Douleur exquise : Sophie Calle et Serena Carone, Beau doublé monsieur le Marquis !

« Beau doublé, monsieur le marquis », octobre 2017, C. Marcandier

« Beau doublé » que celui qui s’expose dans le Musée de la Chasse et de la Nature : Sophie Calle et son invitée Serena Carone croisent leurs regards et investissent l’espace du musée, ses étages et pièces, les vitrines d’armes à feu et autres trophées. Ainsi, aux côtés de félins et autres animaux naturalisés, (re)découvre-t-on la girafe fétiche de Sophie Calle, ses propres animaux empaillés ou son chat raidi, tué par un de ses amants.

Sophie Calle, Histoires vraies, Noces de rêve
Sophie Calle, Histoires vraies, Les Chats

Plus largement, « Beau doublé, monsieur le marquis ! » est l’exposition de fétiches (en ce sens la Salle des Trophées du musée est le métonyme de l’ensemble), rassemblant les travaux antérieurs de l’artiste (La suite vénitienne, No Sex last Night, True Stories…) pour mieux les recomposer, les reconstruire depuis une suite (les œuvres inédites exposées) et les faire dialoguer avec les sculptures de Serena Carone comme avec les œuvres du Musée de la Chasse, devenu toile de fond, non point décor mais mise en espace.

De salle en salle, se construit, sans jamais figer le discours, une interrogation sur la féminité, un regard sarcastique sur les relations amoureuses (ou l’ironie comme mode de survie), un travail sur les stéréotypes construisant une féminité archétypale depuis les énoncés du désir masculin ­— ainsi la série de 2017, Le Chasseur français, compilant des petites annonces, sur plusieurs décennies, extraites du magazine tourné vers la chasse comme du Nouvel Obs, de Meetic ou Tinder, soit une carte du Tendre évoluant aussi au gré de ses supports. En regard, la sculpture de Serena Carone, Ensemble pour la vie (2013), un couple d’oiseaux encagés.

Sophie Calle, Le Chasseur français, 2017
Sophie Calle, Le Chasseur français, 2017
Sophie Calle, Le Chasseur français, 2017
Serena Carone, Ensemble pour la vie (2013)

Le désir, ses élans comme ses entraves, est l’une des topiques majeures de l’exposition, indissociable du manque et de la perte : une femme a perdu des amants, des chats, sa mère, son père. L’ensemble de l’exposition est dédié à Bob Calle, le père, au regard qu’il ne portera pas sur ce travail, pour la première fois, au dialogue désormais impossible avec lui. Les œuvres autour de ce deuil, bouleversantes de pudeur et retenue, montrent l’ironie qui tente de retrouver sa place, les idées à aller pêcher, encore et toujours jusque chez son poissonnier, la mort des parents qui annonce la sienne, une stèle à venir, vanité des vanités. L’exposition est aussi ce seuil d’un Deuil pour un deuil (2017). « Il n’y a d’absence que de l’autre ; c’est l’autre qui part, c’est moi qui reste », écrivait Barthes. Sophie Calle met ce paradoxe en espace, adresse aux absents, à l’autre soi qui demeure.

Si l’ensemble de l’œuvre de Sophie Calle joue d’une frontière riche et poreuse entre récit biographique et recomposition fictionnelle, l’exposition représentant plusieurs décennies de création accentue certains de ses tropismes : le regard porté sur le désir, la quête d’une altérité, l’attention farouche aux rituels (amoureux comme funéraires).

Le Musée de la Chasse est un écrin parfait pour une artiste qui a fait de la filature et de la traque d’indices, de la « proie » (elle-même, un homme) les formes mêmes de son inspiration. La chasse est aussi la position qu’adopte visiteur, invité à redécouvrir le Musée, à interroger la place des œuvres de Calle et Carone dans cet espace, le choix des confrontations ou échos entre ce qui est là et ce qui ne fait que passer, le temps de cette exposition. Le titre même de l’exposition est signe vers un Double jeu, détournement du slogan d’une publicité pour des cartouches, il est ironique, pirouette face à la mort programmée.

L’ours, sous son drap blanc, est l’image du récit qui se construit au gré de nos déambulations : il est sur la façade du musée, affiche, comme sur le premier diptyque, au seuil de l’exposition, nous annonçant qu’il nous faudra soulever ce drap (matérialisation du deuil, aussi, celui dont on recouvre les miroirs après la mort d’un proche), se laisser emporter par une histoire puisque nous retrouverons cet ours, non plus photographié mais en pied dans une autre salle, céramique de Serena Carone ou trophée de chasse et tapis dans le Salon de compagnie. Victor, l’ours polaire, est un emblème, déjà commenté par les premiers visiteurs du musée dans le diptyque inaugural, en attente de la fiction que notre traversée des salles viendra construire, il dit tendresse, fascination et menace, il est ouvert aux sens cachés, « fantôme du musée ».

 

Sophie Calle, L’Ours, 2017

La fétichisation est l’un des parcours possibles de cette exposition, à travers taxidermie, vanités et ex-voto, qu’il s’agisse des icônes de Calle (le seau rouge, les objets d’une dispute, les chats…) ou des animaux de Carone (un plafond de chauve-souris, un poulpe en porcelaine, des saumons…). Le dialogue est multiple, Sophie/Serena, passé/présent, vie/mort, deux artistes/les collections du Musée, polyphonique sans cacophonie, creusé par son adresse plurielle à des présents (les visiteurs de l’exposition) comme à des absents (le père, la mère, les amants).

Serena Carone, Ce que je vois (1994)

L’intime n’est pas ici déballage, brouillon de soi ou narcissisme complaisant mais appel à nos propres fantômes, manques et deuils ; il est ressaisi doublement, objet sociologique (les petites annonces) et artistique, il est partagé, universel, Douleur exquise.

Sophie Calle, Serena Carone, « Beau doublé, monsieur le marquis ! », Musée de la Chasse et de la Nature, 32 rue des Archives, 75003, Paris, jusqu’au 11 février 2018.

Sophie Calle, Ainsi de suite, éditions Xavier Barral, oct. 2017, 508 p., 65 €

Serena Carone et Sophie Calle, Deuil pour deuil, (2017)