Dunkerque : « Nous verrons la fin de la tempête »

D’abord, il y a ce silence, ces soldats anglais qui cherchent des provisions dans Dunkerque désertée. Puis, de nulle part, des tirs, les hommes tombent, l’ennemi est invisible, il le restera durant tout le film, un soldat court pour survivre, bienvenue à Dunkerque.

Après la débâcle de 1940, 400 000 soldats britanniques sont cernés par les troupes allemandes dans la poche de Dunkerque, cloués sur la plage dans l’espoir d’une évacuation qui ne vient pas. Les navires censés les ramener à la maison sont bombardés ou torpillés, l’armée est coincée, si l’Allemagne nazie fait prisonnier cette armée en déroute, l’Angleterre tombera.

Réalisateur de blockbusters à succès, également considéré comme un auteur à part entière, Christopher Nolan avait jusqu’ici souvent gâché son talent : des projets ambitieux qui devaient souvent céder face à la réalité économique, ni totalement vendu, pas véritablement indépendant, seul The Dark Knight, second opus de sa trilogie Batman, avait tout à fait convaincu. Avec Dunkerque, il réalise enfin le grand film dont on le savait capable. Un grand film qui étonnera les amateurs de grands spectacles comme de cinéma d’auteur (pour peu que ce public ne prenne pas la pose, ce qui arrive aux spectateurs plus souvent qu’aux cinéastes) ce qui n’est pas incompatible, il faudra un jour le rappeler.

On saura gré à Christopher Nolan d’avoir choisi de raconter une page cruciale de la seconde guerre mondiale : le sauvetage de l’armée anglaise en déroute, sachant que les films qui traitent des défaites alliés sont rarement des succès (Un Pont trop loin, ou le Dunkerque de Leslie Norman en 1958) : échecs publics ou échecs artistiques (l’horrible Pearl Harbor de Michael Bay), le genre semble maudit. Dunkerque est même un antidote au Pearl Harbor de Michael Bay. Alors qu’Hollywood ne jure plus que par les franchises, que les échecs au box office de films aussi réussis que Silence, Un jour dans la vie de Billy Lynn ou The Lost City of Z sont inquiétants, un succès pour Dunkerque serait une excellente nouvelle. On pourrait alors rêver à un nouvel âge d’or des auteurs à Hollywood, sur les ruines de l’inévitable chute des interminables franchises aux coûts pharaoniques. Il est trop tôt pour juger du succès public du film de Nolan, mais la réussite artistique est totale.

Dunkerque s’inscrit dans la lignée des grands classiques (et pas simplement parce qu’il est tourné sur pellicule et que les effets spéciaux, les décors, les figurants sont bien réels et non systématiquement numérisés) et s’impose également comme un film novateur qui devrait créer, on l’espère, quelques avatars. Les moyens d’une superproduction à l’ancienne, au service d’un film audacieux, sur la forme comme sur le fond et qui trouve le parfait équilibre entre la beauté et l’effroi.

On se rappelle alors La Ligne rouge, de Terence Mallick, si les thèmes sont bien différents, il y a dans ces deux films l’idée que le film de guerre est d’abord une affaire de sensation plus que d’illustration. Pourtant, le film ne doit jamais sombrer dans l’abstraction totale : il faut que chaque vie compte, même celle du dernier figurant au fond de l’écran : un film de guerre est réussi si la mort de chaque figurant est intolérable.

La belle idée du film, c’est de construire la narration du film autour d’une phrase de Winston Churchill : « (…) Vous demandez quelle est notre politique ? Je vous dis : elle est de faire la guerre, en mer, en terre et dans les airs, avec toute notre puissance et toute la force que Dieu peut nous donner (…) ». Nolan illustre cette volonté toute britannique de ne jamais céder en divisant son récit en trois parties : la plage, la mer, les airs. Mais la multiplicité des points de vue est ici d’autant plus efficace que le réalisateur joue avec la chronologie des événements :Les soldats coincés sur la plage pendant une semaine, un bateau de pêche partant à la rescousse des soldats toute une journée, le vol d’un pilote de la RAF venu apporter un soutien aérien durant une heure. Trois épisodes qui, par la grâce du montage, non seulement se déroulent sous nos yeux simultanément en toute harmonie, mais qui se répondent, s’éclairent et aident aussi à créer cette tension qui ne nous lâche pas.

Ne cédant pas à la mode réaliste initiée (avec talent) par Spielberg dans le formidable Il faut sauver le soldat Ryan, hélas trop souvent copié dans son déluge sanglant et son utilisation de la caméra à l’épaule, Nolan inscrit son film quelque part entre les grands classiques du genre (héroïsme, multiplicité des points de vue) et la modernité (refus du manichéisme). Ici, les héros deviennent des assassins, les lâches agissent comme des héros, l’héroïsme n’est d’ailleurs pas systématiquement récompensé…

Le film est d’une beauté formelle absolue, le travail de Hoyte Von Hotema, le directeur de la photo, est une merveille : si les images coupent le souffle, on n’esthétise pas la boucherie ! Jamais on ne trouve la guerre jolie. L’ennemi est maintenu hors champ, il en est d’autant plus terrifiant. A sa place : la partition d’Hans Zimmer, mélangeant musique, bruit du vent, sirènes d’alerte et quelque chose ressemblant au tictac d’une horloge, déjà présente dans sa composition de La Ligne Rouge, mais ici omniprésente, faisant planer une peur perpétuelle sur les soldats alliés. La menace devient oppressante : sur la plage, les stukas larguent leurs bombes ou mitraillent les centaines de milliers d’hommes alignés face au large, dans l’espoir d’un secours. Sur la mer, les bateaux sont détruits, torpillés. Les cabines d’un bateau médical deviennent un piège où l’on meurt noyé. Aucune protection. Le thème du film n’est pas tant les combats que la peur. Si Christopher Nolan maîtrise chaque détail, accumule les moments de bravoure et les images fortes, il est paradoxalement d’une étonnante sobriété. Les combats aériens sont d’autant plus prenant qu’ils ne cèdent pas à la surenchère du spectaculaire.

 

Dunkerque est la démonstration que, dans les blockbusters hollywoodiens comme dans les huis-clos portugais, il s’agit toujours de répondre à cette question : quelle est la meilleure place pour la caméra ? Nolan n’est pas Michael Bay (et Cavani n’est pas Nolan Roux, même Luis Fernandez l’aurait compris), la guerre n’est pas cool. La guerre est une saloperie. Les soldats peuvent être des héros, mais revenir en vie chez soi : « c’est déjà beaucoup », comme le dit un Anglais accueillant des rescapés. Dunkerque a forcément, selon les règles du genre, ses moments de bravoure, mais s’ils sonnent tous juste, c’est que, non seulement ils s’appuient sur une documentation approfondie des faits, mais que chaque acte, chaque parole, chaque minute du film se fait sous le poids de la peur. Trop souvent réduits au rang de symboles ou de martyrs, les soldats retrouvent ici leur humanité, dans ce qu’elle peut avoir de pire parfois, quand on est prêt à tout pour survivre, quand la saleté de peur vous a tellement envahi que rien ne compte, ni les camarades, ni la patrie, rien que ne pas mourir sur une plage ou dans la cale d’un bateau coulé. La peur et cette saleté d’espoir : rarement un film les aura aussi bien montrés. Nous sommes sur la plage avec les soldats guettant le bruit des stukas, nous sommes sur les bateaux submergés, nous avons peur sur la plage, nous avons peur sur la mer, nous avons peur dans les airs…

Nolan réussit donc ce que devrait réussir tous films de guerre : le spectateur craint pour la vie du moindre figurant, ressent la mort de chaque personnage, fut-il une simple silhouette, comme un drame, une injustice, ce qui, on l’a dit, est un préalable à tout bon film du genre. Le jeu des acteurs y est forcément pour beaucoup, des plus connus, comme le toujours juste Mark Rylance ou Tom Hardy, l’homme qui arrive à faire vivre un personnage un masque sur le visage, assis dans un cockpit, mais aussi le jeune et excellent Fionn Whitehead. Chacun fait exister son personnage, parfois à partir de rien, mais chacun semble porter avec lui sa propre histoire.Ainsi la grandeur de Dunkerque, c’est que le sauvetage de l’armée passe après le sauvetage des hommes. Mais la force du film, c’est cet hommage aux Anglais qui ne se sont pas rendus, illustrant, sans emphase mais avec justesse et humanité ce « We shall never surrender » qui prend tout son sens à Dunkerque ou dans le Londres du Blitz, plus encore qu’en Normandie quelques années plus tard.

Mais si les hommes sont la véritable raison d’être du film, Dunkerque comporte également quelques-unes des plus impressionnantes images vues depuis longtemps : la ville désertée, la plage où s’entassent des hommes en fil indienne face à la mer, morts en sursis, des navires coulés par le fond et devenant de gigantesques tombes, les cadavres ramenés par la mer, les immenses plages à marée basse où s’échouent hommes et navires. A ces images glaçantes, répondent les sons ou le silence. Ce silence qui devient un son, presque effrayant, parfois traversé des mots rares des hommes perdus, parfois brisé par le bruit assourdissant des avions en piqué, des bombes, des cris des hommes pris au piège, luttant pour ne pas mourir, et à nouveau le silence. Peu de dialogue dans ce film, mais le bruit des avions de chasse puis encore le silence d’un avion planant sur Dunkerque. Frôlant l’onirisme, Dunkerque dépasse les codes du genre, saisissant le spectateur et s’offrant comme une expérience unique.

A propos de ce sens de la juste mesure, on irait presque jusqu’à parler d’épure, certes relative (heureusement), qui donne au film sa force et au spectateur la certitude qu’il assiste à un film qui fera date dans l’histoire du film de guerre. Le film, étonnamment court (à peine 1h45, quand n’importe quel blockbuster hollywoodien fait désormais au minimum 2h15) pourrait bien devenir un manifeste de ce que l’on espère du cinéma hollywoodien : un cinéma pour adulte, qui ne sacrifie par son sujet au profit d’une surenchère qui aurait été indécente sur un tel sujet. Loin de l’étalage d’effets spéciaux, Christopher Nolan a préféré réalisé un film unique, un de ces films dont on sait qu’ils resteront dans l’histoire du cinéma comme un nouveau mètre-étalon du genre. Un film dont on mesure la force au silence qui suit sa dernière image. Quand la quasi totalité de la salle reste assise à regarder le générique, personne ne voulant être le premier à bouger. Ensuite les spectateurs, quittant lentement et sans mot dire la salle bien après que les lumières se sont rallumées, cherchant dans le regard de l’autre s’il avait vu la même chose que lui, après l’effroi, après la grandeur, il y eut le silence.

Dunkerque – 1h47- États-Unis – film écrit et réalisé par Christopher Nolan – Directeur de la photographie : Hoyte Von Hotema, – Montage : Lee Smith – Musique : Hans Zimmer – Avec : Mark Rylance, Fionn Whitehead, Cillian Murphy, Tom Hardy, Kenneth Brannagh, Harry Styles, Aneurin Barnard, Barry Keoghan.