Jo Vargas, Le grand sommeil

La peinture me trouble beaucoup. Pas tout, bien sûr, mais quand il y a peinture. Je ne saurais le formuler autrement que par cette idée d’un événement. Quand il y a peinture il n’y a plus rien à dire, peut-être même plus rien à faire, c’est là, devant soi. Reste plus qu’à se taire, regarder, contempler si on veut, se promener du regard. Pas commenter, quelle horreur. La peinture n’appelle aucun commentaire. Plutôt se perdre, s’y perdre. Moi qui écris parce que je ne sais faire que ça et parce que c’est là que je me sens non pas à ma place mais dans une place que je peux occuper avec un moindre sentiment d’étrangeté, disons un sentiment d’étrangeté qui deviendrait acceptable grâce à l’acte d’écrire, je me retrouve bien « con », bien démuni et désarmé devant une peinture qui me plaît. Et toute peinture qui a lieu me plaît.

Ici, c’est Jo Vargas et sa dernière expo vue à la galerie La Ralentie, titre : Le grand sommeil.

C’est un corps d’homme, de jeune homme, allongé, qui dort. Ce sont des variations sur ce corps d’homme, bien vivant et absent, complètement présent de part son corps, parti en même temps, dans le sommeil, un sommeil profond, mystérieux, le continent sommeil.

On pense forcément au Dormeur du Val ou aux Belles Endormies mais celui-ci est bien vivant, ça se voit, ça se sent, la mort n’est pas son affaire, il s’est juste absenté du monde éveillé. Jo Vargas raconte qu’au départ ce fut une photo dans Libé, pendant la canicule de 2003, la photo montrait la grande pelouse du Champ de Mars, il y avait foule compacte, des gens partout, écrasés de chaleur, assis, buvant, s’épongeant, hébétés. Puis, le punctum : cet homme, parmi les autres, seul, hallucinant de réalité et d’irréalité, qui dormait là, le seul à dormir, comme un bébé, complètement abandonné.

Jo Vargas ne sait pas pourquoi cette image dans l’image s’est alors inscrite en elle, l’habitant, s’installant définitivement dans sa psyché, ne la quittant plus. Si on lui demande pourquoi elle répond « Je ne sais pas » dans un sourire qui oscille entre gravité et légèreté, un peu malicieuse et complètement sincère, elle ne ment pas, ne veut pas mentir et ne veut pas réduire les choses, surtout pas d’analyse ou bien toutes les analyses comprises dans ce « Je ne sais pas » plein d’un savoir sublime.

Parce que c’était lui et parce c’était elle, son regard à elle, à cette époque, ce moment-là. La canicule tuait et ralentissait l’Europe, puis il y eut cette photo dans le journal, une rencontre. Un fiat lux. On ne rencontre pas que des gens, on rencontre des animaux, des végétaux, du minéral, on rencontre aussi des idées ou des morceaux de réel, on peut rencontrer des images. Elles vous appellent et vous les appelez aussi même si vous ne le savez pas, c’est souvent infime, ça n’en est pas moins immense. Parfois ça fait même basculer une vie, d’un côté ou de l’autre. C’est assez terrible, on peut le dire.

« Telle présence, j’en mourrais car la beauté commence par la terreur : à peine supportable. Quel que soit l’ange, il est terrible » (Rilke)

J’ai rencontré Jo Vargas samedi dernier, je rencontrais par la même occasion la brillante et généreuse Isabelle Floc’h qui dirige la galerie La Ralentie. Quand j’ai vu Jo descendre de voiture je me suis dit : Bon, c’est la Callas et Patti Smith en même temps ! Quand j’entendis son phrasé et sa voix de fumeuse, je fus séduit. C’était la veille du second tour des élections présidentielles. Comme un petit clin d’œil amusant qui flottait dans l’air, même si nous n’en avons pas parlé, nous allions voter « En Marche » et voilà que sur les murs de la galerie il y avait cet homme immobile, l’exact contraire d’un marcheur, et ça faisait du bien de voir ça, cette liberté représentée.

Tout art est politique et là, c’était évident, la série de Jo Vargas apportait une réponse (proposition ?) radicale et charmante, radicale dans l’affirmation du sommeil de cet homme en pleine journée, cet homme improductif si ce n’est de rêves qui n’appartiennent qu’à lui, charmante car nous étions également loin des « Insoumis » rageurs ou frondeurs qui sont aussi en marche, d’une autre façon, en lutte et en résistance active. Ce dormeur montrerait-il une troisième voie ? Serait-il un héros de la décroissance ou de la « sobriété heureuse » ? Le monde s’agite ou s’étripe, eh bien moi, je dors et je suis bien.

Il faut que j’arrête là la métaphore politique avant de dire des bêtises. Jo Vargas n’a pas décliné cet homme dormant pour commenter la situation politique actuelle en France. Et puis je n’ai pas envie de déranger ce dormeur, de le faire rentrer de force dans un discours. Il dort, point. Il dormait il y a quelques années sur l’herbe du Champ de Mars, il a continué de dormir dans l’esprit de Jo Vargas, le voilà qui dort encore sur ses toiles peintes. Il dort en extérieur, en plein jour. La rumeur du monde ne le dérange pas, ni les rires des enfants ni les cris des tradeurs dans les bourses du monde entier, ni la circulation des voitures ni le métro sous terre donc sous lui, ni le vol des oiseaux dans le ciel ni les trajets des avions de ligne, il dort alors que tombent les dépêches AFP, que des milliards et milliards d’informations glissent le long des fibres optiques, s’accumulent dans les Data Centers, tout est connecté et se connecte de plus en plus de façon exponentielle, on le sait ça ira jusqu’à l’intelligence artificielle, rien n’arrêtera le mouvement qu’on l’appelle progrès ou course folle, dangereuse, puis il y a ce neutrino à haute énergie, venu de je ne sais quelle explosion de supernova, venu des confins de l’univers presque à la vitesse de la lumière, ce neutrino de masse presque nulle dont personne jamais personne ne saura rien, qui traverse la matière allègrement, comme si de rien n’était, qui traverse les étoiles, les planètes, l’immense vide des atomes, petit neutrino qui est alors peut-être entré en collision avec un atome de l’homme endormi, qui sait ? Je veux imaginer que cela s’est produit au niveau de la commissure des lèvres, ou au niveau de l’aine, à l’échelle de l’infiniment petit, et que ce fut le départ d’une esquisse de sourire ou d’un début de chair de poule. Personne n’en saura rien mais l’étonnante et rare collision a dû créer un minuscule feu d’artifice, et il est là dans les peintures de Jo Vargas, le neutrino solitaire avec son histoire et son devenir, il est là même si elle ne le sait pas, même si nous le savons pas, il doit être là.

Exposition Jo Vargas, « Le grand sommeil », à la galerie La Ralentie, 22-24, rue de la Fontaine au Roi, Paris 75011.