L’enfant rouge et son merle

L’enfance, ce paysage en nous, que nous cherchons à tâtons.
Dans ce dernier texte posthume, L’Enfant rouge, Franck Venaille (disparu en août dernier) retrouve son « Moi-de-onze-ans » en un monologue de cent pages, va-et-vient entre le vieil homme et « l’enfant rouge » qu’il fut.
« Ensuite je suis parti à la recherche de mon enfance. Tout se termine. Tout recommence », ainsi débute cette résurrection, où resurgit le 11e arrondissement, la rue Paul-Bert, la voie parisienne de l’enfance, modeste en ses 180 mètres de long et 12 de large, et pourtant immense, car elle « a vu un enfant régner sur elle », un enfant « collecteur d’idées, d’images, d’odeurs, de sentiments ! ».

Un enfant rouge, le rouge du Parti (« Nous vivions dans l’innocence la plus totale. La politique nous aida à donner un sens à la vie » ), le rouge de la lutte des classes : « C’est là que j’ai appris à rayer au couteau et à la fourchette les portes et le toit des voitures luxueusement garées au centre de notre territoire » (mais plus tard, après l’enfance, il y eut le mot « renégat », « insulte suprême crachée par les cardinaux rouges sur celles et ceux qui, en désaccord avec la ligne politique du Parti, le faisaient savoir »), le rouge des « lambeaux de chair passée à la lame de la boutique Moreau-Triperie, dans cette rue que j’ai traversée, montée, descendue, seul où sous les bannières d’un beau rouge sang d’où semblaient s’échapper le noir d’encre du marteau et de la faucille ».

Un enfant qui a « besoin de beauté », « besoin d’admirer », qui découvre ce que sa rue Paul-Bert, « relayée par la Bibliothèque Forney installée à l’intérieur de l’école, compte de meilleur : les livres ! », un enfant « qui ne joue pas durant la récréation et demeure dans la cour d’école adossé à un arbre. Vigilant. Sur quoi veille-t-il ? Probablement sur une vie idéale », un enfant qui au sixième étage de l’immeuble dort « et rêve, pourquoi pas, d’un texte qu’il écrirait, qu’il écrira c’est sûr ».

« Moi-de-onze-ans », qui a appris « à pleurer avec discrétion », n’est pas seul, il « possède un ami sûr : un merle noir au bec jaune ». Il l’a nommé Avril .
Avril « sait tout face aux choses ». C’est son « oiseau de garde ».
Avril accompagne l’enfant rouge.
Avril accompagne le vieil homme qui écrit sa jeunesse, car « nous avons tous besoin d’un merle qui nous ramène à l’enfance profonde ».
Avril nous accompagne dans notre lecture.
Le livre fermé, laissons-le « voler avec les anges, voler au milieu de ces êtres transparents au regard perdu dans l’immensité ».

Franck Venaille, L’enfant rouge, Mercure de France, octobre 2018, 112 p., 12 € 50