Prix du Livre Inter 2017 : Jean-Baptiste Del Amo (Règne animal)

Jean-Baptiste Del Amo

Le sous-titre de Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo pourrait avoir des accents balzaciens (Grandeur et décadence d’une exploitation agricole) ou zoliens (Histoire naturelle et sociale d’une famille), sur un siècle de 1898 à 1981 : dans le Gers, à Puy-Larroque, tout semble d’abord un « perpétuel recommencement », dans une ferme qui suit le rythme des saisons et cycles naturels, avant que la petite exploitation familiale ne devienne un élevage de porcs industrialisé et intensif, selon un double mouvement d’accélération et de chute, jusqu’à « l’effondrement ».
Le magnifique et très dur roman de Jean-Baptiste Del Amo, au-delà de ses qualités littéraires, épouse la course folle qu’est devenu l’élevage, au mépris de tout respect de la nature comme des animaux, tout en dévoilant jusqu’à l’insoutenable une violence et une cruauté qui s’exercent aussi bien sur les hommes que sur les bêtes. Déjà couronné par le Prix des libraires de Nancy, il vient de recevoir par le prix du Livre Inter 2017.

Dans sa première partie, « Cette sale terre (1989-1914) », Règne animal est un roman aux accents fin de siècle : du fait de sa prose rude et lourde au rythme de la nature et d’une exploitation agricole encore de taille réduite, de ses adjectifs rares et vieillis, le récit est celui d’une transition lente vers la modernité. La terre est presque immobile, un homme est assis sur un banc comme le faisait son père avant lui, même lieu et même moment, parce qu’il « estime que les choses doivent rester telles qu’il les a connues, le plus longtemps possible, telles que d’autres avant lui ont estimé bon qu’elles soient, ou telles que l’usage en a fait ce qu’elles sont ». Les hommes ne se distinguent pas vraiment des bêtes : la génitrice a « mis bas » Éléonore, il est une forme d’« intimité » entre « l’homme et la terre », une « obscure sensualité ».
« Les mois passent, et avec eux le cycle immuable des saisons, une année, puis une autre, les labours, les semailles, les moissons, puis les labours, les semailles et les moissons ». L’existence est extrêmement dure et chiche pour les habitants de la ferme, traditions et superstitions pèsent sur les consciences et les représentations, tout est épais, comme alourdi de tourbe, à l’image des tégénaires qui « ont tissé et retissé des toiles opaques, figées sous le sédiment du temps, alourdies et bombées comme des tentures orientales par la poussière, la sciure, les chitines d’insectes et les mues translucides de lointaines générations d’arachnides ».

Pourtant quelque chose émerge imperceptiblement à travers une violence et une cruauté encore étouffées, un fœtus humain jeté dans l’auge d’une truie pour qu’elle le dévore, les chats décimés, l’hostilité terrible des rapports d’Éléonore et sa mère, le père qui s’éteint, un cousin, Marcel, venu rejoindre la ferme, éveillant les sens de l’enfant.
C’est aussi la guerre qui menace alors que le père agonise, Marcel qui voudrait développer l’élevage qui rapporterait plus que les cultures tout en demandant moins de main d’œuvre, manière de sortir, peut-être, de cette pauvreté obtuse et sans avenir. Lorsque la guerre éclate, que les hommes du village sont mobilisés et laissent les champs et fermes aux femmes, la violence se demande qu’à exploser et se répandre, mondiale, origine temporelle d’un règne du vivant désormais sous le signe de la destruction et de l’exploitation. Ainsi débute « une saga familiale et porcine », dans cette ferme du Gers, comme coupée du monde, un univers en soi : autour de Puy-Larroque, « le vaste monde au-delà, dont ils ignorent presque tout, et des convulsions duquel ne leur parviennent que les frémissements, la dernière onde exténuée et sourde d’une pierre jetée au beau milieu d’un lac immense, sur les berges duquel ils se tiendraient ».

Marcel part au front, Éléonore l’attend, telle une Pénélope de la grande guerre, sans nouvelles de lui, trimant pour que la ferme survive dans un monde en ruines tandis que « les femmes apprivoisent le vide laissé par l’absence des hommes », trimant pour tenter d’apaiser le feu d’un désir en elle, animal, pour cet homme au loin, n’envoyant pas de lettres, comme muré dans son silence. On l’annonce mort, Marcel revient pourtant, gueule cassée, visage couturé et abominable. Il noie sa douleur et un secret inavouable dans le tabac et l’alcool, finit par épouser Éléonore, « union douteuse, consanguine » murmure-t-on au village. C’est la naissance d’Henri, la découverte des économies de l’aïeule, l’achat de deux truies. Et tout s’accélère, ainsi le roman, basculant en 1981, nouvelle fin de siècle, après une large ellipse de plusieurs décennies dont les lourds secrets seront peu à peu révélés au lecteur.

Éléonore est désormais l’aïeule, régnant sur une ferme devenue une usine à porcs, terrée dans sa peur, « on ne pouvait pas semer impunément tant de discorde, tant de douleur, tant de secrets et tant de haine ». Tout est une course folle : l’exploitation des animaux, cette lignée née d’un sang impur. Henri a un cancer des ganglions qu’il tait à sa famille, Catherine est maniaco-dépressive, elle ne supporte pas la ferme et l’odeur de la porcherie, d’ailleurs Serge ne peut plus y travailler qu’ivre, le plus jeune enfant a un comportement étrange. Tout est désolation et dégénérescence, instincts déviants, la famille est à l’image de la lignée de chats consanguins et malformés de l’aïeule, de la porcherie et ses animaux monstrueux. L’élevage est un « anus mundi », il faut lutter quotidiennement contre l’avalanche de merde que produisent les animaux, les rats qui envahissent les lieux, il faut castrer, tuer, bourrer les animaux d’antibiotiques et additifs :

« Car tout, dans le monde clos et puant de la porcherie, n’est qu’une immense infection patiemment contenue et contrôlée par les hommes, jusqu’aux carcasses que l’abattoir régurgite dans les supermarchés, même lavées à l’eau de Javel et débitées en tranches roses puis emballées avec  du cellophane sur des barquettes de polystyrène d’un blanc immaculé, et qui portent l’invisible souillure de la porcherie, d’infimes traces de merde, les germes et bactéries contre lesquels ils mènent un combat qu’ils savent pourtant perdu d’avance, avec leurs petites armes de guerre : jet à haute pression, Cresyl, désinfectant pour les truies, désinfectant pour les plaies, vermifuges, vaccin contre la grippe, vaccin contre la parvovirose, vaccin contre le syndrome dysgénésique et respiratoire porcin, vaccin contre le circovirus, injections de fer, injections d’antibiotiques, injections de vitamines, injections de minéraux, injections d’hormones de croissance, administration de compléments alimentaires, tout cela pour pallier leurs carences et leurs déficiences volontairement créées de la main de l’homme. 

Ils sont modelé les porcs selon leur bon vouloir, ils ont usiné des bêtes débiles, à la croissance extraordinaire, aux carcasses monstrueuses, ne produisant presque plus de graisse mais du muscle. Ils ont fabriqué des êtres énormes et fragiles à la fois, et qui n’ont même pas de vie sinon les cent-quatre-vingt-deux jours passés à végéter dans la pénombre de la porcherie, un cœur et des poumons dans le seul but de battre et d’oxygéner leur sang afin de produire toujours plus de viande maigre propre à la consommation. »

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On notera la violence ironique du « propre à » en clausule d’une telle description ; tous, hommes comme animaux, sont pris au piège de la ferme devenue exploitation dans tous les sens du terme. Violence et cruauté sont insupportables et pourtant quotidiennes, un système déréglé qui a quelque chose d’un « mécanisme grippé, fou, par essence incontrôlable, et dont le déroulement désaxé les broie, débordant sur leurs vies et au-delà de leurs frontières ; la porcherie comme berceau de leur barbarie et de celle du monde ».

La porcherie, la ferme sont cet espace barbare, au sens le plus étymologique du terme, que le roman explore et raconte avec une crudité souvent à la limite du supportable, malgré un lyrisme saisissant de beauté, parce que telle est la vérité de cette terre en 1981, de cette chronique d’une chute annoncée, prévisible et pourtant incontrôlable. Joël se demande « si la porcherie a enfanté leur monstruosité, ou si ce sont eux qui ont donné naissance à celle de la porcherie ».
Le mouvement est évidemment double, accroissement et décadence, viscéralement liés et devenus les moteurs d’une mécanique folle, celle de l’exploitation familiale, celle du roman qui déploie ce « rouage mâchant, digérant la chair que l’élevage déverse dans leurs bouches grandes ouvertes, fières, reconnaissantes, rassasiées, puis mâchant, digérant, chiant cette chair qui sera de nouveau épandue sur la terre grasse des Plaines (avec les boues savamment transformées par la station d’épuration municipale, mélangées au lisier des bêtes contaminé par les produits qu’ils leurs injectent et leur font ingérer, puis qu’eux-mêmes ingèrent à la suite des bêtes) pour servir d’engrais aux céréales qu’ils font pousser et donnent à manger aux porcs, créant ainsi un cercle vertueux ou infernal dans lequel la merde et la viande ne sont plus dissociables ».

La ferme battant au rythme immuable des saisons est devenu une exploitation de porcs « usinés », animaux et hommes machines, jusqu’à l’effondrement inéluctable de ce cloaca maxima.
Au-delà de cette fresque « familiale et porcine », c’est évidemment la dérive plus générale d’une humanité acharnée à dominer le Règne animal qui est au centre du sublime roman de Jean-Baptiste Del Amo, de ces hommes pris dans la mécanique infernale qu’ils ont eux-mêmes mise en branle.
Règle animal est une fable aux animaux monstrueux (hommes comme bêtes), une fable d’une noirceur fascinante, posant avec une acuité terrible la question de notre humanité.

Jean-Baptiste Del Amo, Règne animal, Gallimard, 2016, 423 p., 21 € — Lire un extrait

Sur Diacritik, lire le texte publié par Jean-Baptiste Del Amo, « Une utopie qui approche à grands pas ».

Lire ici le texte de Denis Seel « Les animals »