Antoine Compagnon : à la découverte des « chevaliers de la lanterne » (Les Chiffonniers de Paris)

Charles Nègre, Le Petit Chiffonnier appuyé sur une borne devant le 21 quai Bourbon

« Le chiffonnier de Paris fut l’homme à tout faire, le maître Jacques du XIXe siècle, à la fois rôdeur inquiétant des faubourgs, agent essentiel des progrès de l’industrie, et figurant coloré des arts et des lettres » : Antoine Compagnon consacre un livre à cette figure méconnue et néanmoins cardinale d’un siècle, un essai né d’un séminaire au Collège de France (2015-2016).
Le chiffonnier, silhouette traversant les fictions du siècle comme les pavés de Paris avec sa hotte, son crochet et sa lanterne, est la figure à travers laquelle Antoine Compagnon relit et commente un siècle, selon une perspective à la fois économique, culturelle et artistique.

Parmi les petits métiers ambulants qui animent le Paris diurne comme nocturne, le chiffonnier qui ramasse chiffons, papiers et rebuts au coin des bornes pour les revendre. Il est le rouage essentiel d’une économie de la récupération et du recyclage, accompagnant l’essor de l’industrie, avant que les mesures sanitaires de Poubelle et les travaux urbains d’Haussmann ne signent sa disparition dans les années 1880. Le biffin ramasse les chiffons (qui deviendront papier), cadavres d’animaux (pour les peaux comme les os devenant boutons ou dominos). Dans ce « capharnaüm des rebuts », la boue devient de l’or, la fange une matière première : « tout se vend, car tout s’achète » comme l’écrit Maxime Du Camp dans Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie.

La littérature (dès le XVIIIe siècle puis au XIXe, que l’on pense à Gautier, à Baudelaire, à Zola mais aussi aux Physiologies et autres fresques panoramiques) s’est évidemment rapidement emparée de cette figure, tout comme la caricature et la peinture. Et le chiffonnier vagabondera dans les livres bien plus longtemps que dans les rues parisiennes, même si le XXè siècle enregistre sa disparition.

Paul Gavarni, frontispice du Diable à Paris, 1845

Travailler sur une telle figure, démontrer combien elle a irrigué l’art, les livres, les tableaux, les pages des journaux, le vocabulaire mais aussi l’essor de la photographie, est, pour Antoine Compagnon, une manière de relire des textes canoniques sous l’angle de la chiffonnerie et du biffin, « factotum de la modernité », renvoyons en particulier aux pages exceptionnelles sur Les Fleurs du mal ou Le Spleen de Paris ; c’est réfuter un certain nombre de lectures de Walter Benjamin sur Baudelaire comme sur Paris, revenir sur les liens de la politique et du Lumpenproletariat (littéralement, le prolétariat du chiffon) à la modernité poétique.

Antoine Compagnon le démontre, le chiffonnier est tout autant une personne qu’un personnage, il est une figure littérale investie par de nombreuses représentations symboliques voire allégoriques : au fil de pages érudites et éblouissantes, le lecteur suit le biffin réel, de son apparition à sa fin, tout au long de ses métamorphoses, mais aussi le chiffonnier comme « mot-noyau » de la production textuelle et artistique du siècle, soit la dissémination du chiffonnage dans les œuvres du temps, les plus connues comme les moins lues. Suivre le biffin sur les pavés, c’est redécouvrir Baudelaire, Hugo, Gautier ou Daumier et Gavarni, « fascinés par ce revenant de l’Ancien Régime métamorphosé en factotum de la modernité ».

Bertall, vignette du Diable à Paris, 1845

Le chiffonnier qui « voit tout, sait tout et entend tout », « alter ego du poète », est une « ressource poétique », une figure carnavalesque, unissant le mendiant et le roi, le haut et le bas, la fange et l’or ; il est un double allégorique de l’écrivain, comme lui « marchand de papier », indépendant, flâneur et collectionneur ; il représente en somme « l’idéal-type du XIXe siècle comme Paris fut la capitale du XIXe siècle selon Benjamin », il « détermine l’idéal-type de Paris capitale du XIXe siècle ».

Antoine Compagnon, Les Chiffonniers de Paris, Gallimard, « Bibliothèque illustrée des Histoires », oct. 2017, 512 p. (et 146 illustrations), 32 €