Franck Gérard : May 12, 2014 (Fifty-Three Days, journaux américains, 25)

© Franck Gérard
© Franck Gérard

NEW YORK /Day twenty-five.

Il est déjà 23h00 alors que je commence à vous écrire. Le temps n’est plus le même, ici et maintenant ; il se déplie, entretient des strates malgré moi. J’en suis le prisonnier volontaire. Lorsque je descends dans la rue, ce matin, je vois tous ces gens avec des bouquets de fleurs, mais encore plus de ballons ; roses, bleus ou encore verts avec des écritures ;
« Happy Mother’s day ! ». C’est charmant et animé mais je ne sais pas encore que l’un de ces ballons me sauvera (peut-être la vie, je ne peux que l’ignorer) bien plus tard, à Brooklyn. L’aspect positif, c’est que cela donne matière à des histoires que je peux vous conter.

Je me rends rapidement sur Lexington Avenue pour être avalé par le métro. The six line. J’ai décidé de descendre, à nouveau, sur Spring Street pour manger un morceau vers Soho. Je n’ai pas fait attention, je ne suis pas sur la Local qui s’arrête à chaque station ; le métro saute une dizaine d’arrêts pour stopper à Brooklyn Bridge, justement. L’occasion est là, alors profitons-en! Je m’extirpe du Subway, commence à marcher sur la passerelle. Il faut juste que je vous précise qu’à l’instant où je suis sorti, je comprends ! Baraques à n’importe quoi, vendeurs à la sauvette, appareils photos à gogo… Il ne manque que les Spiderman, Mickey déguisés et autres… J’y suis, j’y reste, un goût amer dans la bouche. C’est bien un cauchemar que je vis. Ce pont est superbe mais beau comme la tour Eiffel, si vous voyez ce que je veux dire.

Je marche, le plus vite possible, le plus souvent sur la piste cyclable pour aller plus vite, dépasser les troupeaux. C’est simplement tout ce que je hais. Je tombe sur les choses au hasard ou miraculeusement, d’habitude. Comme le Chrysler Building l’autre jour. A San Francisco, aucun pas ne m’a porté vers le pont rouge ; je ne l’ai pas vu et peux mourir sans le voir. Ce pont de Brooklyn, je m’en serais bien passé mais il a une telle importance dans le règne de l’image. Mais c’est beau, très beau, surtout ces câbles d’acier qui découpent le paysage, comme un grillage, un découpage de la réalité qu’il faudrait peindre. J’ai juste envie de le traverser un matin d’hiver sous une tempête de neige à moins quinze degrés avec presque personne car, heureusement, je ne suis pas le seul à être fou !

Au moins, je ris un peu car m’aperçois qu’hier je n’étais pas sous ce pont, en croyant l’être. J’étais un ou deux ponts au-dessus, au nord. J’ignore pourquoi certains endroits « désorientent » ; comme cet arrêt de métro au niveau des galeries Lafayette où pendant des années, je ne comprenais pas lorsque je sortais où étaient le nord ou le sud. Mais juste cet endroit à Paris. Bref, je suis pour le moment à New York ! Lorsque j’arrive au bout du pont, deux chemins me sont proposés. Le premier à gauche avec la foule qui descend vers un escalier, sombre. L’autre, longeant la Highway avec presque personne. C’est comme s’ils descendaient en enfer car très vite, en continuant sur le chemin de droite, je ne les vois plus ; les touristes ont disparu et je me retrouve à Brooklyn. « Qu’ils y restent, en enfer ! », c’est ce que je pense à cet instant. J’ai décidé d’aller dans le quartier de Williamsburg dont le barman irlandais m’a parlé hier. Je demande mon chemin, une ou deux minutes après que l’on m’ait demandé où se trouvait donc ce fameux pont !

C’est parti ! Vers le nord ! Au début, tout va bien, c’est doux et apaisant. Dans le parc, on joue, on vit. Après ça va toujours, même si je suis le seul représentant « albinos » du coin. Encore une petite parenthèse pour vous dire que jusque-là j’avais évité de parler des ethnies, des origines, des couleurs de chacun. J’ai bien traversé, ici ou ailleurs, de nombreux quartiers où cela ne posait aucun problème ; et d’ailleurs, jusqu’ici il n’y en a aucun. Chacun vaque à sa vie, va dans sa direction et ne fait que peu attention à l’autre! Mais, il y a ce moment où la simple traversée d’une rue déclenche tout. À cinq mètres de là, je n’existais pas et ici, j’existe, mais un peu trop. Beaucoup de gens dans la rue mais tout le monde me regarde comme si j’avais la peste bubonique ou je ne sais quoi. Une minute passe, je continue. Trois minutes, je sens bien que je ne suis pas le bienvenu ; cinq minutes, trois types sur le trottoir ; je ne le sens pas du tout vu l’intensité de leurs regards et le « Rap » qu’ils écoutent à fond à la manière « Eightie’s », pour moi, sorti d’un « Ghetto Blaster ». Au moins, je vis un bon cliché ! Je ne peux pas reculer, je fonce, j’accélère. Je passe vite, ils m’appellent, je ne réponds pas, et ils commencent à me suivre, rapidement ; je sens que c’est chaud, même que ça commence à brûler. Du coup, les gens ne me regardent plus, font semblant de ne rien voir ; ça, c’est un signe qui veut tout dire. Je flippe, vois un magasin, une épicerie bazar, plonge à l’intérieur et les trois mecs ne rentrent pas ; ils sont sympas, ils m’attendent dehors. Je dois improviser, ne sais que faire ; demander au type de l’épicerie qui me regarde salement d’appeler les flics ? Cela ne doit pas être la règle du coin, j’en ai bien peur ! Mon cœur bat fort et je dois inventer quelque chose dans les secondes qui viennent car je suis dans un magasin, seul avec le patron dont le regard se fait insistant ! J’aperçois tous ces ballons, les ballons de la fête des mères, de ce matin, collés au plafond. Je me saisis du plus gros, un cœur rose à vomir de presque un mètre carré, enfin un « cœur carré » plutôt. Je paye mes 1$99 cents, respire un bon coup et ressors du magasin devant mes trois amis du jour avec un grand sourire naïf ; le sourire le plus béat et le plus con que je puisse faire, un smile « maman d’amour », que je vais voir pour déjeuner ! Et ma ruse marche, les mecs sont désarçonnés et s’écartent pour laisser passer ce gentil garçon qui va voir sa « môman ». Je trace dans l’autre sens, fais comme si j’étais venu exprès ici pour acheter ce ballon, comme un drapeau, un flambeau, fier ; continue à jouer à l’idiot juste le temps de traverser cette rue, cette frontière que je n’aurais jamais dû franchir. Lorsque je traverse à nouveau le parc, je le donne à une petite fille dont la maman est proche ; et le tour est joué ! Même si à ce moment-là, je n’en menais pas large. Au moins, j’ai une histoire à raconter !

Finalement, je n’irai pas à Williamsburg ni même à Coney Island car le pont m’a dégoûté ; cela doit être bourré de touristes ; là-bas à Coney, mais à ce moment-là, je comprends bien qu’il y a certains quartiers que les touristes, dont je suis, évitent. Tout est relatif, comme on dit. Je relativise vis-à-vis de ce mépris que j’éprouve après cette visite dans ce quartier; peut-être, encore, une leçon de vie… Je regarde à cet instant par la fenêtre, en vous écrivant, et vois que même les « cops » viennent faire laver leurs voitures. Tout à l’heure, ils mangeaient au Mac Do. C’est, quelque part, touchant, car ils se mêlent vraiment à la population, à la vie, dans ce pays. Pas comme en France ! Après cette histoire de ballon, je vadrouille, je traîne dans Brooklyn et c’est un très bel endroit ! Il se passe vraiment plein de choses, dans la rue ; dans la rue ! La rue m’appartient et je lui appartiens. Je ne suis pas un punk à chien mais un punk à appareil photographique. Je ressens à nouveau la solitude, ce soir, en rentrant ; pesante ; la solitude de la rue ; cette perte qui peut être très rapide ou très lente ; une perte en soi. C’est un endroit dangereux, vital, vivant ; c’est la rue, il n’y a pas d’autre mot. La loi de la rue. Agir dans la seconde.

Je suis vers le « Village », je marche pour retrouver le métro. C’est insupportable ; c’est comme si j’étais un super héros (normal à New York :-) doué « d’ultra- sensations », mais à ce moment-là je n’en peux plus de tout relever, de tout entendre, d’avoir mes sens au maximum, de voir celui-ci ou celle-là, de tout sentir à la manière d’un médium ; et ça fait mal, ça fait souffrir, c’est trop, beaucoup trop. Je n’arrive pas à refermer ce « robinet » à sensation ; heureusement que je ne suis pas homeless, que je ne vis pas dans la rue ; j’en mourrai très vite, je le sais… Les lieux privés, les appartements, les maisons me coupent de ce trop de sensations et cela fait du bien. J’ai vécu plus que photographié aujourd’hui. Mais j’aime bien cette femme qui transporte son petit arbre et qui me sourit lorsqu’elle s’aperçoit que je la photographie ! Surtout que je l’avais shootée faisant sa sieste 15 minutes avant. Je suis dans le métro, endroit clos, opposé à la rue. Pas de regard, pas de sourire mais si, juste un seul lorsque je regarde une jeune fille révisant ses mathématiques à côté de son père et que je souris moi-même ; son père me sourit à son tour, le temps d’une microseconde mais pas plus, il ne peut y avoir plus de complicité et je le comprends. Chacun pour soi ! Je sors du métro et il y a comme une petite tour, l’air d’un abri de chasse sur le trottoir avec la mention NYPD. Je vais les voir et leur demande ce que c’est. Ils m’expliquent que c’est une sorte de « tour de garde » car dans ce quartier, celui où je vis à New York, il y a plein de « gun, shoot, robbery, murder, etc… ». Ah oui, super ! Mais la journée finit bien ! Je pensais manger dans le coin et tout est fermé. Horreur, je suis bien obligé de rentrer dans un Mac Donald ; j’ai faim. Derrière le comptoir, c’est absolument dégueulasse ; détritus et crasse à profusion. Un homme s’excuse, derrière moi, car il lave le sol ; Éric. Je lui dis que ce n’est pas à lui de s’excuser mais à moi ; car c’est lui qui travaille ! Nous entamons ardemment la conversation sous l’œil énervé du gérant. Mais il s’en fiche, car il me dit avoir trouvé un nouveau « job » dans le Queens : Agent de sécurité de parking. Il a au moins 45 ans. Il me dit qu’il suffit de faire un petit tour de temps en temps entre deux siestes, avec un clin d’œil, en tant qu’agent de surveillance. Je rétorque que, peut-être, il devrait écrire, plutôt, sa vie, dans les deux sens du terme, pour moi, et sans aucun mépris ; bien au contraire car il me touche incroyablement. Je sens cet homme et lui aussi me sent, je crois ; nous sommes en empathie, ouverts au monde. Je ne vais pas vous raconter toute la conversation, ce serait trop long mais il est enthousiaste à l’idée d’écrire et me dit qu’il va le faire ; que c’est une idée géniale ! J’espère qu’il va le faire, oui, je l’espère car chacun a le pouvoir d’écrire sa vie et il ne faut surtout pas lâcher! J’espère vraiment qu’un jour je lirai les livres d’Éric !

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