Là où la vie s’arrête, elle continue

 

Il se passe quelque chose. A chaque période de l’histoire il s’est passé quelque chose mais là, il se passe quelque chose. Je ne suis expert en rien, si ce n’est en phrases, et encore, pas sûr. Un jour Marguerite Duras a dit dans un entretien : Vous savez, je ne sais pas toujours très bien ce que je dis, ce que je sais, c’est que c’est absolument vrai. Ben voilà, je fais comme elle. Ce qui se passe ?

Il se passe qu’on est informé de tout, tout de suite, on est déformé de tout, tout de suite. L’assassinat de la députée anglaise, Orlando, le couple de flics égorgés devant leur petit enfant de trois ans, la vidéo du criminel qui fait sa réclame djihadiste sur les lieux du massacre,  dans l’appart, la guerre en Syrie, les exécutions en Iran, le génocide au Soudan et en Erythrée dont personne ne parle, le bordel en Libye en Irak, la pluie, la pluie, le printemps pouri en France, les radeaux de la Méduse en Méditerranée, la Grèce, la dette, le fric, Trump, Trump qui trompe, les Nuits debout méprisées par la plus grande partie de la population, le fric, la pub, la jungle de Calais, le FN petite bête qui monte qui monte qui monte, les livres qui ne sont plus lus parce qu’on a plus le temps, les livres qui sont encore achetés mais on se demande pourquoi, par habitude, parce que c’est chic, ou pour conjurer le sort, par superstition, parce qu’on aime l’objet livre, ou pour habiller la bibliothèque, ou par désir parce qu’au fond je crois qu’on a toujours envie de lire, un jour, on en rêve, comme on rêve du grand amour, plus tard, cet été peut-être, l’été prochain, ou à la retraite mais alors commencer par quoi, qui ?

On ne sait plus où aller, on achète ce qui se vend le mieux, le dernier prix Goncourt, savoir ce que lisent les autres, donner son avis sur ce dont tout le monde parle, la polémique du moment, ne pas être largué, et puis non, je parle là d’un microcosme, ça ne lit plus le monde, presque plus, plus le temps pour la lecture, plus la place, on lit sur le net, les gros titres, on lit les images, c’est trop subversif la lecture, déjà on lit la Bible et le Coran, ou plutôt on récite sans lire, c’est presque tout, et on a perdu la concentration, c’est du temps qui échappe à l’économie la lecture, du temps improductif, contre l’idée même de production, alors voilà, voilà, les écrivains se lisent entre eux et puis c’est tout, c’est comme dans les théâtres publics où le public est fait de gens de théâtre, comme dans les théâtres privés où le public est fait de cars de retraités en goguette, on est masturbatoire et endogamique à mort, on like, ça sent mauvais pour les Humanités.

De toute façon les déclinologues disent qu’on en a pour deux à trois générations, à tout casser, alors après soi le déluge, l’humanité va disparaître de toute façon, ce ne sera pas la révolution ni la troisième guerre mondiale, ce sera la première guerre civile mondiale, un terrorisme généralisé comme un cancer, on voit déjà les métastases. La lutte de Jacob avec l’ange, à armes égales, jusqu’au petit matin et il ne restera plus que quelques animaux, les renards peut-être. Mais les optimistes à la Michel Serres ont peut-être raison en affirmant que Petite Poucette sauvera le Monde avec son petit pouce digital, on ne peut vraiment savoir ce qu’un bébé d’aujourd’hui qui gazouille dans un berceau avec un iPad peut faire ou va faire, ce qu’il va inventer. Google est plus fort plus puissant qu’un Etat, que va pouvoir faire Google ? Demain est inimaginable car l’avenir n’est même plus l’avenir d’avant, il n’a plus la même durée, avant l’avenir durait longtemps, aujourd’hui le temps de l’avenir est devenu exponentiel, je veux dire qu’il accélère à mesure qu’il arrive, nos cerveaux nés au XXè siècle ont du mal à suivre, à comprendre, car ce sont même ces notions de l’avenir, du présent et du passé qu’il faut revoir, redéfinir, tout a changé comme de nature, y’a du quantique là-dedans, y’aura de plus en plus de quantique. Comme sur un vélo alors qu’on amorce une pente il faut changer de vitesse, si le vélo est de mauvaise qualité ça déraille.

« Le monde devient fou », je lis cela de plus en plus souvent, sur FB, ailleurs. On se lamente, on parle de la grande violence du monde actuel. Je ne sais pas. A l’époque des jeux du cirque à Rome, des premiers chrétiens martyrisés, à l’époque des sorcières brûlées vives, de l’Inquisition, de l’extermination des peuples d’Amérique du Sud et des Indiens d’Amérique du Nord, à l’époque de la traite des Noirs, la nuit de la Saint-Barthélemy, Shoah… et j’en passe, et j’en passe, et j’en passe… le monde d’alors n’était-il pas fou ou violent ? Il paraît que Sapiens n’était pas plus intelligent que Néandertal, il paraît qu’il était seulement plus agressif. Nous sommes Sapiens, et même Sapiens sapiens. La différence aujourd’hui est que nous ne pouvons plus nous voiler la face, oublier, prendre le temps du recul et de la digestion. Tout arrive en même temps et tout est visible, ça crève les yeux, le brouhaha est immense, on se s’entend plus penser, chaque jour est un jour de deuil, surenchère dans la tragédie, le malheur, alors ça culmine, on finit par ne plus avoir les mots, puis il faudrait parler de tout, pourquoi choisir ?

Tout est important. Chaque lutte. Chaque vie. Chaque mort. Alors l’empathie en prend un coup, on se blinde. Bien obligé. On se blinde et on se sent coupable. Coupable de tout, coupable de ne pas avoir la force de tout embrasser. Et ceux qui ne se blindent pas deviennent fous, dépressifs, se suicident. Ou bien ils deviennent fous de cynisme, avec leur carapace d’Alien, fous d’indifférence, on veut sauver sa peau, sa peau, sa gueule, c’est triste, c’est si triste on se dit mais les mots se vident de leur sens, s’ils gardaient leur sens les mots ils seraient insupportables, comme dans les livres parfois, certains livres, insup-portables, littéralement, alors on avale les tisanes détox, on vide le sens des mots, on mange bio et commerce équitable autant qu’on peut, on prend les anxiolytiques et les antidépresseurs et les thymorégulateurs, parfois on va au cinéma pour se déconnecter un peu, ou on se tape des séries, on regarde les infos comme on regarderait un aquarium, on chope la petite phrase par-ci, par-là, qu’il n’est nul ce gouvernement, il est nul le gouvernement, c’est nul un gouvernement, non ?

Et putain Marine, et putain Mélenchon qui ne peut même pas faire alliance avec le PC, y’en a pas un pour mettre son ego un peu de côté, un tout petit peu… car l’ego il enfle, c’est la seule chose qui enfle partout, qui ne connaît pas la crise, alors aussi pour s’enfuir on rêve très fort aux sagesses pour tous, après les mariages du même nom, y’a Frédéric Lenoir à la voix rassurante, y’a le psy Christophe André, le philosophe Alexandre Jollien, des types bien, vraiment, me moque pas mais mais bon, méditation de pleine conscience, les trois sages comme les Rois Mages, non en fait ils sont quatre, y’a Mathieu Ricard aussi, bien sûr : ne plus penser à rien, laisser flotter les pensées, regarder sa respiration, elle va, elle vient, le diaphragme monte et descend, on ne fait pas l’effort pour chasser la pensée, non, on ne lui oppose rien, c’est ça le secret, on la laisse passer, essayez, vous verrez, de guerre lasse la pensée finit par s’en aller, c’est magique, une pensée brouillonne chasse l’autre, tout est si relatif, un arbre, on est un arbre, une montagne, on devient montagne, puis ciel, puis merde, c’est écrit dans le livre, le bonheur est à la portée de tous, merde, comme la fatigue, l’oubli, la connerie, la fatigue due à la connerie, putain Marine… Moi je suis déjà un vieux con, 40 ans. J’ai connu une époque où Marine c’était Adjani dans les romans de Guibert, c’était alors un des plus beaux prénoms du monde. Regardez ce qu’ils en ont fait…