Josyane Savigneau, qu’est-ce que la critique littéraire ? (La Passion des écrivains)

Josyane Savigneau
Josyane Savigneau

Josyane Savigneau publie un recueil de rencontres et portraits, sous le signe de La Passion des écrivains, quand bien même tous les textes ici rassemblés ne concernent pas des auteurs stricto sensu : 29 articles donc, présentés comme des « exercices d’admiration », dessinant la cartographie d’« un paysage qui aujourd’hui commence à s’éloigner », une vue en coupe du champ littéraire de ces trois dernières décennies, Robbe-Grillet, Patricia Highsmith, Simone de Beauvoir, Toni Morrison, Dominique Rolin, Jérôme Lindon, Joyce Carol Oates, etc.

Présentés dans l’ordre chronologique de leur publication dans Le Monde, ces portraits sont systématiquement précédés d’une remise en contexte : Josyane Savigneau revient sur une rencontre devenue un souvenir pour elle et pour nous un témoignage sur quelques-uns de ces artistes (pour certains depuis disparus). Et c’est bien la mémoire qui est au cœur de ce volume. Comme le dit Robbe-Grillet à Josyane Savigneau en 1985, « les souvenirs font partie de l’imaginaire au même titre que le romanesque ». En écho, le lecteur découvre William Styron en 1994, parlant de ses Mémoires comme de textes semi-autobiographiques, de « trois fictions autour de moments de ma vie. Je suis le seul point fixe, et réel, du récit. Je tenais beaucoup à introduire du romanesque autour de mon souvenir ».

La passion des écrivains Josyane SavigneauIci Josyane Savigneau est le point fixe du récit que finissent par constituer ces portraits, mettant en lumière sa sensibilité, une vie consacrée à être un passeur de textes aimés, d’auteurs admirés, de moments qu’elle partage avec ses lecteurs. Ces rencontres de 1985 à 2015 reconstruisent un univers avec ses échos et ses coïncidences — ainsi l’importance de Saul Bellow qui revient chez beaucoup des interlocuteurs de la journaliste. Ce volume est un laboratoire de l’écriture et de l’art tels qu’ils sont alors en train de s’édifier et de se penser. La passion des écrivains se lit comme un roman de la vie littéraire de ces trente dernières années, forcément subjectif et orienté par le choix des portraits ici rassemblés, mais chacun, de Philippe Sollers à Martin Amis, de Salman Rushdie à Françoise Sagan est bien l’un de ces « personnages romanesques » qu’évoque Josyane Savigneau dans sa préface : c’est une époque qui s’incarne et se figure dans ce livre.

La passion des écrivains est aussi un portrait en creux de Josyane Savigneau, celui d’une journaliste littéraire d’abord selon ses termes un peu réfractaire à cet exercice du portrait, parfois prise dans l’admiration qu’elle porte à certains artistes qu’elle rencontre, ou même effrayée par l’enjeu d’autres entretiens, quand elle craint que la personne réelle ne soit pas à la hauteur de ses attentes ou d’être elle-même paralysée par la stature de son interlocuteur. Là est l’enjeu de ce volume, dire des moments, des conversations avec des êtres (auteurs, comédiens, éditeurs) qui pensent « autrement », rendre une « singularité. La découvrir et tenter de la dire, de la faire partager ».

Ces réflexions sur la poétique de la critique littéraire font aussi l’intérêt des relectures a posteriori de ces portraits parus dans Le Monde des Livres : Josyane Savigneau raconte les coulisses, des amitiés nées lors de ces interviews, elle dit la douleur de voir certains auteurs disparaître, de devoir reprendre ces entretiens pour bâtir des nécrologies, ces textes si complexes à écrire depuis un certain détachement ; Patricia Highsmith « est tombée malade, elle a cessé de m’écrire. J’ai appris qu’elle allait très mal. J’aurais dû, évidemment, préparer la nécrologie pour Le Monde. J’ai tardé, comme si j’allais ainsi conjurer le mauvais sort. Elle est morte le 4 février 1995, et j’ai dû écrire, sur l’heure, que Patricia Highsmith était partie avec son mystère ».

Le Monde des livresA lire ces portraits, tout lecteur comprendra le sens de ce mot passion du titre : écrire sur la littérature n’est pas anodin, c’est bien une passion soit un emportement, une énergie à transmettre, un plaisir mais aussi des angoisses (que pensera Edwige Feuillère d’un entretien totalement recomposé car si plat sur le moment ?), un travail et une souffrance. Et ce n’est pas le moindre des mérites de ce livre passionnant que de mettre à mal ce mythe du critique aseptisé et froid, écrivant sur la littérature comme il le ferait sur on ne sait quel produit directement consommable. Un véritable critique est d’abord un passeur (faire connaître Eudora Welty en France, mantra de Josyane Savigneau pendant des années), un grand lecteur, quelqu’un qui admire ou déteste, n’est jamais dans l’indifférence et la distance ; ce que montre, en pratique, ce volume. C’est aussi quelqu’un qui travaille sur l’intime et doit mesurer ce qu’il peut et ne peut pas dire de ce qui lui a été confié, de la manière dont un écrivain s’est soudain dévoilé et a ouvert sa porte. Et tout est dans ce livre : les rencontres ratées, celles qui auraient pu ou dû avoir lieu et qui ne se sont pas faites, les moments uniques et singuliers, le rapport complexe entre la rencontre réelle et le papier qui en sera la transcription et réécriture.

Chaque chapitre est un véritable récit, narrant des anecdotes piquantes et passionnantes : comment Patricia Highsmith a fait visiter sa cave à Josyane Savigneau, comme un début de roman d’épouvante ; Sollers, lors de leur première rencontre, ironisant sur sa maladresse (« quand vous serez moins angoissée, on pourra parler de l’aspect sexuel de mon livre »)… Au-delà de ces anecdotes, c’est la littérature qui circonscrit son champ, son espace et ses conditions d’énonciation, se définit, revendique une liberté fondamentale, son essence dans l’ailleurs — « le roman, c’est le lieu même de la liberté » (Toni Morrison, « La guerrière »).

Josyane Savigneau
Josyane Savigneau

La passion des écrivains est une rencontre avec de grands noms de la scène contemporaine, littéraire, éditoriale, théâtrale et journalistique, c’est aussi un livre pris dans une tension, entre la « mise à distance » et le dévoilement— ce qu’écrit Josyane Savigneau de Pierre Bergé, entre « la férocité et la tendresse, la lucidité et la pudeur ». Chacune de ces rencontres est évidemment un « autoportrait en creux » et l’on pourrait citer, pour définir cette Passion des écrivains, ce que Jean Rolin confie à Josyane Savigneau à propos de L’Homme qui a vu l’ours, recueil de ses articles parus dans la presse : « cela prend nécessairement un caractère autobiographique. (…) Quand j’ai relu les textes, dans l’ordre chronologique, j’ai revisité des périodes de ma vie, des événements parallèles à ce que j’écrivais. Ce n’est peut-être pas la même chose pour le lecteur ». Et l’on reprendra à son compte la conclusion de Josyane Savigneau « la visite n’en vaut pas moins le détour », ne contredisant Jean Rolin que sur un point : si, c’est la même chose pour le lecteur.

Josyane Savigneau, La Passion des écrivains, Rencontres et portraits, 2016, Gallimard, 264 p., 21 € (14 € 99 en version numérique) — Lire un extrait