De Polina à la plage : «Une sœur» de Bastien Vivès

Les amours adolescentes de Bastien Vivès ont une grâce empreinte d’une gravité légère, à des lieues de ses dernières réalisations. Et pour cause : l’auteur du Goût du chlore, de Polina, d’Elle(s) et Dans mes yeux, a délaissé les rings virils et futuristes de Last Man pour réinvestir le champ intime des amours de jeunesse.
Itinéraire d’un ravissement graphique et narratif.

Une Sœur, c’est du souvenir cinématographique dessiné avec finesse. Évoquant aussi bien les plages des films de copains des années 70 (Bastien Vivès n’était même pas né) façon L’Hôtel de la plage ou À nous les petites anglaises que les films plus intimistes et (beaucoup) moins potaches d’Eric Rohmer ou Rob Reiner, le nouveau livre de Bastien Vivès est l’histoire d’un éveil aux sens, aux sentiments, à la vie en somme.

L’été, en route vers la mer, Antoine et son petit frère s’occupent à l’arrière de la voiture parentale. Ils ont l’âge de leurs jeux, ils dessinent, collectionnent les Pokémons et tuent l’ennui comme ils peuvent. Antoine a treize ans, Titi trois de moins. Quand Hélène s’invite dans leur chambre, le garçon ne sait pas encore que beaucoup de choses vont changer, le temps d’un été breton. Hélène a seize ans et son irruption est une apparition. Sa mère vient de faire une fausse couche, elle vient de perdre un frère, elle est taciturne et ne lâche pas son smartphone, son mutisme est-il lié à ce que vient de vivre sa mère ou à son âge, à son adolescence ?

L’adolescence est l’époque des grandes transformations et des premières expérimentations. Des premières clopes aux premières cuites, en passant par la transgression des interdits, l’expérience de la solitude, les premières pulsions sexuelles, Bastien Vivès a fait le choix d’une histoire simple, plaçant cette amitié amoureuse entre Hélène et Antoine à l’ère d’Internet. Résolument moderne quand il met en scène la jeunesse d’aujourd’hui, avec les smartphones en facilitateurs d’accès aux vidéos pornos, Bastien Vivès sait aussi être suranné et presque anachronique. L’auteur illustre à merveille le décalage entre la naissance des sentiments des deux ados et les jeux idiots des jeunes  insouciants qu’ils croisent sur le chemin de la plage. À la technologie qui impose sa dictature de l’immédiateté, avec cette profusion d’images pornographiques accessibles en un clic qui tient lieu d’éducation sexuelle à certains, l’auteur oppose le dessin comme médium d’apprentissage (Antoine passe son temps à noircir des cahiers), la lenteur et la fraîcheur du récit.

 

Maîtrisé de bout en bout, avec ce dessin au trait fin qui se fait parfois elliptique quand il s’agit de gommer des expressions du visage, de figurer des scènes de sexe avec tendresse et candeur, Une Soeur est le récit d’une initiation.
Alors qu’il est n’en est plus à ses débuts, Bastien Vivès livre un album aux accents de roman (graphique) d’apprentissage.
Un bel été, une belle histoire, une romance bel et bien d’aujourd’hui.

Bastien Vivès, Une Soeur, 216 p. n&b, Casterman, 20 €