« Le roman noir de la critique littéraire » : BettieBook de Frédéric Ciriez

Tom et Jerry

Dans une longue scène de baise (et caméra cachée), un sextoy endoscopique dévoile, littéralement, les organes internes d’une jeune femme : le film des ébats sera diffusé sur Internet, revenge porn d’un critique tout ce qu’il y a de plus classique contre une Booktubeuse. Mais au delà de l’anecdote, ces pages disent, par la satire pornographique, ce qu’est BettieBook, le dernier roman de Frédéric Ciriez, capable de tout : une plongée acide et noire dans le monde du livre, ou d’ailleurs plus largement de l’industrie culturelle.

Stéphane Sorge, nom de plume blanchotien de Stéphane Van Hamme, vit des livres : il les chronique dans des journaux papiers, des respectables pages du Monde des Livres aux encarts glacés dans TGV Magazine, pigeant tous azimuts ; il signe de différents pseudos dans Lovely Lady, Télé 2 semaines et même sur Amazon, il a sa pastille livres (30 secondes…) dans une émission sur Paris Première. Il en vit, aussi, parce qu’il vend ses services de presse chez Gibert (abandonnant le surplus au coin d’un trottoir), parce qu’il est ghost writer pour des livres calibrés d’hommes politiques. Il mange donc à tous les râteliers, choisit les livres qu’il chroniquera dans le magazine télé en fonction des deux meilleures ventes du moment sur Amazon ; il faut bien animer la routine par quelques private jokes, aussi ne chronique-t-il que des récits de catastrophes aériennes dans TGV Magazine.

Sorge pond des punchlines assassines et des blurbs à volonté, n’a pas toujours le temps (ou l’envie) de lire les bouquins dont il rend compte. Il sature, « ne supporte plus la littérature. Il appréhende de rendre compte des kilomètres de fiction qui le font vivre ». De toute façon, le nombre de signes généralement alloués à la critique littéraire dans la presse écrite ou en télé laisse peu de place à des développements précis, pourquoi perdre du temps à lire ? En témoignent sa critique du dernier Philippe Artières, Jacobus Marinus ou le soin négatif ou celle du roman à paraître de Mark Z. Danielewski : Sorge a reçu les épreuves en exclusivité pour Le Monde des Livres mais il les a oubliées dans le train, alors qu’il a à peine eu le temps de les parcourir, son article sera donc un patchwork surréaliste de bribes de traduction de papiers parus dans la presse anglo-saxonne… Cet article fantaisiste risque de lui coûter sa place dans les pages livres du jeudi mais n’est-il pas, de facto, une espèce en voie de disparition ? L’avenir de la critique est ailleurs, sur le web.

Ironie de l’histoire, la responsable du Monde des Livres a commandé à Stéphane Sorge un article de fond sur les mutations de la critique et le phénomène des booktubeuses. Un monde qui s’éteint s’intéresse à celui qui émerge, le Très-Haut va devoir descendre de son piédestal… Lors de son enquête, Sorge rencontre Bettie Leroy, alias BettieBook, l’une des booktubeuses « à suivre » selon Elle, une jeune femme qui se filme devant sa bibliothèque, évoquant ses coups de cœur pour des dystopies grand public adaptées à l’écran (« J’aime quand les livres font plus peur que les films »). Les audiences de sa chaîne sur YouTube disent un changement dans la manière de chroniquer les livres comme dans les attentes du public : des lectrices s’adressent aux lectrices, l’image prime sur l’écrit.

Ce nouveau territoire est exploré à travers la petite souris du livre — le slogan de sa chaîne, lectrice et petite souris qui voit tout, tout, tout, suis-moi dans la maison des livres —, du book jar au swap, du book haul à l’unboxing, nouveau lexique à la mesure de nouvelles pratiques, dans un monde où parler d’un livre est aussi une mise en scène de soi.
« Plus on la voit, plus elle vit. Plus on s’abonne à sa chaîne, plus elle existe. Elle est un media, l’actualisation sans fin d’un corps et d’un discours. Elle est BettieBook ».
D’ailleurs quand le livre débute, les vraies/fausses funérailles de Norman, suivies par une foule d’internautes (120 millions de vues sur sa seule chaîne Youtube, en quelques heures) sont le versant contemporain (et carnavalesque) des obsèques nationales de Victor Hugo, autre temps autres mœurs.

Il dit : « (…) Tu lis Le Monde des livres ? Elle dit : « Non, je l’habite, lol. » Il dit « Pardon ? » Elle dit : « Ben oui, j’habite le nouveau monde des livres, pas l’ancien où tu travailles. » Il pense : « Tu vas le payer. » 

La rencontre de Stéphane Sorge et de BettieBook est donc le choc de deux mondes, l’un en déclin, l’autre en pleine expansion, le heurt de préjugés tenaces d’un côté comme de l’autre. Leur romance n’est que prétexte, bien sûr, une manière pour le critique, grand lecteur du Nouveau Détective, de se venger de ce qui lui échappe et le menace en piégeant l’ingénue. Ces deux sphères qui entrent en collision sont tout autant un prétexte pour Frédéric Ciriez qui plonge dans les arcanes d’un champ culturel plus que jamais société du spectacle et « machine à images », ayant seulement étendu son réseau sur la toile (les chaînes vidéo, Twitter, les blogs et… les sites porno).

Le récit est une caricature (jusqu’au grand guignol des derniers chapitres), une satire qui n’épargne personne, vue en coupe (voire endoscopique) d’un milieu et de ses acteurs comme des tropismes du roman contemporain (les faits divers, les vies infâmes). Tout est douloureusement exact et à peine caricaturé dans ce Tout petit monde littéraire, un milieu dans lequel tout est images et faux semblants, jeux de miroir. Le genre même du livre est ironisation de ce qu’il met en scène, légère dystopie comme les volumes qu’affectionne tant la petite souris des livres, vie d’un infâme à travers Stéphane Sorge, fait divers romancé inspiré d’une esthétique Détective, déploiement du récit à partir d’un acronyme du monde de l’espionnage, M.I.C.E. (money, ideology, compromise, ego).

BettieBook n’est pas un roman à clés, même si les noms fictionnels côtoient ceux d’écrivains bien réels (Danielewski, Artières, Nicolas Bouyssi, Claro, Frédéric Ciriez lui-même, découvert par Sorge…), même si les situations sont plus vraies que nature. BettieBook relèverait plutôt d’une forme de réalisme ironique, l’observation tourne à la parodie, tout élément entrant dans le récit devient le creuset métadiscursif de sa propre caricature.

La question au centre du roman est posée à Stéphane Sorge et… Gérard Genette dans une émission de radio : « La critique est-elle dans un état critique ? ». BettieBook y répond, à travers la version romanesque de l’essai que Sorge projette d’écrire, La condition postcritique, un « roman noir de la critique littéraire », loufoque et doublement noir puisqu’il joue (façon Tom et Jerry) autant des codes de la satire que de ceux du roman d’espionnage.
Stéphane Sorge, initiales SS, avait prévenu, « la haine mène à tout, même à la critique de la critique ».

Frédéric Ciriez, BettieBook, Verticales, janvier 2018, 191 p., 18 € 50 — Lire un extrait