Cloaca maxima, damn shit !

L’artiste Wim Delvoye, plasticien belge, a eu l’idée, en 2000, de construire une machine capable de reproduire le processus complexe de la digestion, une machine à merde, Cloaca. Les aliments entrent à un bout et sortent par l’autre, sous forme d’excréments.

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La machine a donné du fil à retordre à l’artiste. Il a commencé ses travaux en 1992 et Cloaca n’a été exposée qu’en 2000 au Museum van Hedendaagse Kunst Antwerpen. Depuis, elle a fait le tout du monde : Zurich, Vienne, Düsseldorf, Paris, New York, Toronto etc. Elle mesure 12 mètres de long, 2 de haut, 2,8 de large. Elle reproduit scientifiquement les sucs pancréatiques, enzymes, acides et bactéries nécessaires à la digestion humaine, les cloches de verre, tuyaux et pompes ont la même fonction que le système digestif, le taux d’humidité, la température sont ceux du corps humain. Le processus complet dure 27 heures.

Cloaca a fait « des petits ». Il existe aujourd’hui une dizaine de machines à merde, dont la Turbo (digestion rapide) et la Mini (appétit de chat), ou même la Personal Cloaca (végétarienne). Alors de l’art ou du cochon ? la machine a d’abord suscité un tollé général, défendue par quelques rares critiques d’art. Elle est aujourd’hui entrée dans l’imaginaire collectif.

Delvoye a refusé toute récupération de son œuvre, en déclinant les propositions d’industriels souhaitant acquérir sa machine pour tester leurs aliments. Pourtant, l’artiste ne refuse pas tout merchandising, il vend des t-shirts, des livres et même du PQ avec le logo Cloaca. De même, les excréments produits par la machine, emballés sont vide, sont marqués d’un logo qui pastiche ceux de Ford et Coca Cola (le produit que la machine a eu le plus de mal à digérer, cela a pris des mois de travaux), et vendus dans les 1000 dollars pièce.

Est-ce pour Delvoye une manière de réduire l’homme à la machine ? à un tube digestif géant, de critiquer notre société de consommation qui produit de la merde ? Ce travail se situe dans la lignée de ceux qui ont fondé la modernité baudelairienne, soit de la révolution esthétique du XVIIIè siècle avec Burke, Kant et Schiller, le rapport du laid et du beau, du sordide et du sublime (le sérieux et la beauté de la machine, le grotesque du produit). C’est aussi une manière de revisiter certains grands textes artistiques, de A Rebours de Huysmans (les problèmes digestifs de des Esseintes, sa machine à extraire le suc des aliments) à la Machine à manger des Temps modernes de Chaplin, en passant par tous les travaux médiévistes sur le corps, ses produits, son abjection. C’est donc un travail citationnel, ironique, qui valorise l’art en glorifiant le bas (les cochons tatoués du même artiste évoquent Le Porc, poème en prose de Connaissance de l’Est de Claudel), fait de l’or avec de la boue, grand projet baudelairien, mais se moque aussi du système capitaliste (la machine à merde est cotée en bourse), démontrant par la moquerie, le décalage, que tout est économie. L’art dans ses fonctions tant esthétiques que politiques, au sens noble du terme.

cf. ce que déclarait Wim Delvoye dans Le Monde, en 2005 : « J’ai d’abord eu l’idée de faire une machine nulle, seule, avant de concevoir une machine à faire du caca. J’ai pensé aux Temps modernes, à Chaplin, à sa machine à manger, à cette fascination du début du XXè siècle pour la machine. Des artistes comme Piero Manzoni, avec sa merde d’artiste en boîte, et Marcel Duchamp, avec La Mariée mise à nu par ses célibataires même et La Broyeuse de chocolat, ont plutôt été une source de légitimation de mon travail. Tous mes souvenirs étaient comme des films : La Planète des singes, avec ces humains devenus un peu cons qui adorent une espèce de fusée trouvée dans la jungle. La dernière bombe atomique était devenue leur dieu. J’ai trouvé très impressionnant comme image ce truc technologique qui devient religieux, qui devient transcendant. Les Temps modernes, Metropolis de Fritz Lang et d’autres petits films m’ont marqué. Des amis m’ont fait lire Ruth Goldberg, des Français m’ont parlé de Villiers de L’Isle-Adam : j’ai acheté L’Eve future (…).

S’agissait-il d’associer l’argent et le caca, comme en psychanalyse ?

Peut-être, plus généralement, l’idée de faire beaucoup d’effort pour arriver à rien. Quand j’étais étudiant, j’avais l’exemple de Christo. Il m’épatait. Je n’avais pas compris que lui et d’autres vendaient des dessins autour de leurs grands projets. Je me disais que je ne pourrais jamais travailler pendant des années pour installer une œuvre qui doit durer six semaines. J’étais fasciné par ce choix de l’éphémère, mais j’avais un peu trop d’ego pour l’accepter pour moi-même. Je n’ai jamais oublié ces artistes. Cloaca est peut-être une façon de faire comme eux. J’ai cherché un truc compliqué, difficile à faire, et cher, et qui ne mène à rien. »

Cloaca est un peu comme La Fontaine de Duchamp (1917), le fameux urinoir, un objet qui interroge, décale et pose question. Une blague, d’abord rejetée parce qu’elle s’excluait d’elle-même de toute catégorie, avant d’entrer dans son Histoire, par l’intelligence de son détournement. Une œuvre hybride – œuvre et machine, sérieux et ironie, beauté et obscénité, technologie et absurdité -, dans le plein sens de son étymologie hubris, démesure, transgression. Alors oui, l’art contemporain produit ici de la merde. Mais quelle merde ! qui nous rappelle la valeur de l’obscène, la puissance de détournement et de transgression de l’art, qui donne à voir, autrement.