Le corps au-delà : Ana Mendieta (exposition au Jeu de Paume)

Ana Mendieta (détail)

Une série de photographies d’Ana Mendieta la montre nue, recouverte de sang. L’intérieur du corps passe à l’extérieur, le fluide recouvre la peau qui n’est plus frontière ou obstacle mais surface sur laquelle l’intérieur apparaît à l’extérieur. Au lieu qu’il soit couvert d’habits marquant une identité sociale et masquant le corps, celui-ci est montré nu, enduit de sang. Le corps n’est plus caché, et son extérieur n’est plus ce qui cache son intérieur. Il devient ce qui déborde l’identité sociale et culturelle, ce qui se montre dans une inversion de sa propre organisation biologique et organique.

Ana Mendieta © Diacritik

Ce corps poreux est affirmé par-delà les signes et significations de la logique commune, habituelle, pour exprimer une sorte de réalité violente, une nature première et cachée, même si cette réalité n’existe qu’à travers des significations elles-mêmes culturelles. Dans cette série de photographies, Ana Mendieta travaille avec ces significations pour contester l’évidence et la « naturalité » des signes conventionnels du social et du culturel – qui sont en même temps des signes politiques –, pour montrer que le corps est aussi autre chose que le corps social, culturellement ordonné et signifiant : il est violence, humeur (sang), geste primaire (enduire, couvrir), sexe, etc. Ana Mendieta cherche dans le corps la matérialité du corps et travaille avec cette matérialité pour y trouver des matériaux (le sang), des gestes minimaux et non économiquement rentables ou socialement élaborés, des postures (montrer, exposer), etc.

Il s’agit de penser le corps en rapport avec la nature plus qu’avec l’artificiel, le milieu urbain, les prothèses technologiques (habits), les trajets à travers la ville, les postures du corps contemporain à l’intérieur des espaces-temps qui sont les nôtres. La série de photos dont il est ici question a pour cadre un environnement naturel quelconque, sans rien de remarquable, sans particularité autre que d’être naturel, amas de matières (non utilisées, non prises dans une réalité artificielle) et de vivants, fonctionnant comme signe de la nature et en rupture avec l’environnement techno-urbain dans lequel nous évoluons. Là encore, Ana Mendieta montre ce qui existe hors de notre champ perceptif habituel, de notre expérience commune.

En situant ses prises de vue à l’intérieur d’un tel cadre naturel, l’artiste met en lien ce cadre naturel et le corps nu qui y est photographié, le sang qui recouvre celui-ci, ce qu’impliquent ce sang et ce corps nu, lui-même sans artifice, sans conformité aux codes du corps artistique ou publicitaire. La photographie, ici, crée un plan commun pour la nature et le corps, un plan traversé de résonances communes à tout ce qui le compose, un ensemble de rapports ou d’alliances faisant signe vers ce qui ne sera pas interprété comme un retour à une nature première du monde et du corps mais plutôt comme le surgissement, au sein du corps et du monde contemporain, de ce qui leur échappe et les conteste.

Ana Mendieta © Diacritik

Dans cette série photographique, Anna Mendieta utilise des signes culturels pour conduire le discours jusqu’au point où il met en échec ce qui existe aujourd’hui dans nos vies et nos esprits technologisés, urbanisés. La situation dans un cadre naturel, la nudité du corps, les matières brutes, la peau recouverte de sang sont moins des éléments qui échapperaient à cet ordre du monde, des corps, des esprits, que ce qui en constitue la limite : la nature, la nudité, les matières, la peau, le sang sont des signes culturels mais qui, exposés ici de la manière la plus brute possible, sans récit explicatif, sans contextualisation précise et signifiante, convoquent un imaginaire archaïque et violent, imposent une présence brute et brutale du corps, évoquent un récit flou, ouvert, tout cela venant brouiller les textes et contextes par lesquels ce que nous faisons, pensons, vivons a une signification déterminée en vue d’un certain ordre du monde. Dans cette série de photos, le corps ne sert à rien, il n’est pas utile au social, au travail, à la reproduction exigée du corps des femmes, à la guerre, au capital : il ne signifie rien de précis et se réduit à l’affirmation de son existence, de sa nature humorale, de sa complexité, de sa brutalité, de son archaïsme, de sa violence. Ana Mendieta combine ici des signes qui ne signifient rien, des signes plus évocateurs que signifiants, construisant un récit qui n’en est pas un, un récit situé à la limite des fictions par lesquelles et dans lesquelles nous pensons et vivons aujourd’hui.

Située à la limite, l’œuvre d’Anna Mendieta vise par cette situation à faire apparaître depuis la limite ce que l’ordre encore actuel du monde exclut, refoule, détruit. Cette œuvre est contestataire – et le fait qu’il s’agisse pour Anna Mendieta de se montrer elle-même et nue, frontalement et non selon des poses classiques ou publicitaires, c’est-à-dire de montrer un corps de femme non standardisé, non normé, non blanc, non utile selon les cadres du sexisme politique et économique, n’est pas un hasard si on considère cette œuvre dans ce qu’elle implique de contestation et brouillage socio-politiques autant qu’artistiques. La critique des catégories et normes du genre, qui est toujours une critique politique et sociale autant qu’économique, est un des points de vue mobilisés dans ce travail.

Il serait absurde d’interpréter le décalage et la critique que produisent ces images par rapport au monde techno-urbain qui est le nôtre comme un simple rejet, le vœu de sa disparition au profit d’une nature soi-disant originelle. Anna Mendieta se sert de la technologie photographique et vidéographique, comme elle se sert des institutions artistiques, mais en les utilisant contre l’ordre du monde habituellement impliqué par ces technologies et institutions, en les conduisant vers d’autres finalités que celles qui leur sont d’ordinaire liées. La matière non formée, la nature, l’imaginaire archaïque ou primitif, violent, sont ici pensés comme des éléments d’un contre-pouvoir, comme ce qui, surgissant au sein du règne des images standardisées, à l’intérieur des institutions de l’art, étant exhibé grâce à un des moyens techniques emblématiques du XXe siècle, fait exister sous nos yeux, à l’intérieur du système de monde tel qu’il existe politiquement, socialement, psychiquement, économiquement, ce que nos yeux occultent, ce que le système de ce monde ignore et exclut. Et il s’agit, par-delà le seul point de vue critique, d’exalter ce que ce point de vue implique, à savoir l’affirmation d’autres états du monde, du corps, de la psyché, de la matière : des forces plutôt que des formes asservies, des matières brutes et plurielles plutôt que des matériaux utiles, des arbres plutôt que du bois. Les éléments sont rendus à eux-mêmes, la nature n’est plus un décor mais un ensemble de possibles, le corps est pluriel, complexe, le psychisme pense et se pense à l’intérieur de relations ouvertes, non signifiantes, informelles…

L’image produit ainsi une déterritorialisation du monde, des corps, des sujets. Elle est le lieu où disparaissent, se brouillent, sont suspendues les significations par lesquelles le monde tient et par lesquelles nous pensons, au profit de l’évocation d’un autre état du monde et du corps, au profit d’un imaginaire à travers lequel la pensée erre, au profit de flux du monde, du corps, de la pensée, flux dont l’existence est créatrice autant que critique.

La plus grande partie de l’exposition que le Jeu de Paume consacre a Ana Mendieta présente des œuvres vidéo fascinantes, très belles. Par rapport aux photographies, la vidéo permet bien sûr un type de mouvement qu’Ana Mendieta filme et fait apparaître : si la vidéo inclut le mouvement, Ana Mendieta s’en sert pour faire voir des mouvements du monde et des corps que nous n’avions pas vus, pour faire exister les corps selon d’autres dimensions encore. Ici, le mouvement est le moyen par lequel un plan commun au monde et au corps est construit et par lequel le monde devient corps et le corps devient monde.

Une vidéo montre un corps nu féminin allongé dans une rivière : le corps est immobile, la rivière coule, le plan est fixe. Il s’agit d’un agencement minimal, banal : un corps inactif allongé entièrement dans une rivière qui coule. Pourtant, ce que montre l’image est tout à fait différent : le mouvement de l’eau glisse sur le corps et lui insuffle un mouvement qui n’est ni du corps ni de l’eau mais des deux, entre les deux – un devenir du corps et de l’eau rendu possible par la vidéo qui  à la fois le capte et le crée. Dans une autre vidéo, un corps également féminin – celui d’Ana Mendieta – est allongé dans la terre, en grande partie recouvert par elle, comme une inhumation ou une naissance étrange. Là encore, un imaginaire archaïque, des significations multiples et vagues, non fixées, sont convoqués. Mais ce que montre surtout la vidéo est une étrange alliance entre ce corps et la terre : les mouvements très forts de la respiration du corps produisent une respiration de la terre qui devient vivante, respirante, corps ou prolongement de ce corps qui respire d’une manière très énigmatique. Ce qui est produit par la vidéo est un devenir-terre du corps et un devenir-corps de la terre, un entre-deux où peuvent exister des forces inconnues du corps et de la terre, le passage d’un flux non identifié, la création d’un plan inédit.

Dans ses vidéos, Ana Mendieta ne met pas toujours en scène son propre corps : elle filme des figures du corps qu’elle réalise par le moyen de matières naturelles – boue, terre, sable –, comme des sortes de Golems primitifs. Telle masse bombée, crevassée, évoquant un organe sexuel féminin, crache une masse de vapeur. Ailleurs, c’est la figure d’un corps fait de boue ou de sable mouillé qui existe et se désagrège, semble vivre d’une une vie presque humaine, selon une biologie quasi humaine mais qui est aussi autre chose fait de la vie de la terre, de la boue, de l’humide, existant dans un temps et un espace jamais perçus jusqu’alors : une présence éphémère, fragile, exposée, pourtant extrêmement vivante. Cette sorte de transposition du corps n’en est pas une représentation mais le passage par autre chose que le corps – une figuration –  pour faire être d’autres possibles « anormaux » du corps, ceux d’un corps non organique, pris dans des devenirs avec la terre ou l’eau, avec un tellurisme ou une fluidité autrement imperceptibles. Le corps sort de lui-même pour devenir ce qu’il peut être et qui n’est plus uniquement humain. Le temps du corps devient sans destination, son espace est un plan d’immanence où les mêmes forces traversent tout ce qui est, dissolvant les corps, effaçant les frontières, ruinant l’utilitarisme de notre monde soumis, les hiérarchies instituées du vivant et des êtres, la logique de la signification. C’est ce que réalisent les images d’Ana Mendieta, images déterritorialisantes parmi les plus fortes et les plus belles, parmi les plus vivantes.

Ana Mendieta © Diacritik

Ana Mendieta, Le temps et l’histoire me recouvrent, exposition au Jeu de Paume, jusqu’au 27 janvier 2019.