Le Grand bain : l’éloge des zéros

Injustement boudé aux César 2019, Le Grand bain a été nominé 10 fois et n’a récolté que l’aumône du César du meilleur second rôle. Ce qui est plutôt ironique tant le premier film en solo de Gilles Lellouche en tant que réalisateur a pour personnage principal une équipe de seconds couteaux de l’existence, somme d’individualités meurtries que seule la vie sait produire. La sortie en DVD et sur les plateformes de téléchargement du Grand bain, trop vite enfermé dans la catégorie « feel good movie » par une bonne partie de la presse hexagonale, permettra de remettre quelques pendules à l’heure : Le Grand bain est un grand film.

Alternant humour et émotion avec une subtilité rare, et avec une empathie manifeste du réalisateur pour ses personnages, Le Grand bain démontre toute la maîtrise de Gilles Lellouche qui livre une œuvre sensible, drôle et amère, une dramédie au sens hollywoodien du terme. Film choral qui raconte l’aventure d’une équipe de natation synchronisée masculine composée de ratés magnifiques, Le Grand bain s’offre une ouverture narrativisée et un final à l’étonnante sobriété ; entre les deux aucun temps mort ne vient perturber une mise en scène soignée jusque dans ses moindres détails.

A l’interprétation, Benoît Poelvorde en fossoyeur de sa petite entreprise en faillite (de vente de piscines, on goûtera le paradoxe) ; Mathieu Amalric en cadre broyé, au quotidien rythmé par la prise d’un cocktail d’antidépresseurs ; Guillaume Canet en père psychorigide ; Jean-Hugues Anglade en artiste qui n’a jamais connu le succès ; Virginie Efira et Leïla Bekhti en ex-nageuses de haut niveau ; Philippe Katerine, benêt et rêveur employé de piscine municipale ; mais aussi Alban Ivanov, Félix Moati, Balasingham Thamilchelvan, Jonathan Zaccaï, Mélanie Doutey, Marina Foïs, Claire Nadeau… les personnages sont sur le même pied, au diapason. Et si le casting est irréprochable, tant dans les choix que les performances, pas un acteur ou actrice ne tire la couverture à lui, aucun ne joue en dessous ou à côté, toutes et tous comme habités par leurs rôles et, surtout, mis sur un pied d’égalité par le metteur en scène. On le disait, distinguer un acteur par un César du second rôle, quand bien même Philippe Katerine est génial, est une aberration : il n’y a pas de second rôle dans ce film, Gilles Lellouche filme une équipe, des couples, des amitiés, des familles.

Il fallait oser mettre en scène des personnages ordinaires dépassés par leurs vies, englués dans leurs personnalités problématiques, qui finissent par jouer les premiers rôles et représentent la France dans une compétition internationale confidentielle (voire ridicule et même crypto-gay selon le personnage joué par Jonathan Zaccaï). Beaucoup plus social qu’il n’y paraît, Le Grand bain brosse le tableau d’une France qui est en bas et raconte l’histoire d’une réussite déjouant pronostics et attendus, délivrant un message d’espoir aux laissés pour compte, aux oubliés du succès qui finiront par se réaliser ensemble.

Ensemble, tel est le maître-mot de ce film, presque un mantra dans une société individualisée à outrance. Débordant d’humanité, mais pas de cette humanité de façade qui racole sur les plateaux de télé au prix de mensonges éhontés pour mieux récolter des suffrages ou des subsides, Le Grand bain est une ode au vivre ensemble régulièrement battu en brèche par les populistes de tous bords. Pour preuve, la présence dans l’équipe d’Avanish (joué par Balasingham Thamilchelvan) qui ne parle pas français mais est compris sans peine ou même la composition éclectique de l’équipe plurielle : des employés municipaux, un petit patron, un directeur d’usine, un chômeur, un cadre d’entreprise… Tous débarquent avec leurs failles et leur passif, et finissent par s’écouter et échanger. Pour les membres de cette équipe composite en quête de sens, les entraînements hebdomadaires sont le moyen d’échapper à un quotidien morne, le but qui leur manquait, une rédemption pour certains, le temps du partage.

D’un point de vue purement filmique, Le Grand bain avance par short cuts, avec des séquences sketchées — et une caméra qui filme au plus près tout d’abord pour ensuite élargir le champ de vision, comme prenant du recul, pour former un tout, en même temps que les personnages finissent par former une belle équipe ébahie par sa propre réussite. Derrière l’œuvre chorale se cache un film de cinéphile à bien des égards. D’abord parce qu’il jouit d’un scénario extrêmement écrit, de dialogues équilibrés, de cadrages et de plans inventifs… On pourra chercher les influences du réalisateur, elles sont multiples, américaines, françaises, italiennes, anglaises… le long plan qui succède au monologue introductif de Mathieu Amalric rappelle la scène d’ouverture d’American Beauty ; les entraînements façon commando menés par Leïla Bekhti renvoient aux classiques du film sportif (Indians, Les Remplaçants) et les focus sur les histoires personnelles (loin d’être anodines) aux comédies sociales britanniques (The Full Monty, Les Virtuoses).

Mais là où les Américains ou les Anglais dé-montrent, Gilles Lellouche privilégie l’ellipse : son tour de force est de faire tenir le film par ce qui n’apparaît pas directement sur l’écran, en faisant paradoxalement saillir ce qui est « en creux ». Sous l’eau, derrière les apparences, dans la tête des personnages. Ou dans ce qu’il filme en arrière-plan, presque en hors champ. Ainsi la bagarre entre Jonathan Zaccaï et Mathieu Amalric ou l’absence de Virginie Efira au début de la seconde moitié du film, absence qui devient un élément de narration des plus importants. A l’instar des Petits mouchoirs, quand Guillaume Canet faisait de l’absence de Jean Dujardin le personnage central de son film de potes, jouant sur l’image que chaque spectateur a de l’acteur, Gilles Lellouche fait de ce qui ne se voit pas le cœur même du Grand bain.

Derrière la farce a priori (une équipe de natation synchronisée… masculine !), le film révèle donc nombre de travers de notre société : le sarcasme facile, l’homophobie, la réussite à tout prix, les préjugés de toutes sortes, le besoin de reconnaissance, la nécessité de se reconstruire (après un accident, un divorce…). Rares sont les films qui arrivent à fédérer public et critique, Le Grand bain est de ceux-là. Comme l’énonce le surtitre du Grand bain, « parfois, on a juste besoin d’être synchro ». L’Académie des César n’a pas été de cet avis, passant à côté d’une belle occasion de re-célébrer le cinéma.

La voix off d’Amalric l’énonce au tout début du film : il est paradoxalement possible de faire entrer un carré dans un rond et un rond dans un carré. Ce pourrait être la leçon d’un jeu d’éveil, c’est de fait tout l’enjeu éthique et esthétique du film, d’ailleurs rappelé lors de la séquence finale. C’est sa ligne disjonctive, l’équilibre en apparence impossible qu’a trouvé Gilles Lellouche : tenir ensemble saugrenu et sérieux, apparences et vérités enfouies, comédie et drame. Être synchro, donc.

Le Grand bain, de Gilles Lellouche, avec Mathieu Amalric, Guillaume Canet, Benoît Poelvoorde, Jean-Hugues Anglade, Virginie Efira, Leïla Bekhti, Marina Foïs, Philippe Katerine, Félix Moati, Alban Ivanov, Jonathan Zaccaï, Mélanie Doutey, Erika Sainte, Claire Nadeau dans les rôles principaux. Produit par Chi-Fou-Mi Productions, Studio Canal, Cool Industrie, TF1 Films.