Nos vies d’ordures : L’Homo detritus par Baptiste Monsaingeon

Véhicules de transport des déchets, Le Caire, Égypte, 2015 © David Degner, Mucem

Critique de la société du déchet, énonce le sous-titre de l’essai de Baptiste Monsaingeon, Homo detritus, publié au Seuil en mai 2017, alors que se tenait au Mucem une exposition sur nos Vies d’ordures.
Cette critique de nos sociétés à travers le prisme de nos déchets est, de fait, un terrible « dis-moi ce que tu jettes et comment tu le jettes et je te dirai qui tu es »… Son essai ne part pas d’une hypothèse mais d’un constat, brutal : « L’anthropocène est un Poubellocène ».

Baptiste Monsaingeon est sociologue : à l’origine de ce livre, une expédition en voilier, visant à identifier les concentrations de débris plastiques en Atlantique Nord, pour l’association Watch The Waste, dont il est l’un des cofondateurs.
Ce voyage sera tout sauf un départ vers un ailleurs, bien plutôt la remise en question de certaines idées reçues : nous nous représentons ces déchets plastiques dérivant sur les océans comme de vastes étendues. Or ce ne sont ni des îles ni des continents (soit des territoires circonscrits et localisables) mais des « soupes détritiques » composées de fragments minuscules qui dérivent, sont absorbés par les poissons (et ceux qui les mangent) et amalgamés aux littoraux. Le plastique, « catégorie matérielle totémique pour la culture mondialisée » (p. 137), colonise nos terres, nos mers et nos intérieurs…

Retourner les paradoxes, remettre en cause nos certitudes acquises, gestes automatiques et représentations automatisées, tel sera le propos de cet essai, à proprement parler décapant. Nous accomplissons, chaque jour, en bons éco-citoyens et consomm’acteurs, le geste devenu machinal du tri de ce que nous jetons à la poubelle. Bac jaune, bac bleu et, pour les plus actifs, panier pour les récipients en verre… Que deviennent ces rebuts, une fois loin de nos cuisines ? Ce tri, bonne conscience écologique et éthique, invisibilise le déchet. Baptiste Monsaingeon le replace sous nos yeux et nous démontre combien ce geste acquis du tri, cet idéal du « zéro-déchet », ces injonctions de développement durable sont, de fait, une manière pour nos sociétés de surconsommation d’intégrer le rebut au système, l’anomalie à l’ordre, une manière de s’adapter au lieu de critiquer et de remettre en cause le système…

Les entrepôts des fripes chez Tunis Impex, Ariana, Tunisie, 2014, photo Stephanos Mangriotis © Mucem

Comprendre notre rapport aux déchets, c’est d’abord connaître leur histoire : longtemps les excreta, les boues et fanges ont stagné au cœur des villes, y poursuivant leur processus de macération, décomposition et putréfaction. Le résiduel était alors considéré comme une matière première, une ressource : les chiffons devenaient papier, les os des cadavres d’animaux des boutons, les boues des engrais. Le XIXe siècle va mettre un terme à cet état des lieux, ce seront les décrets du préfet Poubelle, le contrôle du chiffonnage, l’hygiénisme, l’élimination de l’ordure, rejetée vers un ailleurs toujours plus lointain (et supposé invisible). Au recyclage se substitue « l’enfermement de l’immonde » (p. 59), aux déchets organiques les nouvelles techniques de production du papier, les engrais chimiques, etc. « Là où le déchet constituait une ressource productive pour l’espace urbain, il tend désormais à devenir une charge, une externalité négative » (p. 63).

Durant un siècle (de la seconde moitié du XIXe siècle aux années 50-60 du XXe), le déchet est soumis à une nouvelle gestion — stockage, décharges, jusque sous terre et en mer. A l’aube des années 70, nous finissons même par entretenir un rapport de « désinhibition » (p. 79) vis-à-vis du déchet. C’est l’ère de la surconsommation post-guerres mondiales, avec la promotion du jetable (cols de chemises, serviettes hygiéniques et couches, mouchoirs, aujourd’hui lingettes) : l’emballage plastique, l’objet à usage unique sont devenus des symboles de propreté et de modernité. Le plastique, c’est fantastique… Ces décennies sont aussi celles de la prise de conscience d’une entrée problématique dans une « civilisation de la poubelle », celle de la pollution et du gaspillage. Comme le souligne Baptiste Monsaingeon, c’est dans les années 60 que l’écologie devient politique avec la parution de Silent Spring de Rachel Carson (sur les dangers des pesticides, 1962), The Waste Makers de Vance Packard (sur l’obsolescence programmée, 1960) puis The Closing Circle de Barry Commoner (sur la finitude de notre écosystème, 1971), que des communautés commencent à refuser l’hybris de la consommation, en somme que le déchet devient un des « opérateurs critiques des sociétés industrielles ».

La réponse du système sera d’intégrer l’anomalie à son fonctionnement : au lieu de repenser son rapport systématique aux plastiques, de remettre en cause son modèle du toujours plus, l’industrie se lance dans un « verdissement stratégique du déchet », en fait un marché international, rentable, aux mains de grands groupes qui gèrent ses flux et ses stockages. Le greenwashing est une opération d’ampleur, visant à invisibiliser nos poubelles, pire, à en faire « la superstar des politiques publiques ». Peu à peu nous voici changés en acteurs d’un pseudo-recyclage à base de couleurs de poubelles, permettant aux industriels du déchet de directement disposer du plus rentable… Le tri, bientôt enseigné dans les écoles (il n’est jamais trop tôt pour être un bon citoyen et automatiser les gestes) est assimilé à un acte moral, responsabilisant le consommateur (i.e. le jeteur)…

Baptiste Monsaingeon souligne dès lors les paradoxes et problèmes posés : le consommateur est responsable de ses déchets (et surtout pas les grands groupes les gérant une fois nos poubelles ramassées, nous-mêmes nous préoccupant d’ailleurs assez peu de leur devenir) ; il est soumis à de véritables guides du bon comportement, mis en place de manière managériale (fermer le robinet quand on se lave les dents, trier ses poubelles, utiliser des ampoules basse consommation, ne plus disposer de sacs plastiques quand on fait ses courses, etc.). Or, peu de villes et communes se préoccupent des déchets verts et organiques (compost, engrais) ; la fin des sacs plastiques en supermarchés a eu l’effet pervers d’augmenter la production de sacs épais (supposés réutilisables) et de sacs poubelles, exigeant, pour être produits, plus de matière plastique et d’énergie ; si les sacs plastiques disparaissent, tous les aliments, vêtements, robots ménagers, etc. sont toujours entourés de films plastiques, papiers bulles et autres dérivés de synthèse ; nous pensons faire « un petit geste pour l’environnement » sans réellement nous préoccuper de ce que nous jetons et de comment moins jeter.

Jeter est même devenu une forme d’idéal de vie ; comme l’a montré Michaël Sandel, l’homme libéral est un « sujet désencombré », « incarnation d’un homo detritus devenu éco-citoyen », ne remettant pas en cause le système de gaspillage et pollution sur lequel repose l’économie libérale consumériste. Or, et c’est l’un des paradoxes que démonte cet essai, ce diktat managérial écologique, qui nous donne en prime bonne conscience, est ce qui rend impossible l’instauration de la cité écologique que Bruno Latour appelle de ses vœux ou le réel écologisme, tel que le définit Andrew Dobson. Nous pensons consommer et jeter « durable » et « responsable », entretenant ainsi le productivisme capitaliste, renforçant un système marchand qui non seulement nous pousse à surconsommer et jeter mais nous déculpabilise de le faire.

Nous vivons donc dans une civilisation du « prêt-à-jeter », dans un système qui produit en masse des matériaux étrangers à notre écosystème (les déchets plastiques comme nucléaires), dans un système qui invisibilise ses problèmes et produit un discours officiel pseudo-écologique masquant sous le greenwashing les enjeux réels de nos comportements.
Contre cet aveuglement, Baptiste Monsaingeon invite à repenser notre rapport à la terre et à ce qui reste, analysant les réinventions actuelles de nos comportements, celles du lambricompostage, du potlatch, des économies du don collaboratif, etc., les expériences du zéro-déchet, sans masquer leurs limites et entraves (en particulier socio-économiques) et ce qu’elles supposent encore d’un homme maîtrisant son environnement,  de cet « imaginaire technicien de puissance et de maîtrise », un « idéal de perfection qui structure l’histoire du développement de la modernité occidentale », cette « ontologie naturaliste » analysée par Philippe Descola dans son ouvrage fondamental, Par-delà nature et culture (2005).

Or, nous sommes face à une crise, un changement de paradigme nécessaire, « face à Gaïa » pour reprendre l’expression de Bruno Latour. Et pour imaginer ce qui vient, il faut d’abord penser et « comprendre ce qui est » (p. 238). C’est bien ce à quoi nous invitent les déchets : être ce chiffonnier tel que le définissait Walter Benjamin dans Paris, capitale du XIXe siècle, un savant, une figure épistémologique, un « activiste politique » qui rassemble l’épars et rend le rebut signifiant ; le chiffonnier ou celui (re)compose avec le déchet, comme cet essai passionnant de Baptiste Monsaingeon nous invite à le faire.

Merci de bien jeter tes déchets (photo : Jean-Philippe Cazier)

Baptiste Monsaingeon, Homo detritus. Critique de la société du déchet, Seuil, mai 2017, 288 p., 19 € (13 € 99 en version numérique) — Lire un extrait

Le titre et les illustrations de cet article renvoient à l’exposition du Mucem — Marseille, 22 mars-14 août 2017 — Vies d’ordures. De l’économie des déchets

Véhicules de transport des déchets, Le Caire, Égypte, 2015 © David Degner, Mucem