Faut-il manger les animaux (2) : la réponse de Jonathan Safran Foer

Jonathan Safran Foer

Faut-il manger les animaux ? telle est la question percutante posée en titre de la traduction française (2011) du livre de Jonathan Safran Foer, Eating animals (2009), un essai publié parce qu’« il faut chercher un moyen de mettre la viande au centre du débat public, de la même façon qu’elle se retrouve bien souvent au centre de nos assiettes ».
Ce texte, mêlant souvenirs d’enfance, enquête et arguments philosophiques, a eu un impact indéniable sur ses lecteurs : Geoffrey Le Guilcher le cite en épigraphe de Steak Machine, récit de son infiltration durant 40 jours dans un abattoir industriel en Bretagne ; Diacritik en fait le titre d’une série d’articles consacrés à la cause animal en fiction et non fiction.
Comme l’écrivait Derrida (L’animal que donc je suis, cité par Foer) : « L’animal nous regarde, et nous sommes nus face à lui. » Ainsi, plus personne ne peut se contenter de la déclaration de sa baby-sitter à Jonathan Safran Foer enfant :
« un poulet, c’est un poulet ». Un poulet, aujourd’hui, n’est plus simplement un poulet, c’est un être sensible réduit à être un objet, le plus souvent élevé dans une cage de la taille d’une feuille A4 (au mieux), d’un ballon de foot (au pire), sans contact avec l’air ou la terre, amputé de son bec, parfois si inextricablement mêlé à sa cage qu’il faut lui couper les pattes pour l’en extraire…

Au terme de trois années d’enquête, Jonathan Safran Foer est devenu végétarien. Son constat, étayé par une documentation impressionnante, est sans appel : l’industrialisation de l’élevage comme de la pêche est d’autant plus révoltante qu’elle est ultra-majoritaire (99% de la viande consommée aux États-Unis est produite dans des « fermes-usines ») et s’assortit de pratiques barbares (animaux tués ou démembrés à vif, enterrés vivants). Sans parler des conséquences terribles sur la santé humaine et l’environnement. Jonathan Safran Foer n’est pas ici écrivain ou pas seulement. Il est d’abord un Américain, un consommateur, révolté par les pratiques de ses contemporains, un homme qui a cessé d’être « insouciant » dans son rapport à la nourriture, le jour où il est devenu père — « la paternité (…) a donné l’élan initial au périple qu’allait devenir l’écriture de ce livre, mais je m’y étais en réalité préparé durant la plus grande partie de ma vie ».

Si Foer s’est rendu sur le terrain pour visiter des élevages (y compris de nuit), s’il a compilé des chiffres, lu, comme en témoigne l’abondant appareil critique final de notes et références, s’il a voulu décrypter ce que recouvre vraiment le mot « viande » dans ses « conséquences économiques, sociales et environnementales », l’enquête demeure cependant littéraire : Foer écrit à la première personne, nourrit sa réflexion d’anecdotes personnelles : « même si ce livre est le résultat d’une énorme accumulation de recherches, et s’il est aussi objectif que peut l’être un travail journalistique », « je le considère comme une histoire ».
Il est « une histoire sur le monde dans lequel nous vivons, sur qui nous sommes et ce que nous voulons être ».
C’est pourquoi cette enquête sous forme de nouvelle histoire passe autant par des statistiques, des chiffres, des choses vues que par une analyse de traditions et tabous — pourquoi les Français mangent-ils des chevaux mais par leurs chiens ? Pourquoi les Indiens qui adorent leurs vaches mangent-ils parfois leurs chiens ? — le rappel d’expériences antérieures d’écrivains (Kafka, devenu végétarien) ou une relecture de textes antérieurs, Derrida et son Animal que donc je suis en regard de cette citation d’Orwell (La Ferme des animaux) : « Tous les animaux sont égaux mais certains sont plus égaux que d’autres ».

Notre rapport à la nourriture est complexe, lié à une histoire sociale, à un contexte culturel, à une biographie individuelle, certes. Mais il doit aussi être intégré à des considérations plus contemporaines, liées à la course folle d’une production industrialisée et intensive, à une mécanisation forcenée, aux manipulations génétiques, aux conditions de vie et d’abattage des animaux, à la disparition d’espèces (en particulier dans le secteur de la pêche) : ce type de production a des conséquences sur l’environnement, sur notre santé publique, sur la souffrance animale.

Quelle est alors la fonction d’un livre tel que Faut-il manger des animaux ? Rappeler le sens réel des mots, montrer ce que l’industrie nous cache, mettre le lecteur face à ses contradictions et/ou ses refus et lui demander s’il trouve si rationnel que cela d’évoluer « dans un monde où il est considéré comme normal de traiter un animal comme un bout de bois, et extrémiste de traiter un animal comme un animal ». C’est dire les poux sur les saumons, la manière dont les poulets sont produits, les cages, les maltraitances, la saleté ignoble, les déchets des élevages porcins déversés dans les cours d’eau et la mer, les antibiotiques, les bouillons : « Quel goût pourraient bien avoir des animaux bourrés de médicaments, affectés de diverses maladies et contaminés par leurs excréments ? On administre aux volailles, par gavage ou injection, des « bouillons » et des solutions salées pour leur donner ce que nous en sommes venus à considérer comme étant l’aspect, l’odeur et le goût d’un poulet ».

Si l’on met de côté la manière dont les animaux sont tués — et personne ne pourra plus jamais entrer dans un KFC après avoir lu d’où viennent les wings et autres pilons, telle qu’elle est actuellement produite — , la nourriture est non seulement le vecteur de maladies pour l’homme mais, du fait de l’énorme quantité d’antibiotiques et antimicrobiens absorbés par les animaux, elle contribue à l’émergence d’agents pathogènes résistants.
Le bio est évidemment une première solution face à ces problèmes. Mais il ne résout pas la question de la souffrance animale, les abattoirs sont les mêmes… Il ne change rien non plus à des habitudes alimentaires prises à coup de sentences étatiques — buvez du lait ! —, de conseils nutritionnels avalisés par des gouvernements qui soutiennent l’industrie alimentaire, elle-même ralliant des experts et chercheurs en finançant leurs travaux… C’est ce cercle vicieux d’un système s’autoproduisant que dénonce, d’abord, ce livre, ses conséquences sur l’environnement et la santé publique. Charge à chacun de considérer le rôle qu’il entend jouer dans ce système. Une fois passée la prise de conscience commence le chemin, long, difficile, tant il faut se défaire d’habitudes acquises, de goûts liés à l’enfance, d’une forme de convivialité associée aux repas — expliquer, inlassablement, au risque des quolibets, caricatures et autres incompréhensions et accusations d’extrémisme, que non, on ne mangera pas tel ou tel aliment. Tant il faut admettre que oui, on aime les sushis, le poulet rôti ou le steak saignant mais que pourtant « cet amour a des limites ». Tant il faut savoir aussi que le régime végétarien, contrairement à ce que beaucoup affirment, n’est pas aussi varié et aussi simple au quotidien que beaucoup le prétendent. Mais « on ne peut pas nier que nos choix de tous les jours façonnent le monde ».

Si Jonathan Safran Foer n’hésite pas à recourir à un sentimentalisme parfois irritant ou à jouer de coups de semonce sentencieux — « C’est dans nos assiettes que se trouve l’une des plus grandes chances de vivre selon nos valeurs – ou de les trahir » ; « lorsque nous mangeons de la viande issue de l’élevage industriel, nous nous nourrissons littéralement de chair torturée. Et, de plus en plus, cette chair devient la nôtre » —, c’est parce qu’il en appelle, volontairement, à l’empathie des lecteurs, « qui se situe au-delà de l’information, au-delà des oppositions entre désir et raison, fait et mythe, et même humain et animal ». Pour se faire entendre et convaincre, Foer mêle donc récits de soi et discours, objectivité et subjectivité, fiction et non-fiction. Comme dans Extrêmement fort et incroyablement près (où le 11 Septembre était autant texte qu’images), l’écrivain ouvre chaque chapitre par des vignettes qui « permettent de conférer une force et une immédiateté à des chiffres qui, seuls, n’auraient pas le même impact ».

Jonathan Safran Foer se réfère à sa grand-mère qui a connu la guerre, la peur, la faim. Elle est « La Plus Grande Cuisinière », l’enfance de l’écrivain est associée à son poulet aux carottes. Pour cette grand-mère, « la nourriture n’est pas de la nourriture » mais une histoire, celle de sa survie. Fuyant les nazis pendant la guerre, elle a dû manger ce qu’elle trouvait, « des choses dont je ne veux même pas te parler ».
Un jour, un fermier russe lui donne un morceau de viande :

« Il t’a sauvé la vie.
– Je ne l’ai pas mangé.
– Tu ne l’as pas mangé ?
– C’était du porc. Je ne mange jamais de porc.
– Pourquoi ?
– Comment ça, pourquoi ?
– Quoi, parce que ce n’est pas casher ?
– Évidemment !
– Pas même si ça te sauvait la vie ?
– Si plus rien n’a d’importance, il n’y a rien à sauver.
»

Pour chacun d’entre nous, le rapport à la viande est « une histoire sur le monde dans lequel nous vivons, sur qui nous sommes et qui nous voulons être ». Il faut donc écrire pour transmettre d’autres récits. C’est ainsi que Foer rassemble et condense entretiens, chiffres, faits, livres : « Nous pouvions choisir de raconter d’autres histoires. C’est le monde lui-même qui se voyait accorder une nouvelle chance ». L’enquête est donc aussi « une quête intimement personnelle », Foer renonce au poulet aux carottes de sa grand-mère, à la tradition sans réflexion, pour aller vers l’essence de son message :

« Que je sois ou non assis à la table planétaire, avec ma famille ou face à ma conscience, l’élevage industriel ne me semble pas seulement déraisonnable. L’accepter me paraît inhumain. Si j’acceptais l’élevage industriel — si je donnais à ma famille la nourriture qu’il produit, que je le finançais avec mon argent —, je serais un peu moins moi-même, un peu moins le petit-fils de ma grand-mère, le fils de mon père. C’est exactement cela que voulait dire ma grand-mère quand elle a déclaré : Si plus rien n’a d’importance, il n’y a rien à sauver.»

Jonathan Safran Foer, Faut-il manger les animaux ?, traduit de l’anglais (États-Unis) par Gilles Berton et Raymond Clarinard, Points, 408 p., 7 € 70.