Paula Fox (1923-2017) : ses Personnages (et nous) désespérés

Paula Fox
Paula Fox

Paula Fox est restée trop méconnue en France, malgré le travail de Joëlle Losfeld pour y diffuser ses livres. Peut-être sa mort, le 1er mars dernier, annoncée aujourd’hui, remettra-t-elle son œuvre fondamentale sur le devant de la scène littéraire. Née en 1923, elle était de celle dont les écrivains américains ne cessent de dire l’influence cruciale sur leur propre univers littéraire, à commencer par Jonathan Franzen, inlassable passeur de son travail.

Née à New York en 1923 d’un père américain et d’une mère cubaine, Paula Fox a elle-même raconté les vingt premières années de sa vie dans Borrowed Finery (1999), traduit en français, chez Joëlle Losfeld, par Marie-Hélène Dumas sous le titre Parure d’emprunt. Elle y dit l’abandon par sa mère, son éducation par un pasteur congrégationniste, Elwood Amos Corning, « que j’appelais Oncle Elwood ». Elle se dit à travers ces « parures d’emprunt », ces vêtements donnés par des inconnus qui l’aident à grandir et trouver un sens dans le chaos de ses premières années. Elle raconte la découverte de la littérature, la fascination pour la machine à écrire Underwood sur laquelle Oncle Elwood tape ses sermons.

Paula Fox est cet écrivain d’une violence intime, de ces désastres en apparence minuscules sur lesquels se construisent des vies, ces failles et déséquilibres que l’on reproduit parfois malgré soi, comme cette tragédie de l’abandon qu’elle-même a vécue et reproduite, puisqu’elle fera adopter sa fille, Linda comme elle l’a été. Paula Fox a exercé plusieurs métiers (reporter, enseignante à Columbia) avant de commencer à écrire, à 40 ans, d’abord des livres pour la jeunesse (une douzaine dont le plus connu, The Slave Dancer).
En 1970, elle publie Personnages désespérés (Desperate Characters, adapté au cinéma en 1971, avec Shirley MacLaine, un livre dans lequel elle décrypte les deux faces indissociables de tout mariage, amour et haine, à travers le malaise d’un couple de quadragénaires new-yorkais et bourgeois, sans enfants, Otto et Sophie Bentwood. A travers le couple, c’est la ville, c’est la société qui se défont, rongées de l’intérieur. Son œuvre est là, dans le récit sans complaisance et sans pathos de nos lâchetés ordinaires, dans un regard aussi léger en apparence qu’il est, de fait, féroce et sans concession.

Paula Fox en 2011
Paula Fox en 2011

Paula Fox a ainsi recomposé la grande épopée de l’Ouest américain dans Côté Ouest (The Western Coast, 1972), décryptant un Hollywood à la fois réelle et mythique : Annie Gianfala, 17 ans, avance vers l’Ouest, peu avant la seconde guerre mondiale, nourrie d’un rêve américain dont elle sait aussi ce qu’il peut avoir de factice, elle expérimente la Dépression, croise des hommes, des corps, entre espoirs déçus et dégoûts, confronte son expérience du monde à celle des films qu’elle regarde. En épigraphe de ce roman féroce, une phrase d’Ortega y Gasset qui pourrait dire l’œuvre littéraire de Paula Fox, sa manière comme les entraves qu’elle met en récit : « notre existence est à tout instant et avant tout la conscience de ce qui nous est possible ». Et se heurte bien souvent à un impossible.

Andrea Barrett l’écrit en préface de The Widow’s Children (1976, Les Enfants de la veuve), Paula Fox est de ces écrivains qui « sait absolument tout » de ses personnages, hommes ou femmes, qui les soumet au prisme de son « intelligence redoutable » dans une « prose aussi affilée et précise que la mèche d’un fouet ». Pourquoi alors n’a-t-elle pas la place qui lui est « due dans l’histoire littéraire », pourquoi n’est-elle pas devenue une référence pour le grand public, au même titre de Flannery O’Connor ou Iris Murdoch, ses contemporaines, que Willa Cather ou Katherine Mansfield dont elle partage l’« élégante lucidité » et « une inquiétante connaissance des courants souterrains des relations humaines », « tout en ayant sa propre férocité » ?

Les livres de Paula Fox ont toujours suscité autant d’incompréhension que de louanges. On les pense « déprimants », s’amuse (ou enrage) Paula Fox dans une interview mais « est-ce que Anna Karénine est un roman déprimant ? Est-ce que Madame Bovary est un roman déprimant ? Appliqué à la littérature, l’adjectif « déprimant » enserre, confine, appauvrit. Ce qu’on cherche dans l’éternel happy end n’est guère plus que l’oubli »

Paula Fox depressing

Cette déclaration est importante : Paula Fox n’a jamais sacrifié à ce que l’on appelle désormais le feel good book. Elle ne cherche pas à divertir, nulle vertu lénifiante ou facticement consolante à ses livres. Ses romans décapent, leur Paula Fox vertu est heureusement corrosive. Jonathan Franzen, qui a œuvré à la redécouverte de son chef d’œuvre, Personnages secondaires, le dit hautement : chaque lecture d’un texte de Paula Fox est la découverte d’une strate de sens supplémentaire, « moins une leçon qu’une expérience ». Tout se dit et explose dans des détails, des gestes, des replis du texte, les significations s’enrichissent à chaque lecture — lui-même déploie ce qu’il a découvert à chaque fois qu’il a repris Personnages désespérés —, pourtant le livre demeure « étrange », singulier, irréductible, « en révolte contre sa propre perfection ».

Alors lisez Paula Fox pour elle-même, pas parce qu’elle est la grand-mère de Courtney Love ou que Jonathan Franzen l’a qualifiée de « meilleure écrivain de sa génération », jugeant même dans sa préface de 1999 à Personnages désespérés que ce livre est meilleur que ceux de Philip Roth, Saul Bellow ou John Updike. La littérature ne se mesure pas selon une grille croisant superlatifs et comparatifs : des œuvres sont là, fondamentales, inspirantes. Celle de Paula Fox est l’une d’entre elles.

Lire ici The Art of fiction de Paula Fox dans la Paris Review (2004)

Les livres de Paula Fox ont été traduits aux éditions Joëlle Losfeld, et pour certains disponibles en poche, aux éditions Folio. Les dates indiquées sont celles des parutions en France :
Le Dieu des cauchemars (2004)
Personnages désespérés (2004)
La Légende d’une servante (2005)
Pauvre George (2006)
Côte Ouest (2007)
Parure d’emprunt (2008)
Le dernier, L’hiver le plus froid. Une jeune Américaine en Europe libérée (The Coldest Winter. A Stranger in Liberated Europe, 2005) a paru en 2012.

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