Edizione Maestro (3) : « Brancaleone s’en va-t-aux croisades »

Suite au succès phénoménal de L’Armée Brancaleone en 1966, le réalisateur Mario Monicelli et ses coscénaristes Agenore Incrocci et Furio Scarpelli récidivent quatre ans plus tard avec une suite qui n’a rien perdu de son originalité : Brancaleone s’en va-t-aux croisades. Depuis, le diptyque est devenu culte pour une poignée d’aficionados, sidérés par le ton unique du récit, mélange d’aventures moyenâgeuses et de scénettes burlesques qui doivent autant à la littérature médiévale qu’aux comic strips contemporains. Aujourd’hui, seul le deuxième titre sort en vidéo, mais c’est assez pour se réjouir – en espérant tout de même que l’Edizione Maestro parvienne un jour ou l’autre à mettre la main sur le premier.

Pour cerner la singularité de l’œuvre, on fait généralement appel à de multiples références, au premier rang desquelles les Monty Python et leur fameux Sacré Graal ! C’est à la fois vrai et pas très juste. On reconnaît certes une ascendance possible au non-sens sauvage de la troupe anglaise, mais l’absurde de Brancaleone n’est pas de la même trempe. Son grotesque ne s’éloigne jamais tout à fait d’un certain réalisme, il n’est pas aussi agressif que chez les Python et ses saillies humoristiques n’entravent jamais la cohérence du récit. On retrouve également un générique animé d’une extraordinaire beauté baroque, ainsi que des intertitres dessinés, qui ont pu en effet influencer Terry Gilliam, mais le dispositif n’est pas poussé aussi loin qu’il le sera sous la houlette de l’animateur fou. Dans un autre registre, on en appelle à une veine rabelaisienne, qui n’est pas tout à fait satisfaisante non plus : l’humour de Brancaleone est plus sage que celui de l’humaniste français, même si sa violence hyperbolique lorgne sans doute du côté des excès propres aux aventures de Gargantua et Pantagruel. Cependant, les épisodes du film se présentent chacun à la façon d’un apologue, une morale pouvant aisément s’en dégager, comme c’est le cas chez Rabelais. La référence à Don Quichotte est quand même plus intéressante, car il y a de l’illustre hidalgo dans le jeu de Vittorio Gassman, dégingandé et ahuri, courageux et ridicule, beau et agaçant. Sa coupe du cheveu le fait ressembler à un épouvantail ou à un personnage du dessinateur italien Jacovitti (qui a d’ailleurs magnifiquement adapté en son temps le roman de Cervantès). Brancaleone est un Quichotte qui réussit mieux, mais dont la bêtise n’est pas moins consternante. Surtout, si la source du romancier espagnol fonctionne si bien, c’est que le film de Monicelli peut se résumer en un seul mot : picaresque. Brancaleone est un picaro, un héros misérable, un personnage qui vit en marge de la société et qui en trahit les dysfonctionnements. Son voyage vers les croisades est prétexte à une critique des mœurs et des institutions, toujours plus corrompus et cruels les uns que les autres. Son armée de miséreux, gueux, infirmes, malades et autres freaks (un nain, un lépreux, un pénitent masochiste…) ne part pas tant à la reconquête de la terre sainte qu’elle entame malgré elle un combat épique contre l’intolérance et l’injustice. Personne n’échappe au regard tranchant des auteurs : le peuple et ses superstitions obscurantistes, exploités par un pouvoir politique ne se satisfaisant jamais de ses privilèges, sans oublier la folie des autorités religieuses et leur emprise sur un monde éternellement divisé. Monicelli et Cie ont beau planté leur décor au Moyen-Âge, ils n’en parlent pas moins de ce qui gangrène l’Italie de leur temps, puisque finalement peu de choses ont évolué dans l’intervalle – dans Le Guépard, un autre grand film d’époque des années 1960, au registre toutefois différent, il était déjà remarqué qu’il est nécessaire que les choses changent pour qu’elles ne changent pas. Brancaleone en donne la parfaite illustration et ses freaks sont ceux de notre modernité, c’est-à-dire tous ceux qui ne se reconnaissent pas en elle et errent à sa périphérie, lui renvoyant son image inversée. Dans le film semblent surtout s’animer, comme si c’était là son influence ultime, des peintures de Brueghel comme Les Mendiants ou Le Combat de Carnaval et Carême, dont le réalisme grotesque poursuit des intentions comparables à travers l’image du monde à l’envers et de la révolte des déconsidérés et des insoumis, des sans-bannières et des sans-famille, des cœurs purs et des esprits rêveurs.

Dans le film, vous verrez, il est question d’une pie : dans la tradition de la sorcellerie et autres pratiques gnostiques, l’oiseau est censé représenter un savoir secret capable de manifester ce dont les hommes rêvent le plus, et sa présence seule pourrait les faire se réaliser. À travers le volatile, par-delà la folie des hommes, ce Brancaleone trace l’unique voie encore possible pour l’humanité.

Une séquence :

Au début du film, l’armée indigente de Brancaleone cherche à rejoindre la mer pour s’embarquer vers la Terre Sainte. Il la trouve, ainsi qu’une embarcation abandonnée par ses propriétaires, qui ont fui devant l’apparence inquiétante et exaltée de la troupe. Aussitôt, le périple commence, avec son lot de dissonances grotesques : comme dans la fameuse Parabole des aveugles de Brueghel, Brancaleone demande à un non-voyant de guider un boiteux, et le discours du prophète qui les accompagne trahit un enthousiasme trop emporté pour ne pas être inquiétant. Ainsi, c’est Dieu qui facilite leur entreprise car ils sont justes. La traversée, épique autant que comique, commence alors, et en à peine quelques minutes, ils aperçoivent la côte africaine. L’étonnement fait rapidement place à un raffermissement des certitudes : pour ceux qui ont la foi, les obstacles n’existent plus et tout leur est facile. Quelques instants après, ils rencontrent un autochtone et entreprennent de le faire parler, aidés par un interprète. Mais lorsqu’il ouvre la bouche, il est manifeste qu’il parle italien – ce qui n’empêche pas Brancaleone d’en demander la traduction, pour un échantillon de comique génialement absurde (l’occasion de faire remarquer l’extraordinaire travail des scénaristes autour du langage, le réinventant à partir du patois romain et au grès de leur fantaisie, afin de s’approcher de l’univers médiéval). Très vite, la supercherie est découverte : l’armée n’a jamais quitté l’Italie. À ce moment, le prêtre récupère l’information à son compte, remerciant le Seigneur de mettre leur foi à l’épreuve, car rien ne s’obtient sans souffrance. Le film s’attaque ici à sa cible privilégiée : l’obscurantisme religieux et l’opportunisme de son discours, qui retourne sans cesse les événements à son avantage. Il en va de même en politique : qu’importe les signes, pourvu qu’on soit capable de se les réapproprier en une hypocrisie constamment réinventée. La parabole des aveugles, encore.