Je ne suis pas votre nègre: Raoul Peck, James Baldwin (Arte, 25 avril 2017)

Je ne suis pas votre nègre

M ardi prochain, Arte diffuse un exceptionnel documentaire sur la question raciale, Je ne suis pas votre nègre, signé Raoul Peck (L’École du pouvoir, Lumumba) à partir de textes de James Baldwin.
En juin 1979, l’écrivain noir américain prépare un livre, le récit des vies et assassinats de Martin Luther King, Medgar Evers et Malcolm X, des années 50 à 1968. Mais Baldwin meurt en 1987 sans avoir achevé son projet. Seul demeure un manuscrit d’une trentaine de pages, Notes for Remember this House, que sa sœur, Gloria Karefa-Smart, confiera à Raoul Peck qui en fait la colonne vertébrale du documentaire, avec JoeyStarr en voix française de James Baldwin.
Le documentaire sera par ailleurs en salles à partir du 10 mai 2017.

James Baldwin
Raoul Peck

Raoul Peck dit avoir été élevé, dans tous les sens du terme, par la littérature engagée, les mots d’Aimé Césaire, Frantz Fanon, James Baldwin. C’est en tentant d’acheter les droits cinématographiques de l’œuvre de Baldwin qu’il s’est vu confier ces Notes for Remember this House, inachevées parce qu’inachevables, sur trois hommes symbolisant pour Baldwin le combat pour les droits civiques des Noirs, trois amis assassinés, Martin Luther King, Medgar Evers et Malcolm X.
Si le manuscrit n’est jamais devenu livre, les trois hommes irriguent l’œuvre de l’écrivain : Raoul Peck retrame le récit à partir de pages d’autres livres de Baldwin mais aussi d’extraits de films, d’archives, d’images d’une actualité plus récente, manière de parler du présent depuis une histoire à la fois collective et intime, celle de l’écrivain, celle aussi du réalisateur, celle qui nous a tous forgés et construits, parfois inconsciemment. « L’Histoire n’est pas le passé, c’est le présent ». Et l’ensemble du film démontre, comme le clament les mots de Baldwin en toute fin, que « le monde n’est pas blanc, ne l’a jamais été, ne peut pas l’être. Le blanc est une métaphore du pouvoir ».

Comment devient-on noir ? Aux yeux de qui est-on noir ? Ces deux questions, celle d’une identité tout à la fois culturelle, personnelle et collective, celle d’une identité héritée, inscrite dans une Histoire mais aussi imposée, sont au centre du film. Et à travers « le Noir », c’est un « soi et l’autre » qui se déploie, « le Noir » étant le nom de cet autre que tant refusent, aux États-Unis comme en Europe, autrefois comme aujourd’hui. Baldwin évoque sa prise de conscience soudaine que, lorsque Gary Cooper tue des Indiens, c’est lui aussi qui est visé… Les Noirs sont les autres Indiens de l’Amérique. Comme l’énonce Baldwin, « la vérité est que ce pays ne sait que faire de sa population noire et rêve à une sorte de solution finale ». Sans doute, poursuit-il, est-ce un miracle que toute la population noire n’ait pas succombé à l’immense paranoïa américaine. Pour Baldwin, il est une « pauvreté émotionnelle abyssale de l’Amérique », une forme de terreur dont le Noir est devenu le nom… Et si le « problème » noir avait été inventé par les blancs pour se définir eux-mêmes ?

Aucun des trois amis de Baldwin, ni Martin ni Medgar, ni Malcolm, n’a dépassé les 40 ans. Ce sont trois hommes assassinés, trois hommes si différents, dans leur histoire, leur parcours, leur message initial, mais, dit Baldwin, « je veux que ces vies se heurtent et se révèlent mutuellement ».
Ils sont les visages d’autres visages, hommes et femmes, assassinés, humiliés, réduits au silence, les symboles de plusieurs générations fauchées.
D’une Amérique raciste qui, dans les années 50-60, retire ses enfants des écoles fréquentées par les Noirs.
D’une Amérique paternaliste qui croit faire preuve d’humanisme et continue de dire « negro ».
D’une Amérique qui se voile la face.
Ce sont des paradoxes que soulignent ce film comme la prose de Baldwin : l’Amérique, c’est à la fois le pays de la conquête spatiale, de l’élargissement des frontières, et de la ségrégation raciale, confinement sur soi ;
c’est un pays capable d’associer son imaginaire des Noirs à une sexualité forte et qui, au cinéma, dans la publicité, dans la vie quotidienne, les désexualise et infantilise ;
c’est le pays de la liberté qui ne supporte pas qu’une femme blanche fréquente un homme noir ;
c’est ce pays qui a fait d’autres émigrés, les Irlandais, les Polonais, les Italiens des héros et des Noirs un contre-exemple — quand un Irlandais réclame des droits, la liberté, il est une icône, quand un Noir demande les mêmes droits, il est un criminel ;
l’Amérique, c’est ce pays qui se donne comme exemple mais est fondé sur un système social qui ne rend pas les gens heureux, les enferme dans leurs peurs et leur aveuglement, maintient l’illusion que les crimes, les meurtres, la violence ne sont que des exceptions et non un état de fait…

Le film de Raoul Peck raconte l’Amérique des années 50 à aujourd’hui, il est ce « voyage » que voulait Baldwin, l’achèvement de son manuscrit en quelque sorte, un voyage « parce qu’on ne sait pas ce que l’on va découvrir, ni ce que l’on fera de ces découvertes, ni ce qu’elles feront de vous ». Un voyage à la suite d’un homme, écrivain, engagé, qui refuse de se dire « acteur » — il n’est ni Black Muslim ni Black Panther — mais se veut « témoin » ; un homme revenu dans son pays — « je suis rentré chez moi ; il y avait beaucoup d’illusion dans ce chez moi, mais aussi beaucoup de vérité. A présent, tel un étranger, j’étais chez moi » — pour comprendre, aller vers le Sud, retrouver les enfants et les veuves de ses amis assassinés, pour dire ce qui est et non cette illusion dans laquelle un système nous enferme. Baldwin est aussitôt fiché par le FBI, « auteur nègre », probablement homosexuel, « individu dangereux », à surveiller… Raoul Peck opère le passage de témoin et poursuit le voyage.

Les fortes images du documentaire sont l’autre discours de ce film, accompagnant et amplifiant la prose de James Baldwin, véritable dynamite, « torche incendiaire » comme le disaient les blancs de Malcolm X. Dans la version américaine du documentaire, c’est Samuel L. Jackson qui assure la voix off. En France, c’est le timbre sombre de JoeyStarr qui, à la demande du réalisateur, déploie la parole de l’écrivain. Dans Je ne suis pas ton nègre, tout dit une transmission et un héritage : le cinéma et la littérature complémentaires, les images en écho aux discours et textes de Baldwin, la voix contemporaine de Samuel L. Jackson ou JoeyStarr poursuivant celle de l’écrivain, l’actualité en regard des archives…

James Baldwin

Tout est à la fois réel et lecture de ce réel par la littérature, le cinéma, entre colère et réquisitoire, exposition des faits et mise en perspective. Immense hommage à James Baldwin, écrivain américain majeur, le film est aussi une plongée dans l’histoire de l’Amérique, ses tensions et contradictions, comme un portrait multiple, celui de trois symboles d’une lutte à poursuivre, celui d’un écrivain, celui d’un cinéaste. « L’Histoire des Noirs en Amérique, c’est l’Histoire de l’Amérique et ce n’est pas une belle histoire ».

Une séquence pour finir et inviter le plus grand nombre à regarder ce film puissant. Au milieu des années 60, alors en pleine campagne électorale, Bobby Kennedy déclare dans un discours qu’il est envisageable que dans 40 ans l’Amérique élise un président noir… La réponse de Baldwin est cinglante, comme celle de l’Histoire.

Arte, mardi 25 avril 2017 à 20 h 50, Je ne suis pas votre nègre, documentaire de Raoul Peck (France/États-Unis/Belgique/Suisse, 2016, 1h30) – Avec la voix de JoeyStarr – Coproduction : ARTE France, Velvet Film, Artémis Productions, Close up Films, Independent Television Service, RTS, RTBF, Shelter Prod

Prix du meilleur film documentaire, Philadelphia 2016 – Prix de la meilleure écriture documentaire, IDA Creative Recognition Awards – Prix du meilleur documentaire, Los Angeles Film Critics Awards 2016 – Prix du public, Toronto 2016, Chicago 2016 et Hamptons Film Festival 2016 – Prix du public du meilleur documentaire dans la section « Panorama » et Mention spéciale du Prix du jury œcuménique, Berlinale 2017 – Prix Gilda Vieira de Mello, FIFDH 2017.

En salles à partir du 10 mai 2017

Le documentaire peut être vu pendant 7 jours sur Arte+7