’aujourd’hui, peuple européen et au-delà, peuple nomade aux mille visages sans ressemblance. C’est l’utopie de ce peuple pourtant bien réel que Berlin inclut et que fait exister Vincent Dieutre. Et, dans le film, le peuple des Berlin based s’insère dans ce peuple berlinois par définition mineur – Berlin based venus à Berlin pour s’y inventer, inventer leur vie, pour créer autant des œuvres, qu’eux-mêmes, que la ville. Dans ce film de Vincent Dieutre, la création est la vie et l’utopie de la vie, utopie politique associant les morceaux divers d’un peuple définitivement mineur, toujours en devenir. Berlin Based fait l’éloge de cette vie, de l’utopie de cette vie, éloge de Berlin en tant que Berlin est – a été ? – réellement et en elle-même cette utopie. Mais l’éloge est aussi inquiet car sensible à ce qui aujourd’hui, déjà, a commencé à étouffer cette vie, toute une politique destructrice de la vie et de toute entreprise utopique, une politique européenne mortifère, néolibérale, fasciste.

Berlin Based, film de Vincent Dieutre, projeté lors de l’édition 2019 du Festival  international du film documentaire – Cinéma du réel.