Tribune : Ras le slip !

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Demander à un homme politique d’avoir de la dignité, c’est un peu comme demander à un naturiste de mettre un slip sur une plage qui l’autorise à laisser ses attributs génitaux prendre le frais et le soleil sans crainte du qu’en-dira-t-on et de l’amende pour outrage aux bonnes mœurs. C’est impossible. L’actualité récente l’a encore montré : à peine la course folle du camion meurtrier stoppée, certains élus ou figures publiques n’ont pu s’empêcher de faire sous eux en 140 caractères, au micro des radios ou sur les plateaux de télévision. Pourquoi leur a-t-on tendu cette perche qu’ils n’auraient jamais dû saisir ?

« La démocratie est le pire des régimes à l’exception de tous les autres ». J’aime cette citation attribuée à Winston Churchill qui n’était pas le dernier pour débiter des âneries que tout equus asinus bâté a tendance à reprendre à son compte sans se soucier du contexte dans lequel elles ont été prononcées ou vérifier s’il ne s’agissait pas d’une citation d’un de ses prédécesseurs… De ce point de vue, Philippe Dallier, Henri Gaino, Alain Juppé, Jacques Myard, Robert Ménard et consorts, soyez rassurés : je ne pense pas qu’il se trouvera un jour quelqu’un pour vous reprendre ou vous citer. Nul être doué d’intelligence et de pensée ne sera assez stupide pour perpétuer votre coupable incontinence verbale. J’ose croire que la postérité (et vous-même, pourquoi pas, à l’exception peut-être de Robert Ménard) voudra oublier que vous avez un jour, sous couvert de l’exercice de votre droit plein et entier à vous exprimer librement, proféré des horreurs, des mensonges, des imbécillités que l’on ne croyait trouver que dans de mauvaises sitcoms des années 80 ou dans les essais réacs d’Eric Zemmour.

Capture d’écran Twitter

J’ai dû me pincer très fort pour ne pas rougir de honte à votre place. La honte, vous savez, ce « sentiment de pénible humiliation qu’on éprouve en prenant conscience de son infériorité, de son imperfection ». Cette sensation qui vous fait penser « je suis en train de dire une connerie que je vais regretter ». Un peu comme ce type qui lors de son mariage a entonné « Ne me quitte pas » devant des convives médusés qui savaient qu’il avait eu une aventure avec le témoin de son épouse. Ou comme ce qu’a dû éprouver ce président en exercice quand il a lancé à un quidam « casse-toi pauv’con ! », oubliant la retenue inhérente à sa fonction et sa stature (à talonnettes) de chef d’État de la 5ème puissance mondiale.

Dans le second cas, c’est sûrement un mauvais exemple. Au temps pour moi.

En lisant vos tweets, communiqués et autres sorties médiatiques rapportées par des organes de presse scrupuleux de montrer leur indépendance (du moins vis à vis du candidat qu’ils ne soutiennent pas), j’ai cru que vous concourriez pour le titre d’homme politique au mieux le plus maladroit de l’année, au pire le moins altruiste. Car il faut soit une bonne dose de distraction soit manquer singulièrement d’empathie pour venir ainsi (et si vite) cracher sur les tombes pas encore creusées des victimes de l’attentat de Nice.

Capture d'écran Twitter
Capture d’écran Twitter

Dérouler le fil d’une pensée monomaniaque dans le but de creuser un sillon politicien, occuper le terrain et le temps médiatique pour exister, invoquer des liens de causalité impossibles ou croire que l’on peut être crédible intellectuellement en pratiquant la politique du si-ma-tante-en-avait-elle-pourrait-aller-à-casting-organisé-par-Jean-Marc-Morandini n’est ni un signe de grandeur d’âme (fût-elle sacrifiée sur l’autel de vos opinions plus ou moins respectables), ni un gage de sympathie en période électorale. A moins que vous ne souhaitiez au fond vous faire détester (ce qui n’est pas exclu), pour mieux vous poser en victime de la démocratie une fois les premières et immanquables critiques que ne manqueront pas de soulever vos aphorismes de foire, vos sophismes de caniveaux, vos comparaisons va-t-en-guerre et vos appels à la généralisation de la haine de l’autre.

Capture d'écran Les Inrocks
Capture d’écran Les Inrocks

Si je ne me retenais pas, je pourrais tenter de vanner comme il m’arrive de le faire à l’occasion sur Internet ou en privé, en jouant sur les mots et en convoquant le rire absurde ou l’humour noir… Je pourrais me moquer de vous en suggérant (au risque de marquer 12 points Godwin d’un coup) que la dernière fois que la police était armée de lance-roquettes pour surveiller un rassemblement de personnes, c’était il y a plus de cinquante ans et que ça n’a pas empêché les camions et les bus d’envoyer des innocents vers une mort certaine. Bien au contraire. Je pourrais vous rappeler (une fois de plus) la définition du sophisme : « argumentation à la logique fallacieuse. Raisonnement qui cherche à paraître rigoureux mais qui n’est en réalité pas valide au sens de la logique ». Ce n’est pas à vous, journaliste et écrivain, que je ferai l’offense de démontrer que votre assertion qui présente les 84 morts de l’attentat de Nice comme la conséquence directe de l’annonce par François Hollande de la levée prochaine de l’état d’urgence est une ineptie mensongère que seuls vos zélateurs les plus serviles prendront comme une expression de votre Q.I. qui ne dépasse assurément pas le taux de participation* au second tour de l’élection municipale qui vous a consacré maire de Béziers.

Je pourrais vous apprendre, à vous qui semblez vouloir poursuivre une longue carrière de chirurgien dentiste spécialisé dans les caries mentales ce qu’est un amalgame. Quand vous déclarez dans un style télégraphique qui ne rend pas grâce à votre savoir-faire habituel en matière de rhétorique torve qui puise ses racines dans vos humanités élitistes (que vous combattez par ailleurs) au moyen d’une phraséologie populiste qui ne se cache même plus « 18 mois/250 morts : quelle action ? Double peine restaurée ? Non. Frontières ? Non. Mosquées radicales fermées ? Non. Stop immigration ? Non », vous ne vous faites ni plus ni moins que l’artisan de la peur érigée en programme politique. Et l’adjectif « nébuleux » que vous employez régulièrement pour qualifier ceux que vous vouez aux gémonies pourrait tout aussi bien caractériser votre propre discours. Tant il est un composite d’idées rances, de promesses électoralistes, d’opportunisme politique et de sujétions à l’intelligence de chacun.

Capture d’écran Twitter

Voilà, je pourrais dire tout cela. Mais je vais m’abstenir. Parce que le mieux est peut-être de vous ignorer tous autant que vous êtes, en vous renvoyant à votre propre incurie de pensée et en vous laissant faire votre examen de conscience. Êtes-vous seulement convaincu de ce que vous racontez ? « Si tous les moyens avaient été pris, le drame n’aurait pas eu lieu ». Vous qui aspirez un jour aux fonctions de ceux que vous critiquez aujourd’hui, en êtes-vous si sûr ? Que direz-vous le jour où (fatalement), alors au pouvoir ou en responsabilité, vous aurez à vous présenter devant les familles des victimes pour égrener la liste des morts et les assurer de votre compassion. Leur direz-vous « désolé, si tous les moyens avaient été pris, le drame n’aurait pas eu lieu » ?

La prochaine fois, parce qu’il y aura une prochaine fois, taisez-vous. Ou mettez vous un slip sur la tête. Ça ne cachera rien, mais ce sera plus décent.

 

Capture d'écran Slate.fr
Capture d’écran Slate.fr

 

* 68,51, NDLR. J’ai été sympa, j’avais aussi pensé à prendre comme comparaison le nombre de buts inscrits en finale par le Portugal face à la France lors de la finale du dernier Euro de football.