Franck Gérard : May 13, 2014 (Fifty-Three Days, journaux américains, 26)

© Franck Gérard
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NEW YORK /day twenty-six.

C’est la fin du voyage ; il est bon que les choses se terminent. Surtout qu’hier, j’étais complètement emporté, à fleur de peau ; c’était sans doute dû au fait d’avoir failli me faire agresser. J’ai trop écrit ; j’ai l’impression d’en avoir trop fait. Aujourd’hui, je décide de me reposer mais c’est impossible. Je me promets de ne pas faire d’images ou plutôt le moins possible car bien sûr, j’en fais. Je veux qu’il ne m’arrive rien, j’essaie de me fermer au maximum au monde, suite à hier, d’afficher ma misanthropie ; mais c’est encore impossible, car je suis dans la rue.

Je décide de pique-niquer à Central Park. Je cherche un endroit agréable où me poser, trouve ce banc. Sur ce banc, il y a un sac, sans aucun doute féminin ; personne aux alentours, alors je le prends. Quelques dollars, un téléphone, du maquillage, un crayon, et des clefs. La première idée est d’appeler mais le téléphone est verrouillé par un code. Je me dis que la propriétaire du sac (qui est en photo sur son écran d’accueil) va sans doute vite arriver ; je prends le temps de manger ; 25 minutes passent ; personne! Je vois une voiture de police arriver, non loin de là, sur une route réservée aux services du parc. Je tente de les arrêter, fais des signes, pour leur donner le sac ; ils me voient mais ne s’arrêtent pas! J’attends encore un peu ; 20 minutes. Je décide d’aller donner le sac à des gardiens que j’ai vus l’autre jour dans le « Conservatory Park », plus au nord, et j’écris un mot que je fixe au banc avec un élastique que j’ai dans mon sac, afin que la personne, si elle revenait, sache où se trouve son sac ! Je pars. Soudain une femme arrive en courant ; je la reconnais, je lui fais signe, son sac à la main ! Elle me saute (presque, on est aux Etats-Unis, tout de même) dans les bras et me remercie. La B.A. du jour ! Moi qui hais les boy-scouts !

Ensuite, direction le Guggenheim, où il n’y a pas grand monde, c’est plaisant. Je monte lentement. Une exposition sur le futurisme. Je relève quelques phrases dans leur manifeste ; ils sont misogynes ; déclarent qu’il faut brûler les musées, les bibliothèques, etc. Bienvenue au musée ; maintenant qu’ils sont morts ! C’est extrêmement agréable de déambuler dans cet endroit. C’est 22 $ l’entrée ! L’anecdote est que je vois que c’est gratuit pour les enfants de moins de onze ans ; et donc déclare à la jeune fille de la caisse que j’ai dix ans. Elle rit et me dit que je suis étudiant, plutôt. Et je ris aussi. Finalement, elle me fait une entrée à 18 $ ; une entrée étudiante ! Je ne suis pas à 4 dollars près mais j’ai aimé ce moment. Plus tard, je trouve une pelouse, m’endors, écoutant les sons autour de moi. Quelques gouttes de pluie fraîche me réveillent ; près de moi, deux écureuils sont en train de se battre. Je continue. Fais une image d’une femme déguisée en danseuse du ventre dans les massifs, en train de se faire photographier par une autre femme ; avec un « assistant » qui attend, attend de réussir dans le futur. Toutes deux n’apprécient guère et deviennent agressives ; « we are working! » ; et moi, qu’est-ce que je fais ? Est-ce que je travaille, est-ce que je me promène ? Je n’insiste pas, mais au moins j’ai une image ! Je vais aux toilettes, un Homeless fait sa toilette, il se rase… Enfin, comme dans tous les parcs, il se passe et se passera plein de choses… Mon préféré à Paris est le parc des Buttes-Chaumont, depuis toujours ; à Nantes, c’est le jardin des Plantes ; mais à Marseille, c’est un cimetière, le cimetière Saint Pierre, d’une beauté sans égale… Marrant, non ?

A Central Park, je remarque aussi pour la première fois toutes ces plaques sur les bancs, que je lis souvent. Cela est sans aucun doute payant et parfois, c’est touchant ; beaucoup d’épitaphes ! J’en prends deux en photo ; deux déclarations d’amour ; la première est un homme, Ron, qui dit être fier d’être le mari d’un autre, Mark, en lui souhaitant un joyeux anniversaire pour ses cinquante ans, car ils ont vécu jusqu’à voir le jour où ils pouvaient légalement se marier! La deuxième, une simple demande en mariage ; on imagine vite la scène, où cet homme, Drew, emmène Sarah à Central Park, sur ce banc. J’en sors, marche, marche, m’use jusqu’à la corde ; c’est raide ! Je ne peux plus m’arrêter de marcher alors qu’il serait mieux que je le fasse. Je descends les rues, les avenues, sans presque faire d’images ; sauf celle-ci, car je ne peux l’éviter, avec cette femme en bleu de la même couleur que ses sacs. Avant de reprendre le métro, je vais boire un verre ; près de moi, au bar, il y a ce type, qui picole, avec ses biceps que j’ai du mal à m’empêcher de fixer, comme hypnotisé, car ils font bien quatre fois les miens… Et puis je rentre et je vous écris ; après avoir traversé plus de 100 blocs, c’est sûr…

C’est tout. Je pars prendre mon avion pour revenir au « home sweet home », demain dans l’après-midi. J’ai écrit au jour le jour ; en direct, tout comme je photographie. Je laisse une partie de mon cœur, là-bas, en Californie…

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