Détective : fabrique de crimes et roman d’un journal

Détective est une antonomase inversée, de ces noms communs devenus non seulement un nom propre mais une marque. C’est la spécificité des grands journaux, peut-être, que de faire sinon oublier du moins passer au second plan l’usage courant d’un mot, c’est la carrière onomastique de cet hebdomadaire à l’ambition démesurée — « à la fois journal et magazine », tout ensemble « savant », « historien » et « romancier », soit être « partout… pour tous » comme le proclame hautement l’édito de son premier numéro, le 1er novembre 1928 — auquel Marie-Eve Thérenty et Amélie Chabrier ont consacré des journées d’étude, une exposition puis un livre, Détective Fabrique de crimes ? (Joseph K), variation dans les approches d’un même support médiatique dont elles démontrent la pertinence et la richesse.

Détective, forme d’antonomase mais aussi Détective ou l’antithèse faite journal : l’hebdo est à la fois scandaleux — il se consacre aux crimes, faits divers et autres monstres défrayant la chronique, n’hésitera pas à publier des photos de femmes dénudées pour relancer ses ventes — et élégant, de par son format, ses photographies noir et blanc, son graphisme d’une modernité absolue qui rappelle les recherches du Bauhaus, par l’aura que lui confère Gallimard. Détective est sulfureux et chic, recette pour le moins gagnante, créant, plus sérieusement, un espace tensif, comme le rappellent Amélie Chabrier et Marie-Eve Thérenty dans leur introduction, « entre mythe et damnation, auréole et pilori, entre paradis oublié et enfer éternel ». Détective selon cette formule ne connaîtra que douze années d’existence, une forme d’âge d’or sur lequel se penche ce livre lui-même hybride et tensif, entre essai et album, recherche universitaire des plus sérieuses et récit passionnant, véritable roman d’un journal, débordant d’anecdotes et scènes piquantes.

Le premier numéro de Détective, 1er novembre 1928

Les articles et photographies de Détective provoquent à la fois horreur et fascination, voyeurisme indéniable et intérêt propre aux enquêtes littéraires, historiennes et sociologiques. Détective est devenu une légende et surtout un objet d’étude, en ce qu’il hérite d’une longue histoire du récit de crime, à la fois littéraire, judiciaire et médiatique (les canards, les histoires extraordinaires, les Gazette et autre Courrier des Tribunaux, etc.), dont il s’empare pour mieux en faire le centre mouvant d’un sujet qui déborde toujours le cadre qui devrait lui être alloué.

Détective, n° 62, 2 janvier 1930

A travers le récit de faits divers et autres affaires, se dévoile l’Histoire des années 30-40, une histoire individuelle comme collective, privée comme plus officielle — « petite fabrique de crimes (…), le journal devient l’atelier où se forge une certaine vision de la France criminelle des années 30 ». Il s’y fait jour un essentiel principe d’hybridation, entre document et fiction, archive et récit, assemblage hétérogène, et puissamment inspirant, autour du fait divers. Le crime y est pleinement récit, se déployant en figures élues (les sœurs Papin, Violette Nozière, Weidman), numéros spéciaux et/ou feuilletons, au sens tout autant littéraire que journalistique du terme.

Détective, n° 224, 1933

Si Détective repose sur un sujet aussi vieux que le monde, le journal lui imprime une « formule neuve » et ne se contente pas de comptes rendus d’audiences ou constats de crimes mais sa rédaction mène un véritable travail d’investigation — dont l’enjeu est de doubler l’enquête de la police, et même d’aller plus vite qu’elle.

Détective, mots croisés du n° 8, 1928

Tout est pensé selon une esthétique du choc, qu’il s’agisse de la mise en page, des photographies, des accroches et manchettes ou des innovations graphiques.

Détective, n° 62, 2 janvier 1930

Plus encore, la rédaction forge ses héros médiatiques, réhabilite certains condamnés (à tort d’après l’enquête du journal) et travaille même à la légende de Détective, selon un jeu spéculaire fascinant, puisque nombre de reportages commencent dans la salle même du journal, mettant en scène journalistes et enquêtes.
C’est la proximité, parfois incestueuse, du réel et de la fiction que Détective, fabrique de crimes ? met en perspective, montrant que la tentation est souvent grande, dans les colonnes du journal, de confondre fait divers et roman policier, voire d’inventer de grandes enquêtes (comme celle sur La Martinière, le navire des bagnards, véritable bluff). Ceci pour la part peu scrupuleuse ou déontologique du journal mais Détective est aussi l’illustration d’une « tension entre le paradigme de l’enquête et l’utilisation de l’infofiction » ou la matrice du reportage romancé tel que le pratiqueront, par exemple, Céline avec Voyage au bout de la nuit ou Malraux avec La Condition Humaine.

Le propos ici n’est pas de résumer la mine d’informations, documents inédits, photographies, reproductions, etc. dont regorge ce livre mais de souligner combien cette étude de la poétique d’un support est passionnante : qu’il s’agisse de l’histoire de Détective, de l’analyse de sa ligne éditoriale ou de ses rubriques, des grandes enquêtes qui ont jalonné sa publication, des plumes qui lui ont donné sa tonalité si particulière, c’est bien toute la « fabrique » de Détective que le lecteur découvrira dans ce livre ; mais aussi la manière dont ce journal, bien loin d’être un « abcès » dans la presse est un formidable prisme d’observation du journalisme des années trente comme de la société de l’époque, alors que xénophobie et nazisme émergent.

« Détective ? d’après son sens étymologique, celui « qui enlève le toit ». Détective soulèvera tous les toits, surtout ceux qui sont trop couverts », promettait l’éditorial du premier numéro, une manière qui est aussi celle de Marie-Eve Thérenty et Amélie Chabrier dans ce livre remarquable et passionnant.

Amélie Chabrier et Marie-Eve Thérenty, Détective fabrique de crimes ?, éditions Joseph K, 2017, 194 p., 24 €

 

Rappelons que l’exposition Détective peut être vue jusqu’au 1er avril prochain à la Bilipo.
Bibliothèque des littératures policières, 48/50 rue du Cardinal Lemoine, 75005, Paris. Entrée libre, du mardi au vendredi de 14 h-18 h et le samedi de 10 h-17 h (fermeture dimanche, lundi et jours fériés).

& que la collection complète de Détective est consultable sur Criminocorpus