L’Idylle instrumentale de Simon Mayer: SunBengSitting au Festival Actoral

« Sois nu quand tu sèmes, nu quand tu laboures, nu quand tu moissonnes, si tu ne veux pas, manquant de tout, aller mendier dans les demeures étrangères » (Hésiode). La scène est plongée dans le noir et bruisse de petits bruits. On pressent dans cet espace, amplifié du son de yodels lointains, que le jour va se lever. Le jour des « travaux et des jours ». Le jour du travail humain. Le jour des mains laborieuses de la journée d’homo faber. Une heure de besogne s’en suit, attentive et concentrée. Les gestes simples du labeur, les figures obligées des danses du folklore autrichien, patiemment formalisés, construisent la gestuelle abstraite d’une liturgie scénique à laquelle un danseur nu officie en solitaire. Un petit neveu montagnard de la grande Hannah Arendt épèle en gestes méthodiques La Condition de l’homme alpin.

L’exercice est fascinant. Depuis Salomon Gessner, les Alpes sont pays d’idylle. Au bruit des cloches et du yodel, les cycles sériels de SunBengSitting chantent l’idylle d’homo faber. Le langage chorégraphique, réduit à son simple appareil, évoque la cyclicité des rites de la nature et la patiente répétition des gestes du travail manuel, quotidiennement reproduits, rythmant le décours des heures. Devant la beauté de la performance, on pense à la simplicité et à la lenteur hypnotique du magnifique Höhenfeuer, chef d’œuvre de Fredi Murer.

Simon Mayer fait des choses. C’est ce qui frappe avant tout. Son corps et ses mains travaillent, et travaillent sur une scène. La scène, sans décor, est fournie d’instruments. Un fouet, une scie, un micro, une longe, un thyrse de cloches, un violon, une tronçonneuse. Avec ces divers instruments, le danseur fabrique le spectacle auquel assiste le spectateur. Il le bricole à mesure. Entre un violon et une scie, il ne fait pas de différence. Tous les deux sont des instruments. Il se sert du bruit de la scie, du claquement sec du fouet, du bourdon de la tronçonneuse pour monter des boucles de sons et fabriquer la séquence où sa danse vient s’inscrire et qu’elle complique à mesure de tout un folklore formel de mains claquées sur des cuisses. La bande son du spectacle est une musique instrumentale au sens le plus concret du terme. « L’ouvrage d’homo faber fabrique tous les instruments nécessaires au travail humain. L’usage de ces instruments ne les fait pas disparaître et donne au travail humain la stabilité, la solidité qui, seules, lui permettent d’héberger cette instable et mortelle créature, l’homme » (Hannah Arendt, La Condition de l’homme moderne). Quand le danseur, pour danser, a besoin d’une musique, il fabrique cette musique. Quand il a besoin de s’asseoir, il roule une tronçon de bûche et fabrique un banc de bois avec une tronçonneuse. Il prend le temps de réfléchir et de choisir ses instruments. Il s’éponge le front, regarde autour de lui, scrute ou traverse le plateau à la recherche de l’outil qu’il a perdu et qui lui sert. Il construit sa danse et ses chants comme il construit tout le reste, en partant du matériau et en fabriquant le produit fini par le montage successif d’une longue addition de gestes.

La magie de la performance ne doit rien au modernisme et à la promotion critique du processus de production préféré à l’œuvre parfaite effaçant les traces du travail produit. L’équivalence posée entre le violon et la scie — entre l’instrument de musique et l’instrument comme outil ­— témoigne d’une autre tentative. Cette égalité des outils défait la distinction classique entre, d’un côté, l’ouvrage des hommes et, de l’autre, l’œuvre de l’artiste. L’ouvrage, c’est l’artisanat de l’homme en tant qu’il fabrique ; l’œuvre, c’est l’art en tant qu’il crée. Mais le violon et la scie, entre les mains de Mayer, déjouent toute différence entre l’outil de l’artisan et l’instrument de l’artiste. Elles fabriquent un banc de bois et fabriquent de la musique comme la danse de l’artiste se sert du corps virtuose comme d’une boîte à outils. SunBengSitting, en ce sens, est un chant des origines qui chante ce que Lévi-Strauss appela un jour « le métier perdu ». Le danseur vit sur le plateau la journée d’un montagnard dans les alpages de l’Autriche. Il la vit, non en tant que telle, mais abstraite et formalisée dans une série de figures, et fait revivre avec elle ce monde oublié des tâches quotidiennes dont Hésiode chantait les cycles. Corrigeant l’une par l’autre idylle et postmodernité, sa danse est un rêve critique, une « parodie sérieuse » d’innocence pastorale, un trompe-l’œil d’ingénuité fonctionnant au conditionnel, comme le jeu des enfants, sur le mode du « on dirait que… ».

Au terme de sa journée, toutes ses tâches accomplies, le danseur nu s’endimanche d’un boxer de coton noir, s’assoit sur le banc qu’il s’est fabriqué et chante une vieille chanson que son père lui a apprise : l’histoire d’un jeune montagnard qui veut cueillir un edelweiss à la cime d’un rocher et dégringole dans l’abîme. Le jeune montagnard chante en dégringolant et la petite fleur bleue, que sa main ne lâche pas, rougit du sang qui jaillit de son corps déchiqueté. Au crépuscule de son idylle, le danseur chante le chant de son impossibilité. Comme la petite « fleur bleue », l’innocence pastorale de la vie simple et tranquille reste à jamais inaccessible : la cueillir, c’est l’ensanglanter. Homo faber déconstruit la fragile féerie que son ouvrage a construite. C’est la dernière magie de ce spectacle inattendu et peut-être le dernier mot de sa tentative d’auto-exotisme. Le self exoticism est l’acte par lequel un artiste « natif » choisit de réinvestir dans sa pratique artistique tous les clichés par lesquels le regard du dominant réifie son identité. SunBengSitting propose ainsi une étrange entreprise de self exoticism en milieu alpin. La performance réinvestit les souvenirs d’une enfance dans les montagnes de l’Autriche. Elle inscrit dans sa grammaire le rythme du travail quotidien, le claquement des fouets, la rotation des longes, le patois et les yodels. Entre nostalgie du retour et parodie de l’idylle, sa fantasmagorie critique opère ou tente d’opérer une décolonisation du monde des origines réifié dans les poncifs d’un folklore pour touristes.

Simon Mayer / Kopf Hoch, SunBengSitting
Conception, interprétation et musique : Simon Mayer // Son et live-loop : Pascal Holper // Création lumières : Lucas Gruber, Hannes Ruschbaschan // Lumières : Patrik Rimann // Conseil artistique : Frans Poelstra