« La Loterie » : Miles Hyman adapte Shirley Jackson

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En 1948, la publication de La Loterie dans les pages du New Yorker fait scandale. Le récit d’un monstrueux rituel païen dans un petit village de la Nouvelle Angleterre horrifie les lecteurs qui vont tenir pour la réalité ce qui n’est qu’une fiction signée Shirley Jackson (nouvelliste américaine majeure et dont le roman La Maison hantée sera considéré plus tard par Stephen King comme l’un des meilleurs romans d’horreur du XXè siècle). L’année du centenaire de la naissance de Shirley Jackson, Miles Hyman adapte le texte et réalise bien plus qu’une mise en images : il restitue avec virtuosité l’ambiance 50’s et fantastique du récit originel, l’histoire de villageois qui, immuablement, reproduisent chaque année un tirage au sort terrible et cruel…

Dans La Loterie, l’Amérique de Miles Hyman, c’est une Amérique iconographique et « presque prototypique » selon le terme du dessinateur d’Images interdites, du Dahlia Noir d’après James Ellroy ou de Nuit de fureur d’après Jim Thompson. Dans la Nouvelle Angleterre des années 50, d’étranges préparatifs annoncent la tenue d’un tirage au sort dont l’origine se perd dans la nuit des pères fondateurs. Deux hommes façonnent des bulletins de vote, remplissent une urne usée et attendent qu’un nouveau jour se lève.

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« Le matin du 27 juin était clair et ensoleillé et dégageait déjà la douce fraîcheur d’une journée d’été. Les parterres fleurissaient à profusion, et l’herbe éclatait d’un vert luxuriant. Il y avait tellement de monde dans certaines villes que la loterie prenait deux jours et devait commencer le 26 juin. Mais dans ce village de trois cents âmes, la loterie ne prenait pas plus de deux heures en tout. Même en commençant à dix heures, elle prenait fin à temps pour que les villageois puissent rentrer déjeuner. »

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img_1113Scènes d’une vie ordinaire dans un village ordinaire. Des enfants jouent, se chamaillent, une femme prend un bain entre deux tâches ménagères. Des hommes fendent du bois devant une maison. Le graphisme de Miles Hyman est à l’œuvre. Mutique mais évocateur, incarné, le dessin instille discrètement son ambiance d’emblée pesante, avec ces cases silencieuses, ces visages mélancoliques et ces décors à la Hopper en miroir de paysages battus par les vents, tels ceux d’Andrew Wyeth. La lumière joue avec l’ombre et le dispute à la gravité du moment : le cérémonial doit avoir lieu. Rien n’a changé, rien ne doit changer. Il faut continuer, perpétuer la tradition. Pour conjurer on ne sait quel sort, pour exorciser on ne sait quelle peur ancestrale. Jusqu’à l’horreur par avance acceptée. Jusqu’à la soumission.

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Si la nouvelle de Shirley Jackson a heurté les lecteurs de son époque, la relecture par Miles Hyman n’a pas fait perdre une once de son intensité dramatique. Au contraire, la mise en images (avec ce dessin précis, réaliste, en clairs-obscurs) et l’attention portée aux expressions de visages, confèrent à ce huis clos l’atmosphère prégnante propre aux récits fantastiques. Le lecteur est alors transporté (presque immergé ) au cœur de l’action, focale et partie prenante à son corps défendant. On ressent le poids de l’horreur à venir, le dessin touche au cœur de la même manière que les mots (rares) impriment une tonalité quasi hitchcockienne à l’ouvrage. Et Miles Hyman célèbre autant qu’il augmente le récit de sa grand-mère. La nouvelle de 1948 − une fiction certes, qui possède en elle les accents d’une réalité glaçante − a conservé toute sa force d’évocation : l’obscurantisme qui aveugle une foule consentante, le déni de l’horreur bien caché derrière un hypothétique « bien commun » et des actes innommables perpétrés sans questionnement, sans doute aucun, sans recul. Avec une totale absence d’humanité.

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La Loterie est une fois encore la preuve que Miles Hyman est une des plus grandes figures du 9ème art. Un artiste discret, au talent de conteur et d’illustrateur qui tutoie la perfection.

La Loterie

Miles Hyman, d’après la nouvelle de Shirley Jackson, La Loterie, 168 p. couleur,  Casterman, 23 €. En librairie le 14 septembre.

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