Le Coup de Prague : le thriller de l’été 2017 est une bande dessinée

 

On ne pouvait passer à côté de cette œuvre majeure parue en avril dernier chez Aire Libre : Le Coup de Prague, de Jean-Luc Fromental et Miles Hyman (récemment élevé au rang de Chevalier des Arts et des lettres). Retour sur un livre au croisement du cinéma, de la littérature et de la BD, un polar intelligent et captivant, qui convoque Carol Reed et son Troisième Homme, Graham Greene et la guerre froide.

A l’hiver 1948, tandis que l’Europe panse difficilement ses plaies dans un après-guerre qui a engendré un nouveau monstre, le spectre d’un nouveau conflit entre le bloc de l’Est et l’occident triomphant, Graham Greene atterrit à Vienne pour procéder à des repérages dans la capitale autrichienne sous occupation. Alexander Korda, Carol Reed et l’auteur de La Puissance et la gloire projettent d’y tourner un film au scénario toujours en cours d’écriture. Accueilli par Elisabeth Montagu, ex-actrice, scénariste, dialoguiste et ex-membre de l’OSS (Office Strategic Services, réseau d’espionnage américain), Graham Greene ne semble pas seulement en quête d’images dans une ville encore en ruines et cache difficilement ses motivations réelles tandis qu’ils se mettent en route vers leur hôtel.

Sombre, haletant, Le Coup de Prague de Jean-Luc Fromental et Miles Hyman est un thriller comme on en fait peu avec le prétexte du film dans le livre qui alerte les sens du cinéphile nourri au meilleur du cinéma des années 40, dont le futur Grand prix du festival de Cannes 1949 et à la mythique bande originale d’Anton Karas. Mais les auteurs n’ont pas construit leur récit sur la seule la personne de Greene : certes, le romancier est un bonheur pour un scénariste – l’écrivain a ses parts d’ombre, il est peut-être un agent du MI6, le contre-espionnage britannique, il est un fervent catholique mais a assurément une liaison hors mariage –, mais le personnage principal de ce roman noir qui s’écrit dans les rues de Vienne n’est peut-être pas celui qu’on pensait.

Vienne, l’époque et Elizabeth Montagu sont les réels centres d’attraction de cette histoire. Le Coup de Prague nous plonge dans une ville meurtrie pas encore libérée. Sous occupation des armées américaine, française, anglaise et russe, la capitale a trouvé un nouveau joug sous lequel elle doit continuer à vivre. Dès lors, elle est un lieu propice et idéal pour les complots et trafics de toutes sortes, les rédemptions tardives et les collaborations coupables. Les décors sont dès lors autant d’éléments narratifs d’importance : les façades abimées, le lobby de l’hôtel Sacher, les ruelles, la semi-obscurité des « clubs » underground, les studios de cinéma jusqu’aux égouts (qui entreront au Panthéon des scènes mythiques du cinéma de genre). Comme à l’accoutumée, Miles Hyman (La Loterie, Le Dahlia noir…) montre l’étendue de sa maîtrise graphique, qu’il s’agisse de magnifier le clair-obscur, de s’arrêter sur une expression, un regard, ou de jouer avec les champs-contrechamps pour souligner l’action. Le trait et la couleur servent autant qu’ils précèdent l’ambiance et contribuent à donner aux pérégrinations de Graham Greene une tonalité hitchcockienne.

Mais au-delà des références cinématographiques, l’enquête menée par Elizabeth Montagu plonge le lecteur dans un univers au suspense et au sous-texte intelligents et documentés : l’écrivain n’est pas le candide que l’on  pense, sa réputation le précède dans la ville des masques en ces temps de guerre larvée. L’intrigue se dédouble, se ramifie, comme dans ces romans d’espionnage qui parlent de défections et d’échanges sur des ponts crépusculaires. La réécriture de la genèse du Troisième homme est dès lors le centre d’attraction de cet album audacieux à plus d’un titre. La narratrice devient l’épicentre du récit qui fait de G. (lettre-code pour l’écrivain qu’elle guide dans les rues de Vienne) à la fois l’auteur, l’acteur et l’instigateur des événements qui composeront la trame future. Et le mystère de se trouver sa résolution en un twist final magistral qui en appelle à l’Histoire, à ses heures sombres, à la mémoire des lieux et des personnages : l’âme humaine est le plus retors des scénarios jamais écrits.

Jean-Luc Fromental et Miles Hyman, Le Coup de Prague, 112 p. couleur, Aire Libre, 18€

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