Professeurs de philosophie, encore un effort si nous voulons être gilets jaunes

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Que collectivement, nous enseignants du secondaire et de philosophie, ne soyons pas à la hauteur du mouvement des Gilets jaunes qui dénonce un appauvrissement matériel et une aliénation morale qui minent toute la société française – notre métier étant loin de faire exception puisque la réforme du lycée va le vider de tout sens en l’hybridant, et en rendant définitivement impossible son exercice avec l’augmentation des effectifs par classe (ah la maïeutique avec 35-40 élèves !) – cela semble indubitable. Il y a bien sûr de notables exceptions à cet avachissement généralisé, je pense en particulier à tous les enseignants qui ont essayé d’accompagner leurs élèves lors des blocus lycéens et des violences orchestrées par le Rectorat et la préfecture qui refusaient la fermeture des établissements scolaires alors même qu’ils étaient sous la menace d’intrusions extérieures. Mais globalement, convenons-en, nous sommes à la remorque de lycéens que Macron et Blanquer s’emploient, avec beaucoup de brutalité, à mettre au pas, alors que nous aurions sans doute été les mieux placés au regard de nos âges, de notre expérience et de nos compétences supposées pour dénoncer cet utilitarisme épais et cette idéologie managériale qui conduisent l’école à tombeau ouvert vers un avenir de colonie pénitentiaire « et en même temps » de vacances, où l’on peut, sans douleur, accéder au baccalauréat sans savoir écrire une ligne en français correct ! Mieux placés aussi pour détricoter cette dialectique à deux termes qui n’est que l’autre nom de la violation incessante du principe de non-contradiction et n’a de tragique que son efficacité à racoler, diviser et embuer les esprits :

Les « Humanités », nous dit-on, d’un ton grand seigneur, cet effort patient pour réveiller au contact de la lecture des grands Anciens ce que l’esprit des jeunes générations comporte d’héroïque. Peste, on ne se mouche pas du pied, après avoir méthodiquement déstructuré le rapport à la langue et à la lecture des élèves, liquidé les lettres classiques et alors qu’on veut raboter l’horaire de philosophie ! Mais n’en doutons pas, bientôt les neurosciences nous rendront capables de lire et comprendre la Critique de la raison pure en 5 minutes tout en faisant le poirier ! « Et en même temps », les humanities anglo-saxonnes ou digitales, qui en sont l’exact opposé, mèneront tout droit les agités du numérique à la « classe inversée » où ils achèveront de se dissoudre en animateurs socio-culturels tandis que nos élèves, qu’il faudra rebaptiser cobayes, auront tout le loisir d’éprouver intimement à quel point « google is making us stupid » en additionnant sur leurs ordinateurs respectifs les fragments sans saveur et sans hiérarchie d’une inculture générale.

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La « liberté d’initiative » de nos élèves enrichis de ces multiples possibles que constituent le formidable accroissement des spécialités ferait davantage droit à leurs désirs qu’il nous faudrait dès lors apprendre à exciter dès la Seconde selon des modalités indéterminées afin de les racoler pour l’option de classe de Première. Malheureusement la liberté se démarque assez nettement de la licence, l’Eros platonicien de l’Aphrodite vulgaire, Héraclite l’Obscur du Jupiter des sunlights et l’éjaculation précoce de la naissance d’une vocation. « Et en même temps » un autoritarisme croissant qui n’a rien à voir avec l’autorité, mais tout avec le raidissement d’une institution qui, à force de renoncer à la transmission des savoirs, est de moins en moins respectable aux yeux de ses élèves comme de ses enseignants. Le projet de loi de Blanquer (« École de la confiance »… la guerre c’est la paix !) présenté en Conseil des ministres le 5 décembre dernier, en demandant l’insertion de article L. 111-3-1 dans le Code de l’éducation* prétend restreindre la liberté d’expression des élèves et des professeurs de manière parfaitement autocratique comme l’indique clairement l’étude d’impact du projet de loi également fournie par le ministère. Pourront désormais être sanctionnés et révoqués les « personnels de la communauté éducative [qui] chercheront à dénigrer auprès du public par des propos gravement mensongers ou diffamatoires leurs collègues et de manière générale l’institution scolaire. » Mensonges et diffamations, bien entendu, laissés à la libre appréciation de l’institution scolaire. Dans le droit fil de la loi sur les fake news, l’école est sommée à son tour de se transformer en grande muette.

Un élitisme de pacotille qui fournit le petit xanax nécessaire à ceux qui sur le terrain ou dans les nuées, bivalents et ambivalents, auraient encore un problème de conscience et se souviendraient parfois de ce qu’écrivait Cicéron à propos de la culture : « Nous plantons des arbres qui ne porteront que dans un autre siècle ». « Et en même temps » la réforme ou la frénésie de dispositifs ou de réagencements spectaculaires qui ne servent, eux, que la carrière d’équipes de direction le plus souvent prostituées à l’idéologie managériale et de collègues fatigués de leur discipline, et souvent aussi de leurs élèves.

A chaque fois le même procédé, qui se situe aux antipodes de notre vocation à transmettre le goût du vrai et l’exigence de la clarté : s’emparer de mots idoles, ne jamais les définir et favoriser systématiquement le malentendu. Toujours la même injonction : faire toujours moins bien avec toujours moins, jusqu’à ce que le moins se transforme en rien du tout. Ce n’est désormais plus du « presque rien » et du « je ne sais quoi » que nous allons pouvoir disserter, mais du « rien du tout » et du « n’importe quoi ».

Si la mort de notre enseignement ne nous a fait chanter qu’un bien ténu Te Deum, si la société cauchemardesque à laquelle nous sommes supposés introduire nos élèves ne nous arrache que de faibles gémissements, que dire alors de la fine fleur de notre barreau philosophique, de nos pétitionnaires de toujours, de nos enragés magnifiques : les Balibar, Badiou, Rancière, et autres professionnels académiques de l’amour des dominés… Où sont ces spécialistes ès peuple quand celui-ci se manifeste et quand on conspire à l’abrutissement de ses enfants ? Peu de monde, il est vrai, semble vouloir se soustraire à cette dérobade collective. Certains semblent vouloir se distinguer en la portant très haut :

– Ainsi ce lundi 17 décembre, se tient à l’EHESS une journée d’étude autour d’Alain Touraine et de son dernier livre Défense de la modernité, où l’on apprend que le dialogue entre Touraine et Manuel Castells sera introduit par « Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation nationale (en vidéo) et Christophe Prochasson, président de l’EHESS ».

– Le même Prochasson qui, faisant assaut d’héroïsme, invite dans une lettre du 10 décembre dernier à « manifester sa solidarité en faveur des institutions universitaires menacées par des pouvoirs autoritaires qui parviennent à les contraindre au silence » car il ne faut pas « rester inerte face à ces atteintes intolérables à la liberté de penser ». Prochasson attaque-t-il le caporalisme croissant qui sévit en France au sein des espaces qui font profession de penser… Mais non, c’est de la Hongrie qu’il s’émeut ! En France, les disciplines ne meurent que de la lâcheté de leurs clercs, pas des interventions d’un autocrate. Et d’ailleurs nous n’avons pas d’autocrate en France, que des gens qui ont « l’esprit d’ouverture ».

C’est pourquoi France Culture, toujours à l’avant-garde, propose d’ores et déjà sur le site des Chemins de la philosophie aux « pauvres en monde » que nous sommes, des exempla à la hauteur de la situation : « Philosophe et reporter de guerre », « philosophe romancière », « philosophe de la résonance »…  Sans oublier, bien sûr, le débat démocratique réunissant notamment un Denis Kambouchner, copilote en chef du nouveau véhicule hybride « Humanités » du Ministère, et une collègue du secondaire à ce point émoustillée de se retrouver devant le président de son jury d’agrégation qu’elle en perdit manifestement l’esprit. Notre héros, actuelle prise de guerre de Blanquer, défendant aujourd’hui ce qu’il condamnait autrefois puisque comme chacun sait « On ne change pas une discipline par décret » (article de Michel Fichant et Denis Kambouchner, Le Monde, 9 février 2001), confessa toute honte bue avoir cédé à deux des principales fautes contre l’intelligence : la précipitation de celui qui a œuvré « dans un temps contraint », et la confusion puisqu’à toutes les demandes de précision**, il renvoyait au cadre déjà fixé par le rapport Mathiot ou à un avenir incertain. Le comble pour un cartésien !

Dans le De Antiquissima Italorum Sapientia, Giambattista Vico déclare que penser c’est « andar raccogliando », aller rassemblant, aller recueillant, aller unifiant. Contre les forces de fragmentation de l’idéologie managériale qui, à coup de petites touches, déconstruisent méthodiquement ce qui fait société, les gilets jaunes révèlent la cohérence de ces attaques au long cours. Chaque Gilet jaune est un morceau du puzzle qui, sur les ronds-points, dans les manifestations et les barrages, vient s’emboîter et former un tableau enfin lisible par tous, nous rendant collectivement plus intelligents et désignant clairement la catastrophe dont nous ne voulons pas.

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* « Par leur engagement et leur exemplarité, les personnels de la communauté éducative contribuent à l’établissement du lien de confiance qui doit unir les élèves et leur famille au service public de l’éducation. Ce lien implique également le respect des élèves et de leur famille à l’égard de l’institution scolaire et de l’ensemble de ses personnels. »

** Précisions qui concernaient l’évaluation de la spécialité Humanités, l’articulation de la Littérature et de la Philosophie, de la Première et de la Terminale, la nature du tronc commun, celle de l’essai ou encore les raisons de cette association exclusive de la Philosophie et de la Littérature au détriment d’autres attelages comme celui de la Philosophie et des Sciences.