Juste un baiser

Je suis né le 15 février 1976 mais d’une certaine façon je suis né ce jour de 89, jour que je n’ai pas noté, que j’ai longtemps nié, j’ai voulu nier son caractère fondateur, j’avais 13 ans. J’étais précoce, j’allais souvent dans ce jardin public, j’avais remarqué que les hommes y marchaient d’une drôle de façon, avec une drôle de lenteur, cette lenteur était pleine de signes et de signaux, c’était fascinant à voir, un spectacle fou, tout un monde.

Les hommes marchaient dans les petites allées sombres, ils disparaissaient dans les bosquets, réapparaissaient, et je les imitais. J’imitais leur lenteur, leurs apparitions, leurs disparitions, j’avais très peur mais c’était une peur aussi délicieuse que grande, une peur irrésistible, une boule chaude dans le ventre qui n’était pas un choix, un nœud brûlant de culpabilité, éducation judéo-chrétienne oblige, une force enfin qui me faisait traverser le jardin, faire des détours encore et encore, à la fois proie et prédateur, jusqu’à ce que je vois arriver la menace, le danger, ce jour-là de ma deuxième naissance, ils étaient trois, grands, forts, presque beaux, vulgaires. Ils ont commencé par siffler, puis ils m’ont insulté, je ne me suis pas mis à courir. J’ai accéléré mon pas, derrière moi je les sentais se rapprocher, j’aurais pu courir, j’aurai dû courir de toutes mes forces mais quelque chose en moi me disait : Si tu cours tu es coupable, tu as fait quelque chose de mal, tu es comme les hommes lents. Alors marche normalement, fais celui qui ne comprend pas, ils se lasseront, dès que tu seras sorti du jardin, tu seras alors hors de danger.

Je me suis chanté cette chanson. J’ai eu tort. Je suis sorti du jardin du côté des terrains de tennis, c’est là qu’ils m’ont rattrapé, le premier coup m’a mis à terre, une claque très forte qui a fait bourdonner mon oreille droite, ou bien c’était un coup de poing, j’ai entendu les mots sale pédale, crevure, tapette, on va te crever, t’entends ? On va te buter ! Et je les ai cru. J’ai vraiment cru qu’ils allaient le faire, qu’ils étaient en train de le faire. Les insultes pleuvaient, les crachats, les mollards, l’un des trois a même pissé sur moi. J’ai bu le lait noir, j’ai attendu la mort, j’avais 13 ans et je me souviens que j’étais prêt à recevoir la mort. « Lait noir de l’aube nous buvons le soir le buvons à midi et le matin nous le buvons la nuit, nous buvons et buvons, nous creusons dans le ciel une tombe où l’on n’est pas serré. » Paul Celan. J’ai bu et j’ai mordu la poussière comme on dit, j’avais de la terre et du sang dans la bouche. Je me souviens du goût, je me rappelle les coups de pieds, dans le ventre, dans le dos, sur le visage que d’abord je protégeais avec mes mains puis plus du tout. Car sans réfléchir j’ai trouvé une parade, je me suis à faire le mort, vraiment, je ne bougeais plus, je ne respirais plus, je m’efforçais de ne plus réagir, de ne plus leur offrir la moindre réaction même lors du dernier coup de pied dans la gueule, et cela m’a sauvé, en me tuant, en me tuant vraiment, psychiquement. Ça m’a sauvé parce que je crois qu’ils ont eu peur de ce qu’ils avaient fait. Ils ont eu peur de voir mon corps inerte, peur de voir que je ne me protégeais même plus le visage. Je leur offrais ma vie, ça les a effrayé. Ils sont partis en courant. Peut-être qu’ils n’avaient pas peur en fait, mais juste envie de passer à autre chose, je ne sais pas. Je ne saurai jamais ce qu’ils avaient dans la tête, de quelle haine, de quelle misère et de quel ennui leur haine était faite.

Quoi qu’il en soit je suis resté là un moment, un cadavre à terre, personne n’est venu me relever, j’ai mis du temps avant de comprendre que je n’étais pas mort. Je veux dire que j’ai mis du temps avant de revenir de cette mort, de naître une seconde fois, à 13 ans plus une heure. Je suis donc né un jour de 89 mais d’une certaine façon je suis né en 1969, aussi, exactement le 28 juin, cela je l’ai appris dans les livres, mais ça revient au même. Ça s’est passé à New-York, au Stonewall Inn, dans le quartier de Greenwich. Le club appartenait à la mafia mais on s’en foutait, c’était cool, y’avait des transsexuelles, des transgenres, des travestis, de jeunes hommes efféminés, des machos actifs et passifs à la moustache dure, des nounours au cœur tendre, des prostitués, des sans-abri, de la drogue, du désir, de l’amour, beaucoup d’amour et de joie. Les descentes de police étaient monnaie courante, les insultes j’en parle même pas, les coups, les tabassages en règle j’en parle même pas… puis un jour ce fut trop, ce 28 juin le raid de la police fut le raid de trop, ça a pété, ce furent les émeutes de Stonewall, et l’idée d’une communauté naquit, la Pride, etc. I am GAY, I mean good as you ! Do U understand ? GOOD AS YOU ! Alors voilà, je ne sais plus très bien, je suis né en 69 puis en 76 puis en 89. Mais ce n’est pas tout, je suis né en 98, à 22 ans, place Dauphine puis sous le pont de Suresnes, mais ça, je n’ai pas envie de raconter. Plus tard, une autre fois, ou pas, on verra. De la même façon je suis né dans les triangles roses pendant la guerre, dans les camps, je nais chaque fois qu’un homosexuel (ce masculin est neutre en réalité, je parle aussi des filles, bien sûr, et des trans) est jeté d’un immeuble en Arabie Saoudite ou ailleurs, par Daesh ou autre, chaque fois qu’un homosexuel africain est trucidé, je dis trucidé car là-bas ils y vont souvent à la machette, et les lesbiennes sont violées à la chaîne pour leur montrer ce que c’est qu’un homme. Je nais c’est-à-dire que je crève, que j’en crève de tout cela et ce n’est pas une image, un jeu de mot, une métaphore : ma vitalité, mon désir, mon espoir diminuent chaque jour, chaque année. Je suis né en lisant De profundis d’Oscar Wilde, je suis né en 1898 avec La ballade de la Geôle de Reading. Je suis né dans la nuit du 1er 2 novembre 1975, sur une plage d’Ostie, quand la voiture est passée et repassée sur le corps sans vie de Pier Paolo Pasolini, meurtre homophobe ou politique, un peu beaucoup des deux ?

Je suis né en 93, pendant le film Philadelphia, à l’époque je ne savais pas grand chose du Sida, le cancer gay comme ils disaient, à l’époque je ne savais pas grand chose de la Callas non plus, je suis né pendant cet air de la Mamma morta, Andrea Chénier, je suis né dans les streets of Philadelphia en suivant la voix de Bruce Springsteen, je suis né le 27 décembre 91, à Clamart, quand Hervé Guibert a expiré. Je suis encore né le 15 avril 1989 avec la mort de Koltès. J’ai subi deux nouvelles naissances : le 30 septembre 95 dans le 14ème à Paris, avec la disparition de Jean-Luc Lagarce, Juste la fin du monde, et je suis né le 3 octobre 2005 à Paris, quand l’invincible Dustan Guillaume est mort, Dans ma chambre, William Baranès, Plus fort que moi. Je suis né en 2009 lorsque j’ai lu Retour à Reims de Didier Eribon, Eribon qui m’a fait comprendre le sens de l’insulte, idem en 2014 quand j’ai lu En finir avec Eddy Bellegueule d’Edouard Louis. J’oublie sûrement d’autres naissances c’est-à-dire autant de morts à moi-même : je suis blessé par le monde, blessé à mort, le monde me blesse sans arrêt, et cela fait naître en moi des couches de conscience supérieure. « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. » Antonio Gramsci. Je n’ai qu’une vie mais je n’arrête pas de la voir me quitter, et j’en ai marre, car ça me tue, je n’arrête pas de naître. Je suis né il y a quelques heures, à Orlando en Floride. Les corps ne sont toujours pas enterrés. C’est tout récent, c’est énorme, je n’ai aucun recul vis-à-vis de cet événement. Je regarde les 49 noms, les photos, les indications sur leurs vies, les photos encore, leurs regards. Le Pulse était une boîte afro-latino LGBT, j’aimerais savoir quelle musique passait quand le pauvre type s’est mis à tirer. Je regarde Paris is burning, le Pulse était sûrement différent mais je veux croire qu’il y avait quelque chose de commun.

Dans Paris is burning les Rois et les Reines règnent sur un royaume éternel. Ils sont pauvres, ils sont immensément riches, ils se foutent des identités. Ils s’en foutent tellement qu’ils les ont toutes, les identités, ce mot qui serait à bannir. Il n’y a pas plus d’espèces, de races que d’identités. Il y a les êtres vivants et toute vie est sacrée, tout corps un Temple, voici ma seule religion. Pour moi ça va d’un arbre à un chien, une vache, en passant par un black, un juif, un jaune ou un pédé, un rebeu, une gouine. C’est du pareil au même, du vivant = du sacré. Il y a 49 anges qui dansent pour l’éternité sur une musique de salsa, ou sur Rihanna, ou sur Madonna. Cette année j’irai à la Gay Pride, les dernières années je n’y allais plus parce que je n’y voyais qu’une fête techno, bouffée par les marques, les sponsors, j’étais con, j’avais perdu de vue l’essentiel. Je n’ai pas de fiancé en ce moment mais j’espère que je trouverai un garçon à embrasser en public lors de la prochaine Gay Pride. Juste un baiser, en public, à la face du monde. Contre la mort. Tout contre.

J’en ai marre de naître, et de mourir. De naître à force de mourir. Lors de la prochaine Gay Pride à Paris, le 2 juillet, en embrassant ce garçon que je ne connais pas encore, je n’oublierai pas ceci : je commémorerai dans ce baiser les émeutes de Stonewall, les anges d’Orlando mais aussi toutes les minorités opprimées. Ma communauté c’est la minorité opprimée.