« Puppy » de Luz : il ne lui manque que la parole

Paru chez Glénat le 18 janvier dernier, Puppy est un long récit sans paroles, l’histoire d’un chien qui s’évade de sa tombe et se retrouve plongé dans une réalité fantomatique.
Mais si Puppy est mutique de bout en bout, il n’en est pas moins le cri puissant et le témoin de l’amour résilient que porte son auteur pour le dessin et les belles histoires.
Et si pour Luz le silence était le meilleur moyen de se faire entendre ?

Luz, Puppy - Diacritik

L’écriture de Puppy a commencé bien avant l’attentat du 7 janvier 2015, une quarantaine de planches étaient terminées quand la rédaction de Charlie a été attaquée. On imagine – on sait – combien il a été difficile pour le dessinateur de reprendre pinceaux et crayons. On le sait par Catharsis, par Ô vous, frères humains, on a entraperçu, on a compris la reconstruction nécessaire, on a senti la perte, on a attendu la résurrection. Ce n’est pas tomber dans l’emphase que de penser que Puppy est une des étapes d’une réappropriation, d’une reconstruction. Ce serait peut-être sombrer dans la psychologie bon marché que de tenter d’analyser l’impensable à la lecture de cette histoire de chien mort et enterré qui revient parmi les pseudo-vivants.
Luz a-t-il continué de « creuser dans ses décombres avec la pelle d’un autre » (en l’occurrence quittant le monde de ses frères humains avec les pattes de son Puppy) ?
C’est néanmoins, modestement, par empathie pour l’homme et admiration pour le dessinateur (et inversement), l’occasion de dire combien ce livre est une nouvelle preuve de l’immense talent de dessinateur et de conteur de Luz.

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Un cimetière pour animaux. Des rangées de sépultures, de petites tombes aux stèles ornées de messages d’amour kitsch et qui témoignent de la meilleure part des hommes : pouvoir aimer jusqu’à l’absolu des boules de poils ronronnantes ou bavantes qui ne savent que donner en retour. « Plus je connais les hommes, plus j’aime mon chien. Plus je connais les femmes, moins j’aime ma chienne », déclamait Pierre Desproges sur scène, dans un élan provocateur et faussement misanthrope. L’humoriste-écrivain en profitait pour dégommer une gent humaine qui sait si bien un jour demander qu’on lui témoigne davantage de respect ou s’émouvoir devant les images terribles capturées et diffusées par L214 et, dès le lendemain, abandonner son animal de compagnie préféré au bord de l’autoroute parce que l’hôtel qui va l’accueillir pour trois semaines et l’équivalent de deux SMIC n’accepte pas les animaux.

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Entre les allées, au détour d’une tombe, alors qu’un calme de sanctuaire règne sur les lieux, on découvre une agitation soudaine, on assiste à une scène tout droit sortie d’un film de George Romero ou d’une couverture des Contes de la crypte, prélude obligé à un récit de zombie. On assiste donc à une résurrection en bonne et due forme, un animal s’extrait de la terre, s’ébroue, gratte, renifle, déterre, s’enfouit à nouveau, renaît. La forme qui reprend vie, c’est Puppy, chien cartoonesque. Débarrassé de ses attributs canins, il tient désormais du croisement entre Maurice et Patapon de Charb, un croisement enfanté dans l’encrier de Franquin période Idées noires, épure de chien s’éveillant dans un décor esneirien, dessiné d’un trait précis et élancé. Pour en rajouter dans les références graphiques, Puppy ne ferait pas tache dans un strip de George Herriman, quand on le voit courir après son nez comme Ignatz Mouse après Krazy Kat.

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L’incompréhension du chiot est à la mesure de l’onirisme dont Luz a nimbé son histoire, le récit improbable de cette bête en quête d’un os à ronger, d’une balle à chercher-rapporter, d’un derrière à sentir… des préoccupations qui vont le conduire au-delà de l’enceinte austère du cimetière. Pour le plonger dans un monde encore moins compréhensible.

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Dehors, c’est un inconnu puissance mille qui se dévoile : des grands magasins, des ectoplasmes d’humains qui marchent, consomment, téléphonent, muets et désincarnés. Ils semblent tout aussi morts que lui, Puppy s’échappe entre des jambes, passe des portes, emprunte des escalators, traverse des lieux inexistants où règne un silence accusateur à peine troublé par ce qu’on devine être des sonnerie de mobiles et l’omniprésence d’une hyper connectivité nocive. Désemparé, chassé par des trépassés «humains», le chien retourne enfin dans son tombeau protecteur.

Desproges disait également : « Il y a plus d’humanité dans l’œil d’un chien qui remue la queue, que dans la queue de Le Pen quand il remue son œil ». On serait tenté, étant donné les exemples répétés de l’iniquité jusqu’à l’absurde que l’on peut trouver dans l’actualité récente, de finir par préférer l’animalité des compagnons domestiques. Inspiré par sa visite au cimetière des chiens d’Asnières, Luz semble vouloir nous dire, sans un mot ou presque, combien il comprend les torrents d’amour que peuvent déverser les mémères à chien-chien et les pépères à chats gâteux et se reconnaître en eux. Au point de livrer avec Puppy une fable réflexive sur la vie après la mort, sur le souvenir des belles choses et sur l’innocence et la paix retrouvées.

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Conte surréaliste, noir et désabusé, Puppy est cependant loin d’être glaçant et morbide. Le récit est d’une drôlerie sourde quand il s’agit d’observer le héros cynique (en jouant al’étymon du terme) déambuler et folâtrer, espérant une rencontre, s’amourachant d’une congénère tout aussi défunte que lui. Pour montrer que l’espoir est toujours là ? Que, quels que soient les événements, même les plus dramatiques, une renaissance est toujours possible ? Qu’importe la réponse, Luz est un grand artiste.

puppy

Luz, Puppy, 104 p. noir et blanc, Glénat – collection « 1000 feuilles », 19€50

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