Vous avez dit Camus ? ou Camus et l’Auberge espagnole

Albert Camus

Il suffit d’être un peu attentif pour entendre le nom de Camus dans la bouche de tout un chacun, comme si évoquer son nom ou une de ses phrases – prise au hasard dans un site de citations ou de vagues souvenirs scolaires –, conférait un label de crédibilité. Les hommes politiques, quelle que soit leur couleur, en sont friands et il est évident que je n’ai ni l’intention ni la possibilité de tout recenser mais plutôt de pointer un phénomène qui, selon son humeur du jour, irrite ou fait sourire, et en tout état de cause, plonge le nom de Camus dans le « politiquement correct ». Ainsi, Henri Guaino, dans une émission politique le 5 février s’y attardait longuement pour expliquer l’inexorable tombée dans le totalitarisme si l’on faisait du principe de transparence une obligation absolue pour tout prétendant à une fonction d’État, en développant assez longuement l’argument de la pièce de Caligula. A la même date, Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon le citaient dans leur discours, sans absolue nécessité.

Ce n’est pas nouveau et, peut-être, pour cette raison, ne l’avez-vous pas noté tant c’est un réflexe citationnel partagé. Même si on ne peut imputer à un écrivain la citation de ses écrits, il n’en est tout de même pas totalement innocent. On sait aussi que la complexité d’une œuvre littéraire est sa polysémie et donc chaque lecteur peut y trouver ce qu’il cherche, dans des limites raisonnables tout de même. On est en droit de se poser la question : pourquoi Camus à toutes les sauces ? On se souvient de cet été 2006 où on apprenait combien George Bush avait apprécié la lecture de L’Étranger qui le confortait dans sa guerre en Irak, en s’identifiant à Meursault tuant un Arabe par mesure préventive (« George Bush pas étranger à Camus », Libération, 17 août 2006). Sa lecture allait à l’encontre de l’interprétation musicale de L’Étranger par le groupe britannique The Cure, « Killing an Arab« . En février 1979, un premier incident avait eu lieu autour de cette chanson. Des membres du « National Front » (mouvement anglais d’extrême droite), lors d’un concert de The Cure, ont déclenché une bagarre générale, parce qu’ils ont distribué au public des tracts demandant de tuer un Arabe. En 1986, sous la pression et les protestations du « Arab-American Anti-Discrimination Committee », The Cure décidait d’interdire la radiodiffusion de la chanson à cause de cette lecture erronée, à l’encontre de sa lecture critique et de sa réécriture engagée de L’Étranger, prenant en compte le contexte colonial du roman et la répartition des responsabilités entre les protagonistes. Peut-être Donald Trump, faisant la même lecture d’extrême droite, la remettra-t-il au goût du jour ?

Pourquoi cette expression « auberge espagnole » s’est-elle alors imposée à moi ? J’ai d’abord cherché son origine et j’ai appris qu’elle est relativement récente (XVIIIe siècle)  « utilisée pour qualifier les mauvais services proposés par les auberges en Espagne » et plus précisément sur la route de St Jacques-de-Compostelle. Le sens dérivé s’est imposé : « chacun voit et interprète une chose comme il le sent » ; et sa définition courante : « une idée creuse où l’on ne voit que ce que l’on souhaite voir au sens figuré ». C’est donc le récepteur qui est mis en cause plus que l’émetteur.

L’expression correspond bien à ce que l’on peut ressentir à chaque sollicitation du nom de Camus, dans telle ou telle bouche, pour telle ou telle citation. Si un choix de lecture est fait, ce qui est retenu existe bien néanmoins dans le texte camusien. Sur un site consacré au recensement des citations des écrivains, il totalise 236 citations. Nous en avons relevé quelques-unes : Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde ! On ne pense que par image. Si tu veux être philosophe, écris des romansCelui qui ne fait rien n’a jamais le temps de rien faireCe n’est pas la révolte en elle-même qui est noble, mais ce qu’elle exigeIl n’y a que la haine pour rendre les gens intelligentsIl y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriserPour se suicider, il faut beaucoup s’aimer. Un vrai révolutionnaire ne peut pas s’aimer La révolution n’a pas aboli les privilèges, elle a changé les privilégiés – etc…

Sacré réservoir pour qui n’a pas le temps de lire vraiment une œuvre… Peu importe que l’origine même de la citation ne soit pas donnée et que son contexte d’énonciation soit totalement évacué. L’essentiel est que le nom de l’écrivain claque comme un drapeau qui provoque le consensus et que la phrase choisie prenne place dans « la sagesse des nations » !

On ne peut mettre certes tous les hommes politiques dans le même sac et on sait, par exemple, qu’Henri Guaino, conseiller et plume de Nicolas Sarkozy (2007-2012), a une bonne connaissance de l’œuvre de Camus. Il a souvent déclaré combien il s’identifiait à son histoire personnelle puisque, comme lui, il n’a pas connu son père et a été élevé par une mère, femme de ménage. Il le sent, disait-il, à l’antenne de Philippe Vandel, « trop proche de ma raison et de mon cœur pour que je me tienne à distance de lui ». Un des projets qui lui tenait à cœur et qui a été porté par N. Sarkozy était de mettre Camus au Panthéon. De nombreuses oppositions se sont manifestées dont celle de ses enfants. C’est ensuite qu’Henri Guaino publiait chez Plon, Camus au Panthéon / discours imaginaire.

L’historien Benjamin Caraco réfléchit à ces interprétations divergentes de Camus en proposant la lecture de trois ouvrages en 2013, « écrits par quatre auteurs situés sur des cases différentes de l’échiquier politique, [qui] permettent de nous éclairer sur les luttes mémorielles et politiques dont fait encore l’objet Albert Camus, plus de quarante ans après son décès dans un accident de voiture. Ils incarnent tous les trois une tendance ». Ce sont Camus brûlant (Stock) de Benjamin Stora et Jean-Baptiste Péretié ; Camus au Panthéon (Plon) d’Henri Guaino ; Camus et le terrorisme (Michalon) de Jean Monneret.
Entre un Camus de droite et un Camus de gauche, la conclusion de l’analyse est la suivante : « Inclassable de son vivant, Camus semble le rester pour la postérité. Son égal souci de liberté, de justice mais aussi de respect l’a conduit à accorder toute sa complexité au réel dans sa compréhension tout comme à refuser certains actes au nom de la morale. Sa pensée n’a souvent guère varié contrairement aux événements qu’il a dû affronter, ce qui explique peut-être la récupération dont il semble être l’objet de la part d’acteurs hétérogènes. […] Camus ferait-il paradoxalement l’unanimité pour des raisons différentes et parfois antagonistes, en particulier au sujet de l’Algérie française, dont les plaies ne semblent toujours pas cicatrisées ? » (« Albert Camus, l’homme réinterprété », Slate, 22 décembre 2013, cf. aussi « Albert Camus : l’homme réinterprété », NonFiction, 16 décembre 2013).

Je souhaiterais pour ma part mettre en valeur le processus de patrimonialisation de cette œuvre — qui s’est accompli à une vitesse étonnante et explique la disponibilité des œuvres en poche et en traduction dans de nombreuses langues —, pour ensuite présenter quelques lectures « francophones » actuelles et réinterroger la « disponibilité » d’une œuvre à être récupérée et ce que cela dit de l’usage de la littérature.

Consécration et patrimonialisation d’un écrivain

Albert Camus est un des exemples les plus intéressants d’une patrimonialisation rapide d’écrivain au XXe siècle. En effet quelles étaient les probabilités qu’un enfant pauvre des quartiers populaires de Belcourt — quartier d’Alger, famille de non-lettrés et, en partie hispanophone, « provincialisme » redoublé de la colonie algérienne —, puisse devenir Prix Nobel de littérature en 1957 ? Ce Nobel est une étape importante d’une consécration qui n’est pas encore patrimonialisation ; mais consécration et notoriété préparent la suite. La patrimonialisation est un processus qui se met en place après la mort de l’écrivain et évolue selon la vision que les institutions ont de l’œuvre, de l’écrivain et de la transmission souhaitée, à partir d’un nombre de motifs entraînant un consensus.

Processus tout à fait actif pour Albert Camus, comme l’a montré l’effervescence autour du cinquantenaire de sa mort avec les articles, ouvrages, émissions radiophoniques et télévisuelles des spécialistes et – surtout – d’intellectuels médiatiques comme Michel Onfray, Alain Fienkelkraut ou Bernard-Henry Lévy et des médias spécialisées dans la culture. Par exemple, les lectures de L’Étranger sont multiples. Je n’en donnerai qu’une, celle de David Servan-Schreiber qui conclut ainsi son ouvrage, Guérir le stress, l’anxiété et la dépression sans médicaments ni psychanalyse (2003) :
« comme tous les lycéens, à seize ans, j’ai lu L’Étranger de Camus. Je me souviens très bien de mon trouble. Oui, Camus avait raison, tout était absurde. Nous flottons au hasard de l’existence, nous nous heurtons à des inconnus qui sont tout aussi désorientés que nous, nous nous engageons par des choix arbitraires dans des voies qui déterminent tout le cours de notre vie, et nous finissons par mourir sans avoir eu le temps de comprendre ce que nous aurions dû faire autrement… Si nous avons de la chance, nous pouvons maintenir une certaine intégrité en étant, au minimum, pleinement conscients de toute cette absurdité. Cette conscience de l’absurde existentiel de notre situation est notre seule supériorité par rapport aux animaux. Camus avait raison. Il n’y avait rien d’autre à attendre.
Aujourd’hui, à quarante et un ans, après des années passées au chevet d’hommes et de femmes de toutes les origines, confus et souffrants, je repense à
L’Étranger en des termes bien différents. Il me semble clair que le héros existentiel de Camus n’était pas connecté à son cerveau émotionnel. Il n’avait pas de vie intérieure ou ne s’y référait jamais : il n’éprouvait ni tristesse ni douleur à l’enterrement de sa mère, ni joie ni affection en présence de sa compagne ; il ressentait à peine sa colère quand il s’apprêtait à commettre un meurtre. Et, évidemment, il n’avait pas de lien avec une communauté à laquelle il aurait tenu (d’où le titre du livre) ».

Cette patrimonialisation ne se fait pas d’un coup de baguette magique : elle s’annonce puis s’efface selon les circonstances de la synergie entre vie d’écrivain et vie de la nation, car la patrimonialisation a à voir avec la culture nationale. Elle se manifeste par des points de non-retour qui, s’ils ne produisent pas leurs effets immédiats, n’en sont pas moins des degrés à franchir sur l’échelle de la reconnaissance nationale. C’est donc cette « montée » pour certains, cette « statufication » un peu mortifère pour d’autres, sur laquelle je reviens à grands traits ici.

Camus est accueilli comme une plume qui compte, dès la publication de L’Étranger en 1942. Ce roman l’a propulsé au cœur du champ littéraire avec la reconnaissance éditoriale de cette maison d’édition NRF-Gallimard, avec la reconnaissance critique de Sartre d’abord puis de toutes les grandes voix de la critique littéraire dont Roland Barthes, Nathalie Sarraute, etc. Cette reconnaissance, du côté des humanistes de gauche, est confirmée par ses éditoriaux et articles de journaliste à Combat, de 1944 à 1947 et s’élargit à une échelle nationale.

Cette auras et cette notoriété prennent du plomb dans l’aile avec La Peste, ses pièces de théâtre et L’Homme révolté qui subit une attaque en règle dans Les Temps modernes. Mais la lecture du public est toujours favorable et bien souvent aux antipodes des réactions institutionnelles car La Peste connaît un succès immédiat. L’idée d’absurde et celle de perte de repères de l’individu dans l’Histoire sont partagées au moment du second conflit mondial et elles le sont toujours. La Peste, bien que se situant à Oran, avance une lecture vers l’Europe et le conflit qui vient de se terminer, faisant de l’Algérie un cadre, un décor sans incidence sur le plaidoyer présenté. Les prises de position et les écrits de Camus la font lire exclusivement comme une œuvre condamnant le totalitarisme du monde socialiste de l’après-guerre au profit de la démocratie occidentale et, en aucun cas, le colonialisme. Si en 1959-1960, Camus est un écrivain controversé, cela n’atteint pas vraiment sa notoriété qui demeure à la fois stable et en constante progression à l’étranger grâce essentiellement à ses deux premiers romans ; par ailleurs, il reste au centre de polémique dans l’événement qui déchire la nation française, la guerre d’Algérie.

C’est donc cet écrivain dont on attend encore beaucoup, qui meurt d’un accident de voiture, le 4 janvier 1960 en revenant de Lourmarin vers Paris et il devient alors une figure centrale de la littérature contemporaine. Citons par exemple le grand écrivain sud-africain, André Brink qui, évoquant ses admirations, écrit dans ses Mémoires en 2010 :
« Et, naturellement, Camus. Qui devint promptement et demeure l’un des phares baudelairiens de mon existence. Je fais plus qu’admirer Camus : je l’aime. Lourmarin fut l’un des pèlerinages les plus émouvants que j’aie jamais faits, plus de vingt ans après avoir découvert La Peste. Je m’y suis recueilli devant la simple pierre tombale envahie par le romarin sous l’implacable soleil de Provence. Camus : l’infatigable persistance de Sisyphe, la révolte sans fin, le combat, littéralement jusqu’à la mort, contre l’injustice, contre le mensonge, contre la non-liberté. Il me procura une carte pour mes explorations de Paris, de la France mais aussi un modèle pour le reste de ma vie. »

Le succès de Camus a d’abord été un succès populaire, un succès des lecteurs, de la lecture du grand public dont les critères n’étaient pas ceux des détenteurs de l’interprétation des textes, lecture qui a rendu l’œuvre incontournable. Aussi, à intervalles réguliers, et le cinquantenaire de sa mort en est un exemple éloquent, « on le fait revenir ». On ne fait pas « revenir » tous les écrivains pour les célébrer. On touche du doigt la caractéristique de Camus, écrivain classique, et une des premières caractéristiques de cette marche de Camus vers la patrimonialisation : sa qualité d’écrivain consensuel, inscrit dans aucun parti politique, en mettant la pédale sourde sur ses engagements à certains moments de l’histoire contemporaine et particulièrement quand la guerre d’indépendance est engagée en Algérie : chacun peut trouver de quoi se nourrir dans une palette des « valeurs » humanistes occidentales chez un écrivain qui conjugue sa qualité de « grand témoin », partagée avec d’autres intellectuels de son temps, et sa capacité à faire écho par son style simple et clair et ses thèmes humanistes dans l’imaginaire de quasiment tout un chacun.

Des enquêtes de lecture montreraient cette importance et déjà le nombre de rééditions dans la collection folio est un bon indice de succès pérenne. L’inscription de L’Étranger dans les cursus de français langue étrangère a également épaulé la diffusion de l’écrivain hors des frontières nationales. Dans l’université française et la recherche en littérature, on serait étonné de la modestie de la présence de l’écrivain en opposition à la pléthore de mémoires dans les universités étrangères. Néanmoins, Camus s’est fait sa place dans l’enseignement secondaire, avec des textes choisis dans les manuels très tôt et des balises précises pour le lire. Il s’est imprimé dans l’esprit de tout scolarisé français comme un écrivain de manuel avec l’Absurde, le soleil, le mythe de la Peste… car, comme l’a écrit Emmanuel Fraisse : « L’humanisme de Camus a un visage d’homme ; cigarette à la bouche, avec ou sans trench coat, il est beau. Et c’est aussi Achille dans le monde des lettres, une icône que la mort a sauvé de la maladie et de la vieillesse. En dépit de la critique savante, mais grâce au manuel scolaire, il y a dans le regard que les élèves ont été conduits à porter sur Camus quelque chose d’analogue à celui que plusieurs générations ont trouvé, hors de l’univers scolaire, dans les portraits de Gérard Philipe, de James Dean, de “ Che ” Guevarra ou de Bob Marley. »

Albert Camus, Paris, 1944 © Henri Cartier-Bresson

Ce portrait d’un universitaire trouve son écho dans le livre récent d’Abd-Al-Malik (2016) : « Adolescent, j’avais été marqué par une photo de Cartier-Bresson […] où Camus, col de manteau relevé et cigarette au coin de la bouche, tel un Ray Liotta dans Les Affranchis, toise le lecteur. Cette attitude totalement hip-hop, faite de soufre, de frime et de bienveillance, m’était bien connue. Elle était typique de ces grands frères si particulier, ces « b.boys », ces gangsters tranquilles qui allaient encore à l’école et qui traînaient en bas de mon immeuble ».

L’importance de l’édition de poche, décisive pour la diffusion massive, a mis les romans de Camus aux premiers rangs du panthéon scolaire. Des statistiques montrent qu’il est le plus édité des « grands auteurs » contemporains enseignés dans le cadre scolaire. Il y a eu véritablement élaboration d’« un discours scolaire de masse sur Camus », avec une suprématie de L’Étranger et de La Peste. Albert Camus a sa place dans le « Lagarde et Michard » du XXe siècle qui paraît en 1962 avec 16 pages qui lui sont consacrées contre 10 à Sartre : il est sûr que les valeurs que l’on peut déduire de l’œuvre camusienne étaient plus compatibles avec la conception des auteurs du manuel que celles de l’œuvre de Sartre. Par ailleurs, une enquête faite sur les listes d’auteurs présentés au baccalauréat de français montre qu’il arrive en 2ème position des écrivains tous siècles confondus. Le parcours de Camus convient à un certain discours sur la réussite scolaire de la République.

« Populaire », l’œuvre l’est aussi au sens où même si on ne l’a pas vraiment lue, on cite fréquemment Camus. L’écrivain affectionne le présent de vérité générale et les formules frappées et généralisantes qui, sorties de leur contexte, peuvent servir à d’autres moments de la vie sociale ou politique… Le travail a été fait : Camus est un des contemporains les plus cités pour ses formules et belles pensées dans le dictionnaire… Séisme à Haïti ? … une phrase de Camus. Souhaits de bonne année ? et une petite citation de Camus se glisse… Révolutions arabes… Camus l’avait prédit (sic). Oui Camus est présent éditorialement, télévisuellement. Peu importe que les productions ne soient pas toujours de qualité, son nom est, en lui-même, une référence. On décèle quelques dominantes dans les analyses de sa création et de ses interventions, choisies et répétées un peu partout. On a affaire à un écrivain « lissé » : tout ce qui fâche ou fâcherait est passé sous silence. Le débat est évité comme s’il allait entamer son image et faire obstacle à une transmission dont le but n’est pas d’introduire à la richesse d’une œuvre mais de servir une certaine idée de la France, de la nation, des valeurs qu’elle est censée défendre. Qui mieux que l’enfant pauvre de Belcourt, faubourg populaire algérois, peut être porteur d’une certaine méritocratie républicaine ?

La réédition des œuvres complètes dans la prestigieuse collection de La Pléiade est aussi à la fois fait d’érudition et fait de patrimonialisation. La première édition, sortie en 1962 – deux ans après la disparition de l’écrivain, fait unique dans la collection –, est due au travail passionné de Roger Quilliot et la préface de Jean Grenier annonce la pérennité de l’œuvre camusienne : « Les milliers de pages qui ont été, sont et seront écrites sur Albert Camus prouvent la profondeur de l’action qu’il a exercée. Elles constituent le témoignage d’une génération et font pressentir l’accord des générations suivantes. » Toute cette préface annonce les grands thèmes gravés dans le marbre et participent alors à une consécration. La seconde édition de ces œuvres complètes, sous ce titre, paraît en 2006, entreprise initiée par Jacqueline Lévi-Valensi avec un grand nombre de collaborateurs et est, cette fois, pièce maîtresse au dossier de la patrimonialisation, en proposant un redimensionnement du savoir sur l’œuvre camusienne et un autre parcours dans les textes.

Quoi qu’il en soit, que faire d’un tel écrivain si on le réduit à quelques propositions ni justes, ni fausses mais schématiques et sorties de leur contexte et qui enlèvent à la portée de son œuvre tout son dynamisme ? Un très bel exemple du geste patrimonial, réduisant « Les grands écrivains français » à leur formule la plus passe-partout : dans la collection des Mini Larousse, le petit volume – très bien présenté et illustré, léger et pratique pour le transport –, Les grands écrivains français – De Rabelais à Camus où, pour donner les connaissances de base au grand public, Camus est, en 2011, un des 18 écrivains sélectionnés depuis la Renaissance ; la piqure de rappel, pour retourner vers son œuvre, est de cinq pages. Le chapeau sélectionne caractéristiques de l’intellectuel et faits marquants : « Homme de théâtre, journaliste, romancier et philosophe, Albert Camus a traduit dans son œuvre le sentiment de l’absurdité du destin humain né du choc de la Seconde Guerre mondiale. Il reçut le prix Nobel en 1957. » Le voilà lavé d’une naissance et d’une partie de vie dans l’Algérie coloniale. L’Absurde, lui-même, est ancré au Nord de la Méditerranée et non à son Sud et n’aurait rien à voir avec les contradictions vécues par un homme de gauche en colonie.

« Vivre avec Camus »

En 2013, pour le centenaire de la naissance de Camus, Joël Calmettes a voyagé à la rencontre de lecteurs de Camus, « aux quatre coins du monde ». Le résultat a été un documentaire de 54’, « Vivre avec Camus », tout à fait étonnant dont le DVD (Chiloé productions) offre une version longue du reportage en 75’ et un bonus de 20’. C’est dire qu’il y a de quoi écouter et apprendre en plus d’une heure trente d’images et de paroles. Le documentaire commence par le choix de phrases clés qui accrochent le spectateur et caractérisent l’intervenant. Une jeune femme déclare, « je pense que je suis un peu amoureuse de Camus » ; une autre, en allemand, affirme, « Camus m’a aidée à surmonter ma peur de l’escalade » ; une autre encore qu’il lui a permis d’être heureuse. Un homme le nomme, « mon oncle Camus », un autre encore le perçoit comme « un compagnon de route ». Immédiatement s’éclaire le titre de l’émission : toutes et tous vivent vraiment avec Camus. Le commentaire cadre alors la réception de l’écrivain « il a mis l’homme au centre de son œuvre pour donner du sens à sa vie, confronté au désordre du monde moderne ». On entend ensuite la voix de Camus lisant le début de L’Étranger. Toute l’émission sera ainsi ornementée par ces lectures : on sait combien la voix d’un auteur accentue le processus d’identification du lecteur. Sont associées aussi de très belles images de l’auteur, seul, en famille ou avec des amis : Camus est là, vivant.

Il n’est pas possible de décrire toute l’émission. Relevons-en quelques éléments : ce sont douze intervenants qui se succèdent avec, en apothéose, la chanteuse Patti Smith qui, le 10 décembre dernier, a représenté Bob Dylan à Stockholm pour la cérémonie de remise du Prix Nobel de Littérature. La chanteuse affirme qu’elle rend souvent visite à Camus, en le lisant. Sa lecture régulière lui donne « la soif d’écrire ». Le premier roman lu, une vingtaine de fois, est La Mort heureuse. L’émission finit sur une chanson qu’elle interprète en son honneur. Ce témoignage est rejoint par celui de Richard Carrick, pianiste à New York. Lui est fasciné par L’Étranger et, tout particulièrement, par la scène du meurtre. L’interprétant au piano, il veut faire sentir « les tourments que traverse Meursault », de la flûte de l’Arabe aux « cymbales du soleil » qu’immortalise l’écrivain. Dans cette postérité musicale, on peut aussi noter Anne Kathrin Reif à Wuppertal en Allemagne, journaliste mais aussi danseuse de tango qui est, pour elle, la danse même qui personnifie Camus ; Camus est « un compagnon », « un interlocuteur » qui lui a appris à savourer « le bonheur de l’instant ». Cette présence de Camus dans des gammes musicales très variées, nous la retrouverons plus loin avec Abd-Al-Malik.

Camus a aussi une importance conséquente pour les humanitaires : le reportage s’ouvre avec Thierry Brigaud, ancien président de Médecins du monde, qui avoue une sorte d’identification car Camus l’aide à se convaincre qu’au-delà de l’absurde, il faut vivre. L’Étranger et Le Mythe de Sisyphe sont naturellement cités. Son de cloche semblable chez Khaled Redouane à Alger à qui Camus a appris à dire non. Son livre est L’Homme révolté, « Je me révolte donc nous sommes ». Il est fasciné par l’intemporalité de cette voix, lui l’étudiant de mathématiques qui participe à des actions caritatives auprès de SDF. Rupert Neudeck à Cologne en Allemagne, fondateur d’une ONG, Cap Anamur, en 1979, déclare que La Peste était leur bible avec, en son centre, le message du Dr. Rieux, « il peut y avoir de la honte à être heureux tout seul ». Les candidats à leur ONG recevaient, en s’inscrivant, le roman de Camus, en poche. Tout au long de ses actions, Rupert Neudeck dit que Camus « lui glissait des choses à l’oreille ». Ronald Keine, à Détroit aux USA, gracié neuf jours avant d’être exécuté, témoigne avoir lu, miraculeusement, L’Etranger dans le couloir de la mort. Il a fondé ensuite un groupe « Certifié innocent » contre la peine de mort ; il donne des conférences et parle de Camus qui l’« aide à toucher les gens sur l’essentiel ».

Du côté de la transmission plus attendue, les enseignants : un professeur japonais, Hiroki Toura, à Osaka, a trouvé en Camus « son double » car, pour lui, il est indubitablement « japonais », par son amour pour sa mère, sa pudeur, sa discrétion, sa sobriété. Il travaille sur cette œuvre depuis vingt ans. Camus l’a réconcilié avec le monde, la réalité et lui-même. On sait que l’on va échouer mais on le fait quand même, « C’est très japonais » : une force pour vivre. Le rejoint Anne-Lise Roche-Brun, professeur de français à Versailles et… gendarme de réserve pour être en accord avec la morale de l’action, puisée dans Camus, son « maître ». Les trois lecteurs témoins ont des usages plus individualisés de l’œuvre camusienne : l’écrivain est leur « maître », leur « guide » dans la vie quotidienne par cet absurde affirmé mais qui n’est pas porteur de démission : tout au contraire cette affirmation invite au dépassement et à un entêtement à vivre : c’est le cas du poseur de parquet canadien, Peter Sariosek à Toronto, de Léo Tsimi à Douala au Cameroun qui se récite Le Mythe de Sisyphe comme un mantra dans sa voiture tous les jours et qui a fini par contaminer sa femme – Camus l’aide à surmonter les mauvais moments –, d’Islem Meghiref à Alger, que Camus a sauvé du suicide, « il n’y a pas d’amour de vivre sans désespoir de vivre ». Il est fier de rejoindre les 400.000 fans de Camus sur les réseaux sociaux. L’émission plus longue et le bonus réservent d’autres surprises avec les témoignages d’un prêtre français, d’un astrophysicien américain, d’une militante anti-nucléaire japonaise, d’une avocate américaine militante des droits de l’homme, d’une étudiante camerounaise qui a crée un club de lecture « Les Camusiens émus ». Six autres témoignages dans le bonus dont celui d’Abdl-Al-Malik, en train de peaufiner son spectacle sur et avec Albert Camus. Il a édité, chez Fayard, en novembre 2016, Camus, l’art de la révolte.

On éprouve des sentiments mêlés à la vision de ce DVD : étonnement, parfois même ahurissement quand l’étudiante camerounaise, Parfaite Mbaya, comme Anne-Lise Roche-Braun, se déclare amoureuse de Camus et serait prête à accepter sa demande en mariage s’il était vivant ! Étonnement aussi du besoin de guide : quand un livre est « choisi », il reste une sorte de livre sacré auquel on se réfère à chaque instant de sa vie sans tenter de le mettre dans le contexte de son écriture. Camus est lu et repris à satiété sans véritablement le resituer dans son époque. Intérêt certain enfin quand il s’agit d’artistes musiciens : l’interprétation au piano de la scène du meurtre de Richard Carrick ne laisse pas indifférent(e). Chacun extrait Camus de la vie qui a été la sienne pour pouvoir vivre avec lui, dans sa propre vie.

C’est le même constat que l’on fait avec Abd-Al-Malik. L’Art de la révolte (Fayard, 2016) est agréable à lire mais, comme les livres précédents du musicien, pèche sans doute par excès de bons sentiments et ne retient de l’œuvre et de la vie de Camus, comme bien des témoins du DVD que nous venons de parcourir, que ce qui fait écho à son propre parcours et à sa propre expérience. Il y a d’abord une identification au prix de quelques entorses à la réalité connue. Ainsi, la première partie donne un titre qui est une expression de Camus, « Dans ce monde de pauvreté et de lumière ». Belcourt devient une cité comme le Neuhof à Strasbourg ; peut-être un peu gêné par l’appellation constante que Camus donne des autres habitants de l’Algérie, « les Arabes », l’artiste la remplace systématiquement par « les Algériens », preuve même d’une incompréhension du texte camusien et de petites touches rectificatrices de l’icône : « Ce Camus dont je fais la connaissance est avant tout un homme, un être de chair et de sang. L’exact contraire d’une figure de papier, c’est un miroir. Une figure christique qui ne parle ni le langage du martyr, ni celui du divin, du saint ou du prophète. Sa transcendance est ailleurs, et se loge pourtant dans cette famille monoparentale où j’évolue… » Camus devient « un grand de la cité », « un grand frère » personnage récurrent dans tous les livres d’Abd-Al-Malik. Il a trouvé son héros :

« Quand j’ai lu Albert Camus
J’étais Meursault en jean baskets
Et Sergio Tacchini
Condamné parce que je n’avais pas pleuré
Quand papa était parti… 
»

On trouve ensuite une sélection assez drastique de ses textes : la question n’est pas de connaître toute l’œuvre de Camus mais d’en élire des pages exemplaires pour se les répéter et les transmettre à satiété. Le spectacle musical, « L’Art et la révolte », qu’Abd-Al-Malik joue depuis trois ans a sûrement une portée encore plus grande que le livre de 2016, grâce à la musique, à l’interprétation de l’artiste et au mélange de textes : « Écrire un livre, différent, et l’intituler Camus, l’art de la révolte. Prendre L’Envers et l’Endroit et les Carnets pour références ». La référence à Camus et les textes choisis forment ainsi un écrin de légitimité pour l’artiste populaire. Se hisser sur les épaules d’un « grand » est toujours porteur.

Cette sélection s’accompagne d’une essentialisation du texte, lu par citations choisies, sans le replacer dans un contexte. Comme exemple, que l’on peut multiplier, les extraits choisis pour ouvrir le livre : « J’essaie, en tout cas, solitaire ou non, de faire mon métier », extraits d’un discours connu de Camus, « Ce que je dois à l’Espagne » … : rien dans les choix du rappeur du moment où Camus prononce ces mots, de la polémique forte et non-consensuelle qui l’oppose à ses adversaires, du sens de sa fidélité à l’Espagne républicaine. Que reste-t-il d’un texte fort lorsqu’on lui enlève ses pilotis ?

Ces trois opérations donc sur Camus (vie et œuvre) sont aussi celles observées dans les différents témoignages précédents : identification au prix de quelques entorses, sélection drastique et répétition, enfin décontextualisation. Est-on sûr d’innover et de rendre à Camus ce qui revient à Camus ? Le Parisien titre, « Abd-al-Malik slame Camus » ; RFI, « Abd-al-Malik décloisonne l’héritage d’Albert Camus » et Télérama lui consacre un entretien par Gille Heuré le 26 février 2017 : « A 12 ans, je m’imaginais discuter avec Camus en bas de mon immeuble ».

Albert Camus

Qu’au prix de ces opérations, on témoigne d’une lecture n’est pas contestable. Mais tout cela pose la question de la lecture de la littérature : on est dans une lecture d’admiration dont on connaît les écueils, de l’exaltation à l’identification. Violaine Houdart-Merot a étudié dans « Le sujet lecteur », ses mécanismes contradictoires, à la fois porteurs de l’amour de la littérature mais obstacles à l’acquisition d’un savoir par la formation à l’esprit critique par la lecture : « Admirer un grand écrivain ou une grande œuvre, c’est donc tout un : c’est voir comment le génie littéraire est l’expression d’une grande âme. La lecture scolaire d’admiration est dans la lignée de la critique d’admiration qui se développe à l’époque romantique, très manifeste par exemple dans les pages que Hugo consacre à Balzac à l’occasion de son éloge funèbre ou à Shakespeare et Eschyle dans son William Shakespeare ».

Remettre en cause la critique d’admiration, dans le processus de transmission des questions que pose une œuvre, a pour objectif de rendre le lecteur plus libre, à même de prendre ses distances et de ne pas utiliser l’œuvre comme un manuel de morale mais de dialoguer véritablement avec elle. La belle phrase de Barthes est rappelée en conclusion : « Ma conviction profonde et constante est qu’il ne sera jamais possible de libérer la lecture si, d’un même mouvement, nous ne libérons pas l’écriture ». C’est à cette libération par l’écriture que nous nous intéressons enfin.

Penser et écrire avec Camus : d’un dialogue

Depuis les années cinquante, des écrivains algériens ont établi un dialogue, plus ou moins musclé, plus ou moins feutré, avec les œuvres d’Albert Camus et particulièrement L’Étranger. L’occasion du centenaire de sa naissance ouvre encore l’éventail de ces écrivains choisissant soit de « dialoguer » avec Camus, soit de le fictionnaliser, autre forme d’échange.

Avec ces plus de deux cent noms recensés et près d’un millier de contributions diverses, le livre collectif, Quand les Algériens lisent Camus, a eu le désir de sortir des clichés à propos de « Camus et l’Algérie », de l’amateurisme ou de certitudes au pays et hors du pays. Le recensement a privilégié plus d’une dizaine de textes qui sont reproduits intégralement et qu’on doit lire en suivant la chronologie car on n’écrit pas sur Camus en 1959 comme on écrit à son propos en 2011 ou 2013 : Mouloud Feraoun, Taleb Ibrahimi, Jean Sénac, Aziz Chouaki, Mohammed Dib, Arezki Metref, Mustapha Chelfi, Messaoud Benyoucef, Omar Merzoug, Karim Amellal. En écrin précieux à l’ouvrage publié chez Casbah Editions, le magnifique portrait de Camus par Denis Martinez, à lui seul, une lecture algérienne de l’écrivain, né à Mondovi en 1913.

Arrêtons-nous sur Salim Bachi qui a publié en 2013, Le dernier été d’un jeune homme. Interrogé en 2010 dans Télérama par Akram Belkaïd, il déclarait : « On ne peut se passer du Camus penseur politique pour comprendre le Camus écrivain et artiste, affirme-t-il. Les deux sont liés, et l’intérêt pour des écrivains de ma génération est de pouvoir penser Camus dans sa totalité et sans a priori idéologique. Camus n’est pas non plus l’écrivain raciste que l’on a voulu nous faire croire. Il est, avant tout, le témoin de son temps et, pour moi, un témoin plus intéressant que Sartre en ce qui concerne l’Algérie. » Se glissant dans le plus intime de l’écrivain, il en adopte le style en un exercice réussi puisque nous avons l’impression d’entendre Camus. La nouvelle mise en mots délivre des significations qui sont celles que le romancier algérien veut faire entendre sur son aîné. En se situant avant la fracture qu’a représentée la publication de L’Homme révolté et avant l’insurrection algérienne de 1954, Salim Bachi opte pour une période moins conflictuelle, déplaçant le regard des lecteurs d’aujourd’hui des points de tension extrême et offre une fiction relativement nouvelle par rapport à d’autres tentatives du même genre. On peut aussi citer des textes ou des récits qui s’installent dans ce dialogue de façon très intéressante comme ceux, parmi les plus récents, de Salah Guemriche, Hamid Grine, Maïssa Bey, Denise Brahimi, Brahim Hadj Smaïl, Alek Baylee Toumi.

Mais, indubitablement, la palme d’or dans la réussite de cet échange revient au roman de Kamel Daoud, Meursault contre-enquête, cette même année 2013. L’extension et la transposition que donne Daoud à L’Étranger comblent les non-dits sur cette affaire « algérienne » et réancrent le roman dans la terre d’Algérie, laissée de côté par de nombreuses études du récit en France et à travers le monde. Kamel Daoud rejoint des interprétations universitaires – même si c’est une gente que le romancier ne porte pas dans son cœur… – qui ont expliqué ainsi l’escamotage de l’Arabe sur la p(l)age. De plus il interpelle la société algérienne postindépendance en un geste salutaire. Maâmar Farah, journaliste, écrivait le 11 novembre 2014 dans Le Soir d’Algérie : « Nous avons perdu un Goncourt mais nous avons gagné une lumière jaillissante dans notre nuit noire, peuplée de fantômes du passé et de zombies du présent. Nous avons réappris à croire en nous et à relever la tête, après tant d’hiers, tant de malheurs et de règnes interminables de l’absurdité à l’état pur tantôt imposés par les douktours prétentieux et incultes, tantôt régentés par des imams cathodiques intolérants et stupides ». De façon très différente d’Abd-Al-Malik, ce roman, en ne faisant pas de concession et en se hissant sur les épaules d’un aîné admiré et bousculé, oblige à regarder plus loin à l’horizon, à dépasser la période coloniale après avoir fait solde de tout compte, pour se regarder en face.

Il était intéressant alors de rechercher cet échange avec Camus, en dehors de ce récit, dans les chroniques journalistiques de Kamel Daoud qui viennent d’être publiées, conjointement en France et en Algérie. La référence à Camus y intervient dès 2010. Une de ses chroniques du Quotidien d’Oran, du 27 avril 2006, « L’Étranger de Camus n’est plus le pied-noir » m’avait frappée. Il y a sous la plume de Kamel Daoud, l’affirmation d’un avenir possible moins déceptif si la mémoire pervertie n’occulte pas ses potentialités ; un avenir sans Meursault, sans Caïn et Abel (les frères ennemis, mythe privilégié par Camus) et en redonnant à l’absurde son sens usuel et non celui d’une philosophie existentielle. Dans un Café littéraire à Béjaïa, Kamel Daoud a affirmé en janvier 2014 : « J’ai démantelé l’œuvre de Camus, mais avec amusement ». Il faut croire que l’amusement n’est pas incompatible avec un travail en profondeur et en connaissance de cause de l’œuvre du « démantelé »…

Les Chroniques retenues dans l’ouvrage qui vient d’être édité chez Actes Sud, Mes indépendances, sont prises aux six dernières années (2010-2016). Aussi la chronique que nous venons de rappeler n’y figure pas mais montre que la référence à Camus n’est pas opportuniste (centenaire de la naissance de l’écrivain) mais présente depuis plusieurs années, sous la plume enlevée et acerbe du journaliste-écrivain.

Son préfacier S.A.S. (Sid Ahmed Semiane), journaliste connu en Algérie, écrit très justement dans sa préface : « Il refuse d’être otage de l’histoire coloniale quand tout le récit national est tissé autour de cette notion. Nous avons décolonisé un pays, il nous reste à décoloniser son histoire. L’histoire est un héritage à préserver et à revendiquer en tant que tel, pas un pénitencier à fortifier ». Dans son introduction forte et substantielle dont on voudrait citer chaque ligne, Kamel Daoud tisse l’éloge de la chronique, « L’exercice au vif » en la qualifiant d’« exercice d’insolence juvénile », d’« espace d’enjeux », d’un « art qui, contrairement aux arts patients, (s’exerce) au rythme fou du quotidien » et il en donne quelques caractéristiques : « une syntaxe brisée, des métaphores qui brassent l’algérien, langue des sens, et le français, langue du sens, ou l’arabe libéré du carcan des siècles ».
Se lancer dans l’écriture en français a été, pour lui, une libération et une prise de conscience : « Les Français sont partis depuis très longtemps, mes maîtres d’école ne sont plus là, je suis libre, je peux écrire comme je veux, personne ne me surveille, cette langue est mon intimité et mon chant de dissidence ». Et il conclut par une formule choc dont il a le secret : « La chronique est donc un art majeur en Algérie, signant le retour féroce du journalisme d’opinion ».
Notons, en passant, que ces sept pages sur ce « genre », conjuguant journalisme et littérature, ne font aucune allusion à Camus. Pour cela, il faut lire six chroniques.

La première, celle du 28 octobre 2010, est peut-être la plus virulente : « Variantes oisives sur le mythe de Sisyphe ». Résumant en deux lignes ce qu’en fit Camus, il se lance dans « un abîme de variantes » où il croque « Sisyphe croyant », « Sisyphe refusant de pousser la pierre » et attendant que d’autres passent pour faire le travail à sa place ; Sisyphe assassiné par ceux qui veulent le voir disparaître de la terre ; « Sisyphe plus intelligent » qui invente des techniques pour venir à bout de sa tâche ; il y a aussi le Sisyphe kamikaze, le Sisyphe ergoteur, politicien… Que fait Sisyphe quand il dort ? Pourquoi est-ce un homme solitaire ? La réponse à ces questions est pleine d’humanisme.

La chronique du 21 août 2011 est un clin d’œil immédiat à l’aîné ! « Nouvelles misères en Kabylie » auquel elle ne fait allusion qu’en conclusion mais pour toujours revenir à l’Algérie d’aujourd’hui.

« La civilisation et l’anarchie : selon Ould Kablia et Meursault », le 16 mai 2013. A cette période, Kamel Daoud est sans nul doute plongé dans les textes camusiens puisque son roman va sortir cinq mois plus tard au Salon international du livre d’Alger début novembre. Il est à noter que le premier nommé dans le titre de la chronique est alors ministre de l’intérieur. En mettant en écho ce qu’il dit de la passivité et de la paresse des Algériens et les phrases de L’Étranger sur les Arabes, Kamel Daoud propose un parallèle décapant : Ould Kablia parle dans les mêmes termes qu’un « bon colon » — « l’arabe algérien est « par nature » anarchique, paresseux, fainéant, fourbe et glissant, poussé à l’anarchie par pente et rendu à la civilisation par la colonisation ». Si les attitudes sont les mêmes de la part des administrés, c’est qu’administration coloniale et administration nationale ont la même démarche et la même distance vis-à-vis des Algériens.

Le 11 novembre 2013, le chroniqueur touche une question qui déchaîne les passions au pays : « Rapatrier un jour les cendres de Camus ? » Il effleure la qualification d’algérien, décernée ou refusée à Camus en voilant ce qui relève du juridique et ce qui est appartenance à une terre. Si le débat est difficile, « viendra un jour où, pour continuer à vivre, ce pays cherchera la vie plus loin, plus haut, plus profond que sa guerre ». Il faut accepter toute l’ampleur de l’Histoire : « Et nous serons grands et fiers lorsque nous nous approprierons tout notre passé, nous accepterons les blessures qui nous ont été infligées et ce qu’il en naquit parfois comme terribles fleurs de sel ou de pierre ». Quand cessera la brûlure de la blessure coloniale, « on pensera à rapatrier les cendres de Camus car il est notre richesse d’abord avant d’être celle des autres ». Et il conclut : « Cet homme obsède encore si fort que son étrange phrase de L’Étranger vaut pour lui plus que pour son personnage : Hier Camus est mort, ou peut-être aujourd’hui. On ne sait plus. On doit pourtant savoir et cesser ».

Le 13 décembre 2014, « Chez Laurent Ruquier mais dans ma tête », est une chronique écrite après son passage à On n’est pas couché, en même temps que de nombreux entretiens et rencontres de presse. Ce « ballet » a repris avec la sortie de Mes Indépendances et l’on a senti à chaque fois, Kamel Daoud, attentif, un peu crispé, vigilant que ce soit à La Grande Librairie ou dans les nombreux entretiens ici et là : « Parler en France pour un Algérien est dur : c’est à la fois choisir des mots, choisir des histoires, choisir un passé, un risque, un trébuchement. On ne dit pas en France ce que l’on se dit entre nous sur l’Algérie : règle une. Règle deux : notre âne est meilleur que leur cheval, précise le manuel du décolonisé. Règle trois : chaque mot a deux visages, trois sens, quatre synonymes et cinq boules de fer au pied. […] Comment dire à la fois que la colonisation est un crime mais que l’indépendance est un désenchantement ? »

La dernière chronique est sur un autre registre : « La rature de Camus », 17 décembre 2015. L’écrivain évoque sa rencontre avec le manuscrit du Mythe de Sisyphe que possède l’université de Yale aux USA. Remarque d’abord sur la calligraphie de Camus : « autant le style de cet homme est une rigueur de chiffres, autant sa calligraphie est une étreinte étouffée d’encre et de brusqueries ». Kamel Daoud est littéralement fasciné par les ratures : « Déchiffrer la rature, c’est surprendre alors le temps dans son imperfection ». Magnifique texte encore une fois qui invite à lire toutes les chroniques oscillant entre immédiateté et formules qui font mouche et réflexion en profondeur sur des objets jamais frivoles.

Pour conclure de façon plus légère cette déambulation en « Camusie », ces deux dessins de Dilem, publiés dans la presse en Algérie, que nous livrons à la sagacité de l’humour des lecteurs…