La goalittérature

Quel enfant lance le mode « Carrière » de Fifa (16, 17, 18, 19…) sur sa console chérie, et choisit d’incarner, pour les 200 prochaines heures de sa vie ludique… un gardien de but ?
Quel auteur se lance dans un roman d’inspiration footballistique ou dans la biofiction d’un footballeur, et ne préfère pas narrer le destin d’un Garrincha ou d’un George Best — on aura reconnu Éloge de l’esquive d’Olivier Guez (Grasset, 2014) et Le Cinquième Beatles de Vincent Duluc (Stock, 2014) — plutôt que celui d’un gardien de but ?
Pourtant, Peter Handke et Bernard Chambaz, respectivement avec L’Angoisse du gardien de but au moment du pénalty (1970), adapté au cinéma par Wim Wenders, et Plonger (2011), firent précisément le choix de retracer l’existence de Joseph Bloch et de Robert Enke, deux goals : le premier dans la fiction, le second également dans la réalité, puisqu’il parvint jusqu’à la sélection nationale allemande.

Par-delà les spécificités et divergences qui caractérisent ces deux textes, c’est bien au gardien de but qu’il revient d’assumer une marginalité plurielle qui se révèle également nécessaire à l’écriture même. Il n’est donc peut-être pas si surprenant, que « beaucoup de philosophes et d’écrivains [aient] été gardiens de but : Camus, Derrida, Cendrars, Réda, Montherlant, Conan Doyle, Barnes, Nabokov, etc. » (Bernard Chambaz, Petite philosophie du ballon, Flammarion, coll. « Champs essais », 2018, p. 30).

Que ce soit par leur ressenti (« on est à part », confie Grégory Coupet; Rémy Vercoutre se voit comme « gardien, pas footballeur » (documentaire En cage, diffusé par Canal Plus en 2018), leur entraînement, dit spécifique, leur gestuelle sur le terrain ou leurs prérogatives, les gardiens et gardiennes de but s’inscrivent dans un imaginaire footballistique paradoxal. Quand tout le sel d’une rencontre provient de ce que Pierre Clanché a identifié comme « l’instabilité structurelle » du match de football (« Football, instabilité et passion », Communications, no67, 1998, « Le spectacle du sport », p. 21), il revient au gardien de défendre, à l’inverse, une stabilité du score. À part, le gardien, également, car son positionnement en retrait l’assimile presque davantage à un volleyeur, séparé des autres par un filet, alors que ses coéquipiers s’entremêlent aux adversaires et constituent ainsi le football en sport « enchevêtré » (ibid., p. 12). Certes, les incursions d’un Manuel Neuer ont pu nous inciter à considérer récemment le gardien comme un « onzième joueur de champ » — c’est la question que posent les auteurs de Comment regarder un match de foot ? (R. Cosmidis, G. Juan, C. Kuchly, J. Momont), Solar, 2016, p. 111-116) : mais tous les gardiens ne réalisent pas de tels rêves de goal volant. Le gardien est un marginal, un outsider propose Jonathan Wilson dans l’ouvrage qu’il consacre à ce poste (The Outsider. A History of the Goalkeeper, Londres, Orion, 2012), mais non un exclu comme peut l’être celui qui reçoit un carton rouge et doit rentrer au vestiaire, « rejeté, banni, hors la loi » — Arlette Bouloumié, « Avant-propos » de Figures du marginal dans la littérature française et francophone, Presses Universitaires de Rennes, 2003 : « Bien que hors de la norme, le marginal est toléré, à l’opposé de l’exclu qui est rejeté, banni, hors la loi ».

Le gardien est bien un joueur, certes, mais un joueur de hors-champ, à la fois dedans et dehors, pivotant sur sa ligne comme dans un entre-deux tensif, (devant : le gain/derrière : la perte), à l’image de Bloch décrit dès l’incipit du roman de Handke : « Finalement Bloch entendit un coup de frein devant lui ; il pivota : un taxi se trouvait maintenant derrière lui, le chauffeur jurait » — L’Angoisse du gardien de but au moment du pénalty, Folio, trad. Anne Gaudu, 2013 (1972), p. 9 (je souligne) ; ou, cent pages plus loin :

Il prit un départ rapide, stoppa son élan, changea de direction, courut d’un pas régulier, puis changea de pas, changea de pas de nouveau, stoppa, puis courut à reculons, pivota en courant à reculons, repartit vers l’avant, pivota de nouveau pour courir à reculons, alla à reculons, pivota pour courir vers l’avant […] (ib., p. 118-119).

Enke, de son côté, ne cesse d’arpenter une ville de Berlin dont la géométrie, depuis la chute du mur, ne se laisse plus mesurer si aisément et dont la symétrie spatiale comme axiologique s’est brouillée. Ces deux gardiens de but choisissent d’ailleurs l’errance, comme corollaire de leur marginalité, qu’il s’agisse de clubs à l’étranger pour Enke ou de contrées proches de la frontière hongroise (ib., p. 40). Traditionnellement assimilée à un malédiction ou à un châtiment, l’errance incarne et spatialise la marginalité, comme un stigmate colorant la tenue du gardien d’une teinte unique au sein de son équipe, lui qui « défend des couleurs qu’[il] ne porte jamais » (Grégory Coupet, En cage).

Certains ont d’ailleurs tenu à revêtir des tenues qui relevaient plus du déguisement que de l’uniforme : je pense aux frasques – et aux frusques surtout – de Jérémie Janot, qui alla jusqu’à arborer la livrée de Spider-man, masque inclus, ou encore aux maillots bariolés d’un Pascal Olmeta ou mieux (pire ?), d’un Jorge Campos.

Jérémie Janot, Spider-man
Jorge Campos

C’est que le gardien de but est un personnage de Carnaval, celui qui inverse le haut et le bas le temps d’un match, seul autorisé au sein de ce rite matérialisé par les lignes blanches de sa surface de réparation, à utiliser ses mains là où les autres doivent privilégier les pieds ; celui qui plonge vers le sol et la boue là où les autres courent debout. La rengaine des supporters saluant rituellement les dégagements aux six mètres (« ho hisse enculé ») suggère par ailleurs une inversion sexuelle et une alternance devant/derrière qui résonnent comme échos des travestissements carnavalesques. Dans son étude de l’œuvre de Rabelais en lien avec le grotesque et le carnavalesque, Mikhaïl Bakhtine écrit ainsi :

L’orientation vers le bas est propre à toutes les formes de la liesse populaire et du réalisme grotesque. En bas, à l’envers, le devant-derrière : tel est le mouvement qui marque toutes ces formes. Elles se précipitent vers le bas, se retournent et se placent sur la tête, mettant le haut à la place du bas, le derrière à celle du devant (L’œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen-Âge et sous la Renaissance, Gallimard, coll. « Tel », 1982, p. 368).

Par l’insulte au stade, écrit Peter Handke dans un texte de 1965 qu’il consacre au « monde du ballon de football », « les spectateurs s’attribuent l’autorité qui leur manque dans la vie quotidienne, ils admirent leur propre pouvoir et l’impétuosité qui, de tout temps, est l’apanage du mot d’injure » (J’habite une tour d’ivoire, Christian Bourgois, 2007 (1972), p. 170). C’est même le souffle collectif, propulsant le rituel « Ho hisse enculé » qui semble donner sa puissance au renvoi aux six mètres, comme si le gardien devenait le vecteur et catalyseur d’une énergie descendue des tribunes pour participer directement, une fois n’est pas coutume, au jeu. Joueur placé le plus près des limites arrière du terrain et du virage des supporters, le gardien accomplit donc cette temporaire disparition de la rampe séparant acteurs et spectateurs, dans laquelle Mikhaïl Bakhtine a décelé une caractéristique essentielle du carnaval. Par lui, qui ouvre la porte dont il est censé être le gardien, le spectateur devient véritablement supporter, et accomplit sa geste propre : « (…) ce sont ici aussi les spectateurs », écrit ainsi Handke, « qui mélangent les frontières entre le jeu qui se déroule sur le terrain et la réalité tout à fait sérieuse de leurs réactions face au jeu. » (Handke, art. cité, p. 168).

Le gardien est cet idiot, non tant d’ailleurs au sens clinique du terme qu’en son sens originel : « simple, unique » (Jean-Yves Jouannais, L’Idiotie, 2017 (2003), p. 17), numéro 1, figure emblématique du solitaire, facile bouc-émissaire en cas de défaite, étranger qui « ne parle pas la langue en usage », ou, poursuit Pierre Senges, qui la parle « avec un accent à couper au sabre » (Pierre Senges, L’Idiot et les hommes de paroles, Bayard, 2005, p. 60), tout comme le clown, d’origine britannique, ne triompha sur les scènes et sous les chapiteaux de France au XIXe siècle qu’en baragouinant un sabir plus inaudible que véritablement britannique. Tout gardien de but est bien un bouffon, le Triboulet de Victor Hugo, le fou (volant) qui par une parade ou par chance, montre que le roi, le temps d’un pénalty, se nommât-il Platini ou Maradona, est nu quand son tir heurte la barre, s’envole ou finit dans la niche ; il est celui qui déjoue et fait déjouer les attaquants (se retrouver miraculeusement seul face au goal n’est-il pas synonyme, précisément, de hors-jeu ?) mais également celui qui déjoue les schémas tactiques, du vieux 4-4-2 aux plus récentes combinaisons, qui, de toute façon, sur le plan numérique déjà, le comptent, lui, le onzième, qui est toujours le premier, pour quantité négligeable. Et si l’attaquant maîtrise l’art de la feinte, celui de la feintise n’échappe pas au gardien, qu’il imite le scorpion, tel Higuita dont « la principale ambition semble être de faire le spectacle » (Gigi Riva, Le Dernier Pénalty, Seuil, 2016, p. 88), ou qu’il préfigure à la perfection les tremblements parkinsoniens d’une vache folle, tel Bruce Grobbelaar un jour de finale de Coupe d’Europe Liverpool-AS Roma en 1984. Or, nous apprend le dernier numéro de So Foot, « le clown » était justement le surnom que les supporters d’Everton lui avaient donné. C’est bien le moment dramatique par excellence du pénalty qui se révèle le plus propice à une théâtralité populaire, qui s’étendrait de la danse des canards à l’agilité circassienne. Bernard Chambaz, dans sa Petite philosophie du ballon, exhume d’ailleurs la figure de Julien Darui, qui après sa carrière de gardien de but, fut engagé par le cirque Pinder, où, « entre un clown et une écuyère, applaudi par un public ravi de l’aubaine, il était payé chichement pour arrêter le ballon sur des pénaltys tirés par des complices » (op. cit., p. 32).

Quand Faruk Hadzibegic pose son ballon, pour le pénalty qui va éliminer la Yougoslavie de la coupe du monde 1990, il a face à lui un être hybride, « moitié singe moitié chat », qui « commence son cirque, riant comme un bossu pour le déstabiliser », écrit Gigi Riva (op. cit., p. 89).

Or, commentant les clowns et Arlequins qui peuplent l’œuvre de Picasso, Jean Starobinski notait leur proximité avec l’animalité (« le singe, le chien, la biche, le cheval restent tout proches ») et relevait surtout qu’ils « n’ont pas perdu ce lien originel avec le royaume de la mort » (Portrait de l’artiste en saltimbanque, Gallimard, coll. « Art et artistes », 2004 (1970), p. 104). Si le gardien de but est un clown, c’est parce que celui-ci est « celui qui vient d’ailleurs, le maître d’un mystérieux passage, le contrebandier qui franchit les frontières interdites » (ib., p. 110), et d’abord celles de la mort. Bloch, homme de la frontière, Enke, homme du mur ressenti comme douleur fantôme, vivent en effet dans la compagnie de la mort (Adolescent, il me fut donné de lire l’autobiographie de Joël Bats, Gardien de ma vie, consacrée en très grande partie à sa lutte contre le péril mortel du cancer). Le personnage de Handke tue ainsi une autre figure du seuil, une caissière de cinéma, et se voit confronté à la disparition d’un jeune enfant. C’est ce motif-là qui structure Plonger, que Chambaz revendique comme une réécriture du Roi des Aulnes de Goethe. En assimilant la tombe de la fille perdue, Lara, à un « grand rectangle, une surface de réparation miniature » (Gallimard, coll. « L’un et l’autre », 2011, p. 107), l’auteur entérine une proximité élective que la sagesse populaire pressent quand elle parle d’un but inscrit qui pourrait « tuer le match » ou qui entraînerait, pendant les prolongations, une « mort subite ». L’erreur du gardien est ainsi dramatique, même lorsqu’elle fait sourire, en ce qu’elle est irréparable. Aussi garde-t-il avec férocité l’accès à ses filets, tel un Cerbère à trois… gants, comme le suggèrent d’ailleurs l’arrêt célèbre de Grégory Coupet (contre le Barça) utilisant sa tête comme troisième main ou tel sketch vidéo présentant un gardien amoché d’avoir arrêté plusieurs tirs avec son visage.

Chambaz convoque d’ailleurs la figure mythologique du chien des Enfers, qui hante Enke, ce gardien dont les gants arborent justement la marque… Cerberus (Plonger, op. cit., p. 74). C’est que comme tout gardien de secret, il n’a d’autre justification que la tension liminaire qui naît de ce qu’il demeure susceptible de révéler in fine ce secret même, et gardien du royaume des morts, d’en laisser éventuellement revenir certains. Tel sera l’espoir, vain, d’Enke, qui ne cesse de franchir la ligne censée le séparer de sa fille disparue, dont le souvenir le hante. L’impossibilité d’un deuil synonyme de séparation des vivants et des morts le pousse même au suicide pour rejoindre, par-delà les lignes de but et les portes de l’Enfer, sa petite fille. Tel le plongeur de Paestum, autre figure funéraire convoquée par Chambaz (ib., p. 68), son gardien de but s’élance en effet vers la mort qui attend chacun aux confins du monde des vivants, que symbolisent sur le sarcophage les colonnes d’Hercule. Enke cède à l’appel d’outre-tombe de Lara, de même que Boutès, à l’image du plongeur de Paestum, nous dit Pascal Quignard, est celui qui, « attiré par le chant des Sirènes, se noie dans l’écume d’Aphrodite » (Pascal Quignard, Boutès, Paris, Galilée, 2008).

Le plongeur de Paestum

L’obsession de la limite, de la lisière hante également le gardien de but de Handke, clown triste et personnage psychopompe, qui croit entendre dans « passeport » un exéat formulé en « passe la porte » (op. cit., p. 51). Pris dans cet entre-deux tensif, le gardien de but s’affirme comme le seul habilité au franchissement, par nature transgressif, des lignes de vie. En cela, il illustre une nouvelle fois sa marginalité, au sens que les ethnologues, à la suite de Van Gennep au début du XXe siècle, donnèrent au terme dans leurs descriptions des rites de passage. Celui-ci distinguait en effet trois phases dans ces rites : « rites de séparation » ou « préliminaires » / « rites de marge » ou « liminaires » / « rites d’agrégation » ou « postliminaires » A. Van Gennep, Les Rites de passage, Picard, 1981 [1909], p. 14). Les rites de séparation ou d’agrégation séparent les vivants des morts, sommés de faire leur deuil des disparus, alors que l’étape centrale, celle de la marginalité, demeure, seule, dans l’indétermination de l’entre-deux, du contact encore possible entre vivants et morts. C’est bien de cette irrésolution que naît la tension propre au poste de gardien de but. Bloch, interdit devant une gravure représentant le village dans lequel il s’est réfugié, concentre comme par hasard son regard sur l’aérien sonneur, qui organise le passage de l’extérieur à l’intérieur des remparts et auquel il semble nécessaire de l’identifier :

Il aperçut au mur une gravure représentant le village à l’époque des guerres contre les Turcs ; à l’extérieur des remparts, les citoyens allaient et venaient ; à l’intérieur des remparts, l’inclinaison de la cloche dans le clocher faisait penser en toute logique qu’elle sonnait à la volée. Bloch songea au sonneur soulevé de terre par la corde dans le bas du clocher ; il vit que les citoyens, dehors, se dirigeaient tous vers le porche ; certains couraient, des enfants dans les bras (…). (Handke, L’Angoisse du gardien de but…, op. cit., p. 41).

Le gardien de but, hanté par la limite et homme de la marge, défend becs et ongles son but mais dans le même temps prend part à un jeu qui exige sa défaite, qui veut que la porte s’ouvre de temps en temps. De là la tension propre au poste de gardien, portier chargé de résister et sommé de céder ; homme liminaire et homme marginal, comme l’avait saisi W.G. Sebald lecteur du roman de Handke, remarquable selon lui par sa clairvoyance sur « la phase au cours de laquelle le pas est franchi entre un comportement normal et un comportement pathologique », sur « le franchissement de la limite (W.G. Sebald, « Sous le Miroir de l’eau. Le récit de Peter Handke sur l’angoisse du gardien de but », in La Description du malheur : à propos de la littérature autrichienne, Actes Sud, 2014). Alfred de Musset, dont les compétences footballistiques ne sont certes pas attestées, et continuent donc de faire l’objet d’érudites mais néanmoins amicales disputes parmi les spécialistes de son œuvre au sein de notre université, prétendait qu’une porte doit être ouverte ou fermée. Or, dans le cas qui nous occupe, celui du portier qu’est le gardien de but, sa cage doit être ouverte et fermée. Ainsi le rôle du goal, si intimement lié à son positionnement près d’une ligne-frontière par définition ambivalente, apparaîtra-t-il comme complexe, au sens qu’Edgar Morin donne au terme en multipliant les exemples :

Le problème de la connaissance comme de l’organisation vivante, c’est d’être à la fois ouverte et fermée. […] C’est le problème de la frontière qui isole la cellule et qui en même temps la fait communiquer avec l’extérieur. Le problème, c’est de concevoir l’ouverture qui conditionne la fermeture et vice versa. L’appareil cérébral est séparé du monde extérieur par ses médiateurs qui le lient à ce monde. (Edgar Morin, Introduction à la pensée complexe, Paris, Seuil, coll. « Points », 2005 (1990), p. 145-146).

Par là, le gardien de but, précisément schizophrène selon Handke parlant de Bloch, évolue dans le paradoxe, qu’aucun dépassement dialectique hégélien ne vient résoudre. Sans doute le ressassement, commun aux deux textes, s’impose-t-il comme le seul mode d’être au monde pour qui (sur)vit dans une telle tension, sans cesse renouvelée. Lié et à l’intérieur et à l’extérieur, de part et d’autre de sa ligne, le gardien rencontre la complexité d’une littérature contemporaine qui ne se donne en fait pas d’autre légitimité. Ainsi, Philippe Forest, dont l’œuvre littéraire accorde précisément une place centrale au deuil – et à l’impossibilité du deuil – de l’enfant disparu, identifie rien moins que le propre du langage littéraire qui « tient à cette capacité spécifique à faire tenir ensemble et l’un à l’autre sens et non-sens dans une relation non-dialectique » (Philippe Forest, « L’expérience nue du réel », in Devenirs du roman, Inculte/Naïve, 2007, p. 171) – ce qu’illustre aussi magnifiquement la célèbre phrase de Pelé, « J’ai marqué un but et Gordon Banks l’a arrêté » :

Le paradoxe ou l’aporie qu’exprime l’expérience littéraire: une vérité et cependant la vérité inverse (pouvoir et impouvoir, sens et non-sens, deuil et désir, etc.) sans pourtant que ces deux vérités s’annulent ou s’équilibrent, sans qu’elles s’accordent surtout au sein d’une vérité supérieure qui les accueillerait toutes les deux. Le texte romanesque n’est l’espace d’aucune réconciliation, d’aucun salut donc, juste celui d’une déchirure (…) (Ibid., p. 174-175).

D’ailleurs, « la situation paratopique de l’écrivain », propose Dominique Maingueneau, « l’amène à s’identifier à tous ceux qui semblent échapper aux lignes de partage de la société : bohémiens, juifs, femmes, clowns, aventuriers, Indiens d’Amérique »… (Dominique Maingueneau, Le Discours littéraire. Paratopie et scène d’énonciation, Armand Colin, 2004, p. 77). Par paratopie, Maingueneau n’entend pas la rupture radicale, l’exclusion, mais bien plutôt une « difficile négociation entre le lieu et le non-lieu, une localisation parasitaire, qui vit de l’impossibilité même de se stabiliser » (ib., p. 53), à l’image donc de la marge comme tension, incarnée par ces lieux frontaliers privilégiés par Bloch, réfugié « un peu à l’écart de la localité » (Handke, L’Angoisse…, op. cit., p. 40). Errants et marginaux (picaros, détectives, chevaliers) « matérialisent le nomadisme fondamental d’une énonciation qui déçoit tout lieu pour convertir en lieu son errance » (Ibid., p. 103). Séparé mais au contact de la société, l’écrivain lui aussi affronte l’opacité d’un monde auquel le langage n’adhère plus naturellement. Du chaudron fêlé de Madame Bovary, « où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles » écrivait Flaubert du défaut des langues (se reporter à l’essai de Dominique Rabaté, Le Chaudron fêlé. Écarts de la littérature, Corti, 2006), aux filets percés, en quelque sorte… La dérive de Bloch suit en effet le cours d’une défamiliarisation linguistique, c’est-à-dire d’une désappropriation progressive du lien unissant les mots aux choses, la langue au monde.

Au bout de quelque temps, Bloch s’aperçut qu’elle parlait de choses qu’il venait à peine d’évoquer comme si déjà elles lui étaient propres, alors que lui, chaque fois qu’il mentionnait une chose dont elle venait de parler, ou bien la citait avec précaution, ou bien, s’il en parlait avec des mots à lui, ajoutait toujours un « ce » ou « cette » qui étonnait et maintenait une distance comme s’il craignait de s’approprier ce qui la concernait. (Handke, L’Angoisse…, op. cit., p. 27)

C’est ensuite la liaison téléphonique qui se dérobe, à son arrivée au village, comme image d’une communication qui « ne vint pas » (ib., p. 51), puis les « malentendus » qui s’accumulent (p. 53). Une nouvelle marge, inconfortable encore, s’ouvre au gardien de but en exil, entre-deux qui unit et sépare les realia des signes, et conduit à une déliaison du symbolique. Bloch se découvre en souffrance de langage, en proie à cette « détestable maladie des mots » (p. 112) qui contamine une population entière de jeunes gens « incapables de faire une phrase » (p. 121). Le gardien en déshérence – il n’en serait donc pas d’autres – retrouve Alice, autre figure du franchissement du miroir de la langue, au pays des jeux de mots et des analogies à déchiffrer :

Il ne voyait que des ressemblances de toute façon ; chaque objet lui en rappelait un autre. Que signifiait cette double apparition du paratonnerre ? Que devait lui suggérer le paratonnerre ? Était-ce encore un jeu de mots ? (p. 134).

Aussi, au terme ou presque de ce voyage dans une langue devenue étrangère, et étrangère au au monde, les choses d’elles-mêmes, ou du moins leurs signes iconiques abandonnant le signe verbal à son arbitraire, s’invitent sur la page.

Plonger interroge cette capacité de la langue, et donc de l’écriture, à dire le monde de Enke, poète élégiaque aux accents orphiques, auteur d’un poème qu’il offre à son épouse pour son anniversaire (Chambaz, Plonger, op. cit., p. 135). Le football, avec ses 4-3-3 ou ses 4-4-2, ne rappelle-t-il pas la répartition en 4-4-3-3 des sonnets (ib., p. 73) ? Et si le goal lit les trajectoires, lit le jeu, comme le répètent les commentateurs, n’est-ce pas qu’à l’image du détective de polar, il s’identifie et au meurtrier (l’avant-centre) et à l’auteur même ? Orphelin de sa fille, le poète Enke n’aura de cesse, avec l’aide de Chambaz, de tenter de revenir aux sens premiers des termes vernaculaires comme mots de la tribu. Le recours si fréquent à l’étymologie de termes allemands conduit l’auteur à manier une langue étrangère jusque dans ses racines, dans l’espoir philologique d’un retour aux sources qui serait synonyme de transparence cratylienne de la langue.
Mais Enke, comme Bloch, n’est guère dupe : « Méfions-nous des mots », préconise Chambaz, quand l’aura poétique attachée aux mots « Nuit » et « Cristal » se corrompt au contact d’un 9 novembre de triste mémoire (ib., p. 82). Les deux gardiens de but subissent bien des rites d’initiation, qui les voient renoncer à l’enfance avide en croyances magiques entrelaçant le monde au langage chargé de le dire. Postés dès lors devant la langue comme en terre étrangère, entourés d’enfants morts et/ou muets, Bloch et Enke ouvrent la voie à l’écrivain, celui-là même qui, de façon similaire, dira comme Derrida : « je n’ai qu’une langue, ce n’est pas la mienne », ou qui, comme Proust, aspirera aux beaux livres, toujours « écrits dans une sorte de langue étrangère* », écrits de et depuis cette marge conçue comme seuil tensif et vacance à la fois.

Ce texte est ma contribution à une communication co-écrite avec Barbara Chanal, prononcée le 28 février 2019 dans le cadre du colloque « Le ballon et la plume » (Lyon, Institut Lumière). Un grand merci aux organisateurs : Jean-Marc Beaud, Vincent Bierce & Raphaël Luis.

* Sur ce point, se reporter à l’article très riche de Vincent Teixeira, « La langue de personne ou l’outre-langue des écrivains de nulle part », Fabula-LhT, n° 12, « La Langue française n’est pas la langue française », mai 2014.