Sept milliards, splendides

Nous voici. Nous voici dans notre splendeur. Sept milliards, splendides. Nous sommes partout. Nous parcourons les terres, les mers, le ciel. Rien ne nous échappe. Nous sommes sept milliards, nous sommes splendides. Nous possédons des pouvoirs incroyables. Nous engendrons, nous tuons. Nous tuons ceux que nous engendrons. Nous n’hésitons pas, nous savons trancher. Avec nos bouches, nous embrassons, nous insultons. Avec nos mains, nous caressons, nous frappons. Avec nos sexes, nous aimons, nous violons. Avec nos jambes, nous glissons sur le sol. Nous parlons. Nous pensons. Nos mots circulent dans tous les sens.

Nos pensées tourbillonnent. Nous nous admirons. Nous admirons ceux que nous décrétons les meilleurs d’entre nous. Nous sommes à la recherche d’êtres supérieurs. Nous inventons nos dieux. Nous sommes sept milliards. Nous sommes splendides. Nous rions. Nous nous regardons et nous rions aux éclats. Nous aimons nous regrouper. Nous aimons, ensemble, hurler. Nous aimons, ensemble, applaudir. Nous aimons notre chaleur commune, nos odeurs communes. Nous aimons partager notre transpiration. Nous voici, splendides. Qui sommes-nous ? Qui sommes-nous pour tant parler de nous ? Nous ne le savons pas. Ce mystère nous effraie. Nous cachons ce secret. Nous voulons oublier, nous rêvons du sommeil. Chaque jour nous l’attendons. Nous dormons un tiers de notre temps. Nous voyageons. Nous nous évadons. Nous quittons le sol. Nous sillonnons le ciel. Nous imaginons d’autres mondes. Nous avons des signes, des objets. Nous les échangeons. Ils nous submergent. Nous sommes noyés. Nous nous débattons. La colère nous prend. Nous nous haïssons. Nous nous massacrons. Nous nous supprimons par millions. Nous enterrons nos morts. Nous les brûlons. Nous les pleurons. Nous avons nos héros, nos martyrs, nos textes sacrés. Nous avons nos drapeaux. Nous chantons. Nous défilons. Nos miroirs nous le disent: il s’agit bien de nous. Sept milliards, splendides, qui scrutent leurs miroirs. Nos visages se reconnaissent. Ils s’interrogent. Ils grimacent, ils sourient. Lorsque nous naissons, nous crions. Nous sommes ensanglantés. On nous lave. Nous sommes viables. Il nous reste à nous redresser, à marcher. Il nous reste à regarder. Il nous reste à imiter. Il nous arrive de résister, mais nous nous laissons entraîner. Sept milliards, emportés. Splendides, emportés. Nous nous transformons. Nous nous transformons en mots. Nous nous transformons en bruits. Nous nous transformons en images. Nous nous transformons en ce que nous croyons être nous-mêmes. Nous nous perdons. Nous sommes perdus. Nous regardons le ciel. Nous ne voyons rien. Nos yeux sont infirmes. Nous nous réfugions dans nos habitations. Nous avons des logis où nous terrer. Nous croyons nous sauver. Nous retrouvons notre terreur. Nous sommes sept milliards, à la recherche d’une adresse. Parfois nous sommes éblouis. Nous nous levons en masse. Sept milliards, debout, splendides. L’Histoire est au rendez-vous. Rien ne nous arrête. Nous renversons le monde. Puis nous retombons. Nous nous retrouvons. Nous retrouvons la honte. Le silence de notre honte. Nous nous déplaçons. Nous allons d’un point à un autre. Nous espérons une ligne droite. Nous tournons en rond. Nous nous saoulons. Nous cherchons le vertige. Nous nous fatiguons. Nous nous taisons. Sept milliards, muets. Supportant notre poids. Figés, statues. Nous nous mettons en mouvement. Nous nous embrassons. Nous nous léchons. Nous nous aimons. Nous nous accouplons. Devant, derrière, dessus, dessous. Nous nous reproduisons. Sept milliards à se reproduire. Nous voulons que notre splendeur se renouvelle. Nous sommes là pour ça. C’est notre seule raison d’être. Nous devons continuer. Nous devons nous continuer. Notre temps est compté. Il nous menace. Nous le scandons de seconde en seconde, mais rien n’y fait. Nous sommes impuissants. Nous baissons la tête. Sept milliards, splendides, qui baissent la tête. Nous avons agi, construit, détruit. Nous avons tout tenté. Nous voici, fiers, lamentables. Nous sommes sept milliards.