Double piège : « into the paste » (comme un sentiment de déjà-lu)

Source : Instagram d’Harlan Coben

Vingt-neuf romans en vingt-sept ans, ce n’est plus de la constance, c’est du stakhanovisme. Une régularité de métronome dont Harlan Coben aurait tort de se priver tant chacun de ses livres bien calibrés, à l’intrigue millimétrée (pour ne pas dire formatée) se transforme en succès de librairie. Paru le 5 octobre dernier, Double piège n’échappe à aucune des règles édictées par l’auteur dans chacun de ses romans. Jusqu’à la surdose.

Si les livres d’Harlan Coben sont diablement efficaces, c’est parce que le « Maître du suspense » puis de nos nuits blanches élevé dernièrement au rang de « boss du thriller » exploite inlassablement la même veine romanesque faite de questions restées sans réponses, de disparitions tragiques ou énigmatiques, de retours improbables, du passé qui revient hanter les personnages principaux au moment où il s’y attendent le moins, les secrets des uns et les mensonges des autres…. Des ressorts narratifs qui tournent à l’obsession voire au gimmick (une image de caméra de surveillance, une vieille photo, une lettre oubliée…) tant l’absence, le doute, l’ignorance et l’espoir sont les sempiternels moteurs d’intrigues qui finissent par se ressembler.

Double piège. A l’enterrement de Joe, Maya est dévastée, l’assassinat de son mari quelques jours plus tôt ravive ses blessures d’ex-pilote d’hélicoptère de combat. Désormais seule avec leur fille Lily, la jeune femme doit composer avec une belle-famille appartenant à la haute société (dont elle n’est elle-même pas issue), un beau-frère paumé et buveur depuis le décès tragique de son épouse (la sœur de Maya en l’occurrence) et beaucoup de questions en suspens. Sinon la question qui donne corps à l’histoire et à laquelle Harlan Coben va mettre 365 pages pour répondre : pourquoi ?

Comme dans la plupart de ses romans, Double piège s’ouvre sur une « immense peine » : la perte, l’absence de l’être cher, prétexte à une enquête policière dans laquelle se croiseront des policiers opiniâtres, des informateurs mystérieux (ici, un avatar de Julian Assange), des personnes sur qui compter (les anciens compagnons d’armes), la belle-famille influente et silencieuse (donc suspecte), un ami fidèle. La routine, quoi.

Depuis Sans un adieu et avec Ne le dis à personne, Une chance de trop, Six ans déjà, Juste un regard … jusqu’à The Five que le romancier a développé pour la télévision, Harlan Coben écrit toujours le même livre (fût-il un page turner) et Double piège ne peut faire autrement que d’avoir les défauts de ses qualités. En lorgnant du côté de John Grisham (pour le versant affairiste de l’intrigue) ou à nouveau de Dennis Lehane (pour les meurtres non résolus), Harlan Coben a toutefois beaucoup de mal à convaincre le lecteur qu’il existe des différences entre l’ancienne top model devenue femme d’affaires de Sans un adieu qui va mener l’enquête sur la disparition de son mari et découvrir des secrets bien enfouis ; l’épouse et mère comblée de Juste un regard qui plonge dans le passé d’un homme qu’elle croyait bien connaître et l’ancienne militaire traumatisée par ses exactions au combat de Double piège qui va enquêter sur les assassinats de sa sœur et son époux…

Et que dire du prochain projet télévisuel annoncé de l’auteur, The Four, (attention, clin d’œil) qui parlerait cette fois d’une famille à l’image idyllique trompeuse troublée par les secrets et les non-dits de ses membres ?

A tel point que la critique écrite il y a quatre ans, pour Mediapart, lors de la sortie de Six Ans déjà (qui empruntait déjà et à nouveau les mêmes codes du roman à suspense made in Coben) peut facilement resservir sans vergogne aucune.

« La fiction, comme la vie, est une succession de “et si ? » Harlan Coben pense la fiction comme un moyen de ne pas répondre à cette question, mais simplement de la poser.
A notre tour de poser la même question : et si Harlan Coben écrivait autre chose pour changer ?

Harlan Coben, Double piège, traduit de l’américain par Roxane Azimi, 365 p., Belfond Noir, oct. 2017, 21 € 90 — Lire un extrait