The Psychotic Monks : la beauté du rock en flammes (entretien)

The Psychotic Monks © Jean-Philippe Cazier
Après deux EP déjà remarqués, les Psychotic Monks proposeront ce 21 avril leur premier album Silence Slowly and Madly Shines. S’il avait un équivalent visuel, cet album couvrirait une étendue allant d’une gravure de William Blake au visage d’Iggy Pop, période Stooges. Marqué par une ambiance évocatrice du romantisme anglais comme du rock garage, les morceaux font se télescoper les Pink Floyd et le Velvet Underground, Nick Cave et la temporalité étendue de Mahler. Rempli d’énergie, de chaos autant que d’un silence suspendu à quelques accords presque arrêtés, le disque s’immerge dans un monde qui est un voyage rêveur, sombre et lumineux, à travers des intensités multiples et toujours fortes, du quasi chuchotement au cri. Loin de n’être qu’une compilation de références, Silence Slowly and Madly Shines se présente comme une expérience musicale à l’alchimie inventive et réussie. C’est dans cette synthèse que les quatre membres du groupe se sont lancés tête la première, de manière radicale, sans concessions ni effets faciles. Rencontre et entretien où il est question autant de rock que de poésie, d’Alien que d’Emily Dickinson, d’électronique, de composition, de chant grégorien que de Wenders ou d’Edgar Poe.
Entretien

Vous faites de la musique depuis combien de temps ?

Clément : On a tous les quatre commencé très jeune. J’ai démarré la batterie à quatre ans. Mon père fait de la guitare et a toujours écouté beaucoup de musique…

Arthur : On a été conditionnés à faire de la musique, par la famille, par le milieu. Mon père fait la musique de films. Enfants, mon frère et moi, on allait dans des studios, on entendait tout le temps de la musique. On a été bercés par Neil Young et la BO de Buena vista social club.

Martin : Mon père est luthier, donc beaucoup de musique aussi depuis l’enfance. J’ai été inscrit au conservatoire et j’ai commencé à jouer.

Vous avez tous eu une formation au conservatoire ?

Martin : On a tous eu la même expérience du conservatoire. Pas forcément négative, parce que ce que l’on y a appris nous sert…

Arthur : Je crois que c’est une façon de faire de la musique qui ne nous convenait pas.

Quelle musique vous écoutiez à cette époque ?

Arthur : De la musique de films, de la musique symphonique. Et un peu de la merde aussi…

Martin : Mon père est très mélomane, il m’a fait écouter beaucoup de choses, du jazz, du rock, du classique…

Comment avez-vous accroché avec le style de musique que vous faites maintenant ? Et d’ailleurs, comment définiriez-vous votre musique ? On pourrait dire rock psychédélique, mais ce serait sans doute un peu facile…

Arthur : On n’aime pas trop définir notre musique d’un point de vue esthétique. C’est plutôt le sens qu’on y met qui nous intéresse. Si on devait malgré tout la définir, on pourrait dire acide et psychédélique, pulsionnelle… Il y a du psychédélisme mais dans le sens contemplatif.

Quels sont les groupes ou les musiciens en solo qui vous ont amené à faire ce genre de musique ?

Clément : Comme on est quatre, le parcours est multiple et il s’étale sur plusieurs années. On écoute beaucoup de choses. Il y a quatre ans on était dans Queens of the Stone Age ou Black Rebel Motorcycle Club. Ensuite on a découvert un peu mieux Nick Cave. Dernièrement on écoute beaucoup Ty Segall ou Roland S. Howard du groupe Crime and the City Solution. L’album qui va sortir est une sorte de condensé de tout ça.

Comment vous êtes-vous rencontrés ?

Paul : Arthur est mon frère, donc je le connais depuis… longtemps.

Martin : Arthur et moi, on était à l’école ensemble. Vers treize ou quatorze ans on a commencé à jouer de la guitare. Arthur a appris à jouer de la batterie à son frère et on a monté un groupe de lycéens.

Clément : Je suis arrivé à Paris il y a cinq ans et j’ai rencontré Martin qui m’a présenté aux autres.

Martin : Quand on a créé The Psychotic Monks, au début on était trois car Paul devait passer son bac. On a fonctionné en trio pendant trois ans mais Paul nous suivait et a joué sur les premiers EP.

Vous avez tout de suite créé The Psychotic Monks ou il y a eu des étapes intermédiaires avec d’autres styles musicaux ?

Arthur : Ça a été tout de suite ce groupe-ci. Je ne crois pas que notre style de musique soit arrêté. Je ne crois pas qu’il y aura un moment où on pourra se dire que l’on a trouvé « notre » style que l’on pourrait répéter à l’infini. La musique, c’est toujours par rapport à un moment donné. L’année dernière, on a eu la chance de faire une première tournée et le disque que tu as écouté vient en grande partie de cette expérience. En un sens, cette tournée nous a appris à faire de la musique. Ça nous a aussi conduits à nous poser des questions sur le sens de ce qu’on faisait. Tout ça a changé la musique que l’on jouait et notre manière d’en faire.

The Psychotic Monks © Jean-Philippe Cazier
Dès le départ, votre idée était de faire un groupe professionnel ?

Clément : Le groupe a commencé par une improvisation à trois dans une salle de répétition. Un mois plus tard un copain nous a demandé si on voulait participer à un concert. On n’avait rien mais on y est allés quand même. La professionnalisation du groupe s’est faite quasiment toute seule, mais on ne se regarde pas comme des « professionnels », on n’aime pas trop le terme.

Martin : Je ne sais pas s’il y a eu tout de suite une envie d’être un groupe professionnel. Par contre, il y a eu dès le départ l’idée que nous voulions nous consacrer à la musique. On a arrêté tout le reste pour se consacrer à ça.

Arthur : C’est surtout une manière de donner du sens à nos vies. On ne voit pas nos vies sans la musique. C’est le choix de vie qu’on a fait. On a aussi la chance de venir d’un milieu social qui nous a permis de faire ce choix…

D’où vient le nom du groupe, Psychotic Monks ? Il y a des références à la psychose, à la religion. Est-ce que ces références ont un sens pour vous ou bien c’est juste une sorte d’ironie ?

Arthur : On a toujours du mal à mettre des noms, que ce soit sur des morceaux ou sur les disques. C’est la même chose pour le nom du groupe. On aimait le morceau « Psychotic Girl » des Black Keys et le morceau « Funky Monks » de Red Hot Chili Peppers. Donc, à moitié pour déconner on s’est dit que l’on pourrait s’appeler The Psychotic Monks. Au début, pour nous, ça n’avait pas plus de sens que ça. Mais au fur et à mesure, ça a pris du sens, surtout par rapport à la dualité qu’il y a dans le nom : des moines et psychotiques. Bon, peut-être qu’au fond tous les moines sont psychotiques… Le nom du groupe a pris du sens aussi parce que notre musique est contemplative. On prêche sans doute quelque chose, on essaie d’invoquer certaines choses.

Clément : Il y a aussi dans notre musique une dualité : certains morceaux sont parfois emplis de rage et d’autres sont contemplatifs…

Vous composez tous les quatre?

Paul : Ça part le plus souvent d’improvisations. On enregistre ce que l’on fait, on le réécoute, on choisit tel passage, tel riff. Parfois on prélève seulement quinze secondes sur une heure d’enregistrement, ou cinq minutes. Ensuite, on travaille à partir de ça, ces échantillons en quelque sorte. On écoute plus ou moins les mêmes groupes, mais chacun a envie de tendre plus vers telle direction ou telle autre, ce qui produit de contrastes et des tensions dans la musique que l’on essaie alors d’explorer. Mais parfois, l’un d’entre nous peut arriver avec un morceau plus ou moins composé, avec la ligne du refrain par exemple. A partir de ça, la composition est retravaillée et développée par le groupe.

Martin : Même si quelqu’un arrive avec un morceau déjà élaboré, on le reprend ensemble, on le déstructure, on le réassemble différemment.

Queens of the stone age
Et comment s’arrête un morceau ? Quand est-il considéré comme achevé ?

Clément : C’est au feeling. A un moment donné, on le sent. On réécoute beaucoup ce que l’on enregistre et si un morceau nous paraît complet, avec une histoire du début à la fin, on l’arrête.

Paul : En même temps, ça ne s’arrête jamais vraiment. Ça nous arrive de reprendre des morceaux et de les changer complètement parce qu’à tel moment on a envie de tel style ou de faire de la musique autrement.

Arthur : Quand les morceaux s’arrêtent, c’est en concert. Dans leur forme, ils évoluent tout le temps. Mais c’est sur scène, devant les gens, qu’on trouve vraiment le sens – ou les sens – des morceaux. En sortant de scène, on se dit que tel morceau veut dire telle chose. On le sent avec le retour de la part du public, l’énergie qu’il renvoie.

Vous changez les morceaux entre l’enregistrement et les concerts ?

Arthur : Certains morceaux sont enregistrés avant d’être joués en concert. Pour d’autres, c’est l’inverse, on les joue beaucoup et on peut les enregistrer un an après. Mais généralement, jouer un morceau sur scène le transforme.

Les instruments de votre groupe sont la guitare, la batterie, la basse. Il n’y a pas de boite à rythmes, d’instruments plus nouveaux…

Paul : J’ai un clavier, un orgue, et un synthétiseur qui fait le substitut de la basse. On n’a pas de basse électrique, c’est le synthé qui fait la basse. Je suis fan des Dandy Warhols et j’adore leur basse jouée au synthé. Au début, je me servais seulement du synthé pour jouer les parties de basse, et au fur et à mesure, j’ai découvert d’autres possibilités et la richesse du synthétiseur. On essaie de sortir du déjà vu, du déjà entendu, et on travaille en ce sens avec les possibilités du synthétiseur.

Clément : Sur l’album, on travaille par exemple ces possibilités avec des effets bizarres, des sons, comme celui du vent…

Martin : On aime bien trafiquer les sons, les bidouiller. On se sert du moog dans ce sens. On aime expérimenter des choses un peu étranges, faire passer des voix dans des emplis de guitare… Parfois on trouve un son comme ça, en trafiquant des effets, et ce son nous donne une idée pour un morceau.

Ce travail d’exploration des sons, vous le faites tous les quatre ou c’est surtout toi, Paul, qui est focalisé là-dessus ?

Arthur : Paul y passe certainement plus de temps que nous mais c’est un travail que l’on approfondit en commun. On est des grands fans du film Alien, le premier épisode, et Jerry Goldsmith pour la musique a utilisé des moogs, par exemple pour faire le son du vent dans l’espace – ce qui semble aberrant puisque l’on est supposé ne rien entendre dans l’espace, en tout cas pas le vent… Ce qui nous intéresse dans ce film, entre autres, ce sont ces effets et ce que l’on peut en faire, ou ce que l’on essaie d’en faire pour notre compte.

En écoutant l’album, on peut reconnaitre des influences : Pink Floyd, Nick Cave, le Velvet Underground, Queens of the Stone Age… Comment faites-vous pour que ces influences ne soient pas un poids, que le résultat de ce que vous faites ne soit pas qu’une copie – parce que le disque que vous avez créé n’est pas du tout une copie, une musique « à la manière de », mais possède une vraie originalité, une beauté qui lui est propre ?

Arthur : Je crois qu’il faut être humble et se dire que ce sont des géants, des génies, et que l’on ne peut pas forcément être ou faire comme eux. En même temps, à un moment, pourquoi ne pas un peu copier tel aspect de ce qu’ils font, telle partie de tel morceau ? Sans copier, on peut se pencher sur ce qu’ils ont fait et essayer de comprendre comment ça marche. Il ne s’agit pas de se satisfaire d’avoir reproduit un son fabriqué par un tel ou un tel, mais de le transformer, se l’approprier. L’art en général implique la transmission, non ? La différence se fait entre ceux qui se contentent de reproduire une formule et ceux qui essaient de l’appliquer à leur propre création, pour en faire autre chose. On passe notre temps à décortiquer des morceaux, à comprendre comment ils sont faits, mais comme un élément pour notre propre travail de création.

Paul : On essaie de comprendre les lignes d’accords, les schémas de composition, voir comment est faite telle musique…

Martin : Ce qui est intéressant, c’est découvrir ce que l’on peut en faire pour nous-mêmes. On peut s’appuyer sur cette analyse du travail d’autres mais il faut, au final, pouvoir s’approprier les résultats de ce travail pour créer quelque chose qui nous touche réellement et qui ne soit pas qu’une reproduction de ce que d’autres ont déjà trouvé.

Paul : On écoute des choses très différentes. Parfois, on se concentre sur un groupe pendant un mois ou plus, sur un album, et ensuite on travaille avec nos propres moyens. Tout ça nous ouvre des palettes de composition. On essaie aussi de travailler avec autre chose que la musique, de voir d’autres domaines, diverses formes d’expression. C’est aussi ce qui peut donner de l’originalité à tel de nos morceaux. Une musique que nous composons peut venir des Pink Floyd et en même temps de Paris, Texas de Wenders, ou d’Alien.

Ce qui est frappant dans les morceaux de l’album, c’est que le schéma couplet/refrain est abandonné, en tout cas marginalisé. J’ai l’impression que ce qui vous intéresse est d’abord de construire une ambiance, en l’occurrence une ambiance plutôt sombre mais sonorement riche. Qu’est-ce qui vous intéresse dans le fait d’utiliser la musique plus pour produire une ambiance que des chansons avec une forme plus habituelle ?

Martin : La musique a un côté cinématographique, elle permet de raconter une histoire…

Paul : La musique permet un voyage et on tient à ça avec les ambiances que l’on crée. Ce disque n’est pas forcément accessible de manière immédiate parce que l’on y installe une ambiance qui se déroule à travers tout le disque.

Clément : On avait même pensé ne faire qu’une seule piste pour tout l’album.

C’est l’impression que j’ai eu en l’écoutant, qu’il pourrait s’agir d’un même morceau qui durerait tout le temps de l’album. Comment l’avez-vous construit pour qu’il ne soit pas une suite de morceaux mais qu’il y ait cette temporalité particulière, cette durée ?

Clément : On a beaucoup joué les morceaux en live, au cours d’une tournée, puis on les a enregistrés cet été, début juillet. On avait enregistré douze morceaux que l’on a laissé reposer, et au final on en a gardé seulement six, ceux qui après plusieurs écoutes nous retenaient le plus, à chaque fois. Pendant la période où les morceaux étaient un peu mis en veille, Paul et Martin ont fait un tas d’expérimentations avec des sons, des bidouillages uniquement de sons. Ils en ont enregistrés plus de cinq heures. Nous nous sommes servis de ce travail, en l’introduisant dans le disque, pour construire quelque chose avec une unité d’ensemble, une ambiance générale, avec des transitions, qui permet que le résultat ne soit pas qu’une juxtaposition de titres. Cette ambiance générale sert de fil conducteur pour faire voyager l’auditeur à travers les morceaux.

Comment faites-vous pour rendre ça en concert, alors que le public a l’habitude d’un autre découpage, avec des morceaux qui se suivent, séparés par des pauses bien marquées, des applaudissements, etc. ?

Arthur : Durant une période, lors de nos concerts, il y avait zéro interruption entre les morceaux. Mais on s’est rendu compte que c’était finalement pas mal de laisser souffler le public. Ça nous intéresse de conduire le public, un peu, vers une forme d’incompréhension de ce qui se passe, de ce qu’il entend sur scène. Mais il faut également laisser de la place aux gens dans la salle, qu’ils puissent participer aussi à leur manière à ce qui a lieu et pas seulement en écoutant. C’est facile de reprendre la forme habituelle d’un spectacle, et on préfère essayer de proposer autre chose. Notre but, c’est de trouver un équilibre entre une temporalité qui veut que les morceaux soient très liés et les respirations nécessaires au public. Par exemple, on s’est mis à interpréter physiquement les transitions, pour faire comprendre que quelque chose est en train de changer, que l’on passe à un autre titre. D’autres fois, on fait de véritables blancs, comme dans un concert habituel.

Dans le disque, il y a une grande attention aux accords, aux sonorités. Il me semble que vous travaillez aussi beaucoup sur les intensités et les rythmes. De manière récurrente, dans les titres, il y a souvent un plateau, une montée, une phase chaotique, une descente. Et ça pourrait peut-être valoir pour la construction de l’album dans son ensemble…

Martin : On aime l’aspect « rituel », « transe ». C’est quelque chose que l’on a beaucoup travaillé pour ce disque. Peut-être que ce que tu dis est lié à ça.

Clément : L’énergie et les ruptures dont tu parles viennent aussi du fait que l’on aime travailler les nuances, les passages. Un morceau long de dix minutes peut être ressenti comme étant moins long car tout un tas de choses différentes s’y passent, l’on essaie d’y introduire diverses choses, des nuances différentes qui font varier le morceau en lui-même.

Arthur : On aime les contrepoints, la tension et la libération, c’est ce que l’on cherche à faire…

Clément : Le live de Neil Young à Massey Hall, ce ne sont que des nuances…

Quels sont les groupes, les artistes actuels qui vous intéressent et vous semblent aller dans une direction proche de la vôtre ?

Clément : En ce moment on écoute beaucoup un groupe qui s’appelle Ex-Cult, un groupe punk…

Arthur : C’est Ty Segall qui les a rencontrés et produits. Il a fait un album avec le chanteur de ce groupe, c’est comme ça qu’on les a découverts. Leur musique est très particulière et nous touche. Mais elle est plus linéaire que ce que l’on fait, on ne raconte pas la même histoire…

Clément : On écoute aussi The Drones

Paul : Du punk, du garage… Et Nick Cave bien sûr, pour ses morceaux basés sur trois accords mais qui sont bourrés, comme tu disais, d’intensité.

Arthur : Nick Cave ne parle que d’amour et nous aussi…

Qui écrit les paroles ?

Clément : Celui qui chante. Pendant que l’on compose, si l’un d’entre nous a envie de chanter il se lance et essaie des trucs. On peut essayer chacun notre tour. L’idée est qu’il n’y ait pas d’ego en jeu dans cette histoire. Lorsque l’on a la ligne de chant, celui qui chante écrit le texte et on le relit tous ensemble pour voir de quoi ça parle et peut-être modifier des choses à partir de là.

Quels sont les thèmes ?

Arthur : On cherche à exprimer quelque chose sur l’humain, à comprendre des choses. Le thème, ce serait peut-être ce qui se passe en nous et que l’on n’arrive pas forcément à comprendre. C’est encore une fois une dualité : d’un côté notre conscience qui essaie de donner du sens aux choses et en même temps notre inconscient qui est là et que l’on ne maîtrise pas. On s’intéresse à tout ce qui découle de ça. Je crois que nos chansons sont des chansons d’amour, ou des chansons de vie et des chansons de mort, comme toutes les chansons, non ? Ce qui nous intéresse, c’est de faire en sorte que la personne qui écoute ce que l’on fait puisse s’approprier le truc et choisir elle-même le sens…

Les thématiques sont plus métaphysiques que politiques ?

Arthur : La politique s’y trouve aussi, en un sens. On ne parle pas concrètement de thèmes sociaux mais il y a une vision de la vie qui est défendue, humaniste, et pas intéressée par la consommation ou l’obscurantisme.

Clément : Au concert qui a eu lieu au Petit Bain, on a invité l’association « Une couverture pour l’hiver ». On voudrait continuer à avoir cette démarche…

Ce qui est aussi à souligner dans le disque, c’est le traitement des voix, de la voix. D’une part parce que chacun chante, il n’y a pas de chanteur leader et que parfois vous chantez ensemble, de manière presque chorale. D’autre part, la voix n’est pas mise en avant, avec la musique qui accompagne, mais est située sur le même plan sonore que les instruments. Pourquoi ce parti pris ?

Clément : Ça renvoie à la culture anglo-saxonne du son.

Martin : C’est aussi notre façon de voir la voix comme un instrument et de la traiter comme un instrument.

Arthur : Je dirais que ça vient du live à Pompéi des Pink Floyd. En l’écoutant la première fois, je me suis dit qu’il fallait mixer comme ça. Ceci dit, on ne s’interdit pas, à tel moment précis, de mettre la voix en avant… De manière générale, on a du mal avec l’idée et la place de leader. On essaie de faire quelque chose de démocratique…

Martin : On n’a pas l’idée que la musique devrait être au service de la voix. La voix est un instrument comme les autres et on aime expérimenter avec lui comme avec les autres.

Comme, dans le nom du groupe, il y a une référence aux moines, j’ai eu l’idée des chants monastiques ou du chant grégorien, et votre façon de parfois chanter ensemble peut m’évoquer le chant grégorien…

Paul : C’est marrant parce que j’en écoute pas mal. J’aime bien le corps formé par ces voix, ces chants où tout s’assemble, où plusieurs voix suivent un même mouvement. Je trouve que c’est très fort.

Je connais ce que fait Marcel Pérès avec son groupe Organum, c’est peut-être parce que j’avais ça dans l’oreille que j’ai fait le rapprochement avec le chant grégorien en écoutant certains passages de l’album… Est-ce qu’il y a d’autres arts qui vous intéressent et alimentent votre musique ? On l’a rapidement évoqué tout à l’heure…

Arthur : Le foot ! Non, pas ça… Tout ce qui se présente comme un appel à l’existence nous attire, que ce soit de l’image, de la peinture, de la photo, du cinéma, de la littérature, la poésie. On n’a pas de préférence, du « Cri » de Munch à Alien ou Dead Man de Jarmusch, ou un livre de Kundera, Edgar Poe…

Charles Baudelaire
Est-ce que pour cet album, il y a un auteur, une œuvre que vous auriez particulièrement suivis ? Vous avez déjà parlé du travail de Goldsmith pour Alien

Arthur : Peut-être Baudelaire…

Paul : Durant l’enregistrement, à la fin de la journée, parfois on regardait un film et ça pouvait nous donner de nouvelles idées pour l’album. J’ai vu pour la première fois Paris, Texas et ça nous a inspiré pas mal de choses… Pour l’écriture des textes, c’est pareil, on peut lire tel auteur qui nous inspire, même si on essaie au final de parler par nous-mêmes. Ça peut être Edgar Poe ou Emily Dickinson autant que Nick Cave ou Josh Homme, le chanteur de Queens of the Stone Age

Pourquoi le choix de chanter en anglais ?

Clément : C’est une langue qui fonctionne avec la musique que l’on fait. Si on chantait en français, esthétiquement ça n’irait pas…

Martin : C’est une langue qui nous permet d’utiliser notre voix comme un instrument, ce qui est plus difficile en français. Pour nous, l’anglais est du son avant d’être une langue…

Arthur : En anglais, il y a peut-être, pour un mot, plus de polysémie qu’en français, c’est cet aspect également qui nous plaît.

Martin : On préfère un mot pour mille choses plutôt que mille mots pour une chose…

Paul : Le fait de ne pas maîtriser parfaitement l’anglais, de chanter en anglais en France, comme le fait de traiter nos voix d’une manière qui ne rend pas tout intelligible – tout ça laisse une liberté d’interprétation à l’auditeur. Le piège des textes, souvent, c’est d’imposer un sens. On voudrait faire l’inverse.

Arthur : Ce que l’on dit là ne nous empêche pas d’être attachés à la langue de la poésie française. On tient à cette culture…

A part la musique, vous pratiquez d’autres arts ?

Martin : Je dessine et je peins… La musique est devenue pour nous le meilleur moyen pour nous exprimer mais ça fait partie d’une démarche plus générale. On aime aussi être avec des artistes, des créateurs. Arthur réalise des vidéos…

Arthur : J’adore le cinéma. J’ai fait un clip pour le groupe. Avec un ami, on est en train de créer une chaine YouTube qui, comme la chaine KEXP de Seattle, proposera des sessions live filmées. On veut essayer de trouver pour chaque groupe qui viendra une façon différente de filmer. On aimerait bien aussi lier la musique avec d’autres choses, même sur scène. On a aussi des projets de moyens-métrages, des clips qui se suivraient… Sur scène, on aimerait travailler avec d’autres gens, des danseurs…

Martin : Un artiste pourrait peindre en direct, durant le concert…

Clément : Pour certains de nos concerts, pour l’ouverture, un de nos amis vient réciter « Le Corbeau » d’Edgar Poe pendant que l’on fait de la musique… Mais on ne veut pas tomber dans quelque chose qui serait trop théâtral, donc pour l’instant on réfléchit, on tente quelques trucs.

The Psychotic Monks, Silence Slowly and Madly Shines ©Vincent Bourre
Pour l’enregistrement de l’album, comment avez-vous procédé ? Comment avez-vous rencontré des gens et comment vous êtes-vous débrouillés pour l’argent ? Comment fait-on lorsque l’on est un jeune groupe pas connu ?

Arthur : De ce point de vue, notre origine sociale est une chance. On n’aurait pas pu enregistrer cet album si l’on n’avait pas eu ce lieu avec notre studio, petit mais à nous. On a économisé tout ce que l’on pouvait pour les frais inévitables, comme le mastering. Mais à part ça, on fait tout ici. Le problème, surtout, c’est d’arriver ensuite à diffuser, à montrer notre musique. On a un manageur, un tourneur, mais on fait en même temps la démarche de chercher des dates pour des concerts par nous-mêmes.

Avec qui aimeriez-vous peut-être travailler dans le futur ? Est-ce que vous aimeriez travailler avec quelqu’un ou continuer avec cette forme d’autoproduction ?

Arthur : On aimerait en tout cas avoir des gens qui nous proposent un certain recul. Ty Segall, ce serait bien. Si Nick Cave voulait jeter une oreille à ce qu’on fait et nous dire que c’est pas bien mais qu’au moins il l’écoute…

Paul : Il y a aussi les rencontres que l’on fait, des gens qui veulent nous aider…

The Psychotic Monks © Jean-Philippe Cazier
Comment se passe le travail en studio ? Pour les morceaux, vous avez dit tout à l’heure que vous commencez souvent par des improvisations et que la structure se développe à partir de ça…

Clément : On va en studio avec des choses plus ou moins définies mais on peut faire plusieurs versions d’un morceau.

Paul : On prend beaucoup de temps pour expérimenter. On répète d’abord les morceaux mais en studio on teste des possibilités avec la technique, des arrangements, des bidouillages…

Martin : On aime aussi être surpris par les possibilités qu’offre le studio, trouver des choses auxquelles on n’avait pas pensées. En studio, je deviens un peu fou, j’ai envie d’essayer plein de choses. Le danger est que ce processus n’ait pas de fin, donc on s’impose des deadlines.

Paul : Le fait d’avoir notre studio nous permet aussi le luxe d’une certaine inefficacité mais qui, ceci dit, est aussi l’occasion de découvrir des choses que l’on pourra réutiliser…

Martin : Pour ce disque, on a aussi rencontré des gens qui ont cru en notre projet, des ingénieurs du son, et qui nous ont aidés.

Le futur plus ou moins immédiat ?

Clément : Avec la sortie de l’album on a quelques dates jusqu’à début juillet et à l’automne une tournée plus importante. Sinon, il y a le projet de moyen-métrage dont on parlait.

Paul : Continuer à développer notre démarche.

Martin : On continue à composer, à avoir de la matière. Peut-être pour un prochain disque, qui pourrait être aussi bien un EP quatre titres, on verra…

La tournée de cet automne sera uniquement en France ?

Clément : On ira aussi en Angleterre, en Ecosse. Et en Belgique. Peut-être en Allemagne…

L’album est très beau, il mérite d’être défendu…

The Psychotic Monks, Silence Slowly and Madly Shines, Alter-K, sortie le 21 avril 2017.