William Burroughs, œuvres plastiques (Semiose Galerie, Paris)

 

Exposition William Burroughs © JP Cazier
Exposition William Burroughs © JP Cazier

Les livres de William Burroughs sont évidemment très connus, mais ses œuvres plastiques le sont beaucoup moins, n’étant généralement pas considérées comme significatives d’une démarche réellement artistique. C’est donc avec une certaine audace que la Semiose Galerie présente, jusqu’au 23 juillet 2016, une sélection d’œuvres de Burroughs inédites en France.

Si Burroughs se met à peindre relativement tard, son activité d’écrivain impliquait déjà une certaine proximité avec la création plastique. Sa pratique du cut up et du montage de fragments se rapproche du collage. De même, les scrapbooks qu’il compose dès les années soixante assemblent collages, textes et peintures. Enfin, grâce à ses collaborations avec le cinéaste Anthony Balch, Burroughs a pu dès les années 60 participer à la création d’images et d’œuvres cinématographiques. C’est donc bien avant qu’il produise des œuvres plastiques de manière autonome et régulière que Burroughs est déjà engagé dans d’autres pratiques que la seule écriture – son écriture même impliquant un rapport aux arts plastiques et à certains de leurs procédés. Son travail d’écrivain semble toujours bordé et traversé par des pratiques artistiques qui déplacent le littéraire, le questionnent, le mettent en crise ou lui échappent.

Si ses scrapbooks sont encore tributaires de la forme du livre, dans les années 80 Burroughs se met à créer des œuvres qui s’émancipent de celle-ci sans pour autant imiter les formes déjà connues et reconnues de l’art. Il est frappant de constater que lorsqu’il se met ainsi à créer, Burroughs n’est pas un artiste tâtonnant, s’essayant d’abord à diverses tentatives variables. Comme Michaux, lorsqu’il s’engage dans la création plastique, c’est en privilégiant dès le début des axes affirmés et des partis pris clairs. Ce sont certains de ces partis pris que les œuvres présentées à la Semiose Galerie mettent en évidence.

Exposition William Burroughs © JP Cazier
Exposition William Burroughs © JP Cazier

Le travail plastique de Burroughs pourrait s’apparenter au tachisme et à l’art informel. Il est significatif que dans ses œuvres plastiques Burroughs rompe avec la narration, avec le récit qui habite encore ses textes – même si ceux-ci, bien sûr, abordent le récit en le déstructurant, en renouvelant profondément ses conditions, ses enjeux et ses codes. Les œuvres de Burroughs ne sont pas de l’illustration ou la transposition de récits sur un autre support. La radicalité de leur engagement tient à ce que Burroughs privilégie au maximum les éléments les plus élémentaires de l’œuvre plastique : matière, geste, couleur, et qu’il s’en tienne à ces éléments. Ses œuvres sont exclusivement cela : de la matière, des gestes, de la couleur montrés pour eux-mêmes sans addition d’un prétexte narratif. Il s’agirait d’un art abstrait radical, où seule la dimension esthétique de l’œuvre importe : sa matière, ses rythmes, ses processus. De ce point de vue, l’artiste dont il serait le plus proche serait peut-être Jackson Pollock. Certaines œuvres contiennent des lettres, peut-être des mots, mais indistincts, noyés dans la couleur, fondus dans le geste, absorbés par la tache – elles semblent contenir des lettres mais à peine visibles, disparaissant – ou en train d’apparaître – dans le mouvement d’un geste plus large, diluées dans la couleur qui s’élargit à l’espace entier de la peinture. La peinture ne serait alors pas simplement le contraire de la langue : elle en serait l’échappée, la fuite, pour des zones plus « élémentaires ».

Jean Oury s’intéressait, dans l’œuvre, à ce qui la précède – non pas à ce qui lui serait extérieur et antérieur, mais à ce qui dans l’œuvre renvoie à ses processus de création, aux gestes, aux mouvements qui existent avant son existence, sa fixation en un objet ou une signification (cf. Création et schizophrénie, Galilée, 1989). L’œuvre créée implique une création qui n’est pas l’œuvre elle-même mais un ensemble informel, un espace où n’existent encore que des rythmes discontinus, des chemins à peine consistants, en perpétuel mouvement, une instabilité des matières, un espace ouvert, non encore refermé en une signification, une œuvre, une intention. C’est ce qu’Oury appelle l’espace du « pré », « un espace pré-représentatif, pré-intentionnel, pré-perceptif » : « un mouvement qui n’est pas forcément pris dans une intentionnalité, vers un but, vers une œuvre ; c’est un mouvement ». Ce qui intéresse Oury, c’est dans l’œuvre le chemin vers l’œuvre, chemin ouvert, sans direction, sans forme – rythmes et bifurcations d’une marche tâtonnante, traces et danse d’un pas qui n’appartient encore à aucun corps. Les œuvres de William Burroughs se tiennent dans cet espace et n’en sortent pas, demeurent au plus près du « pré », toujours avant que la forme et la signification ne prennent, que l’intention ne fige et referme toutes les possibilités du chaos. Burroughs le suggère d’ailleurs lui-même : « Au départ, lorsque j’écris, je ne peux m’empêcher de savoir exactement ce que je suis en train de coucher sur le papier. Lorsque je peins, je ne sais pas, je vois avec mes mains et j’ignore ce que mes mains ont fait tant que je n’ai pas observé le résultat. Ce n’est qu’après, en regardant la peinture terminée, que je me rends compte de quoi il est question ». Peindre est alors compris par différence d’avec l’écriture, permettant de faire ce que l’écriture ne permet pas, et est défini par l’ignorance de ce que l’on fait, par la réalisation d’un processus aveugle, non intentionnel, l’existence d’une dynamique autonome, essentiellement ouverte. Les œuvres de Burroughs, en ce sens, sont moins des œuvres que des pré-œuvres, traces de ce qui est la condition de l’œuvre mais qui en même temps, dans l’œuvre, lui échappe.

Exposition William Burroughs © JP Cazier
Exposition William Burroughs © JP Cazier

Les œuvres de Burroughs seraient donc d’abord des naissances, des apparitions ne donnant lieu à aucune apparition mais demeurant dans l’état d’apparaître, dans la durée infiniment persistante de l’apparaître (d’où, par exemple, la valorisation de la tache, ou des lignes embrouillées). C’est d’ailleurs, déjà, cette logique qui est présente dans les livres de Burroughs, perceptible « derrière » le langage, à travers toutes les ruptures et tous les montages que Burroughs exhibe dans ses textes où persistent l’aléatoire, la confusion, l’informel, l’incohérent. C’est cet espace qui est celui, par définition, de la poésie. Mais, chez Burroughs, c’est dans la peinture que cet espace existe le plus pour lui-même puisque sa peinture n’est rien d’autre que cet espace à vif. Ainsi, les matières, les couleurs, les rythmes acquièrent ici une autonomie radicale, ne disant qu’eux-mêmes, leur vie joyeuse et déchainée. Si cette vie rejoint celle des toiles de Jackson Pollock, elle est aussi celle que l’on peut contempler, encore, dans les peintures d’Henri Michaux.

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Cette logique générale se retrouve dans les supports utilisés par Burroughs. Il est frappant que, de manière générale, il n’utilise pas les supports habituels de l’art – comme la toile par exemple –, ceux qui donneraient a priori une intention, une direction, une signification à sa pratique. Les supports qu’il utilise volontiers sont quelconques : cartons, portes, plaques de bois trouvées. L’irruption, l’utilisation, l’exhibition du quelconque font partie de l’art contemporain (et même avant, si l’on songe par exemple à Manet), et Burroughs, de ce point de vue, reprend un des points de vue centraux de la pensée artistique contemporaine. Mais chez lui, ce parti pris, qui n’est pas seulement identifiable à ce que l’on appelle l’art brut, participe de ce positionnement dans l’espace du « pré » : le geste n’est pas pris dans un contexte et des conditions qui seraient déjà artistiques mais semble relever d’une spontanéité sans intention autre que celle de peindre, de suivre des rythmes, de répandre de la couleur. En ce sens, chaque œuvre isolée, encadrée, paraît prélevée à l’intérieur d’un processus qui la dépasse, qui ne se fixe dans aucune œuvre particulière. On retrouverait ici quelque chose qui pourrait s’apparenter au cut up mais au lieu de présenter un fragment extrait d’un texte, il s’agirait de fragments prélevés sur la peinture, sur le mouvement général de la peinture qui n’est pas celui d’une œuvre mais de l’espace du « pré », du monde chaotique dans lequel cette peinture peut exister.

Il est évident que la peinture de Burroughs ne peut que donner une place centrale à l’aléatoire, au hasard – qui est la place par définition de ce qui ne peut exister qu’à la surface même du chaos. Si c’est cette place que revendiquent déjà les textes de Burroughs, celle-ci est affirmée et tenue de manière encore plus radicale par sa peinture – peinture aveugle, haptique, d’un espace abstrait, purement pictural, dont Burroughs semble suivre et déplier toutes les implications, quitte à sortir avec joie des cadres habituels de l’art et de l’anti-art, pour une enfance de la peinture qui est la vie de la peinture, comme elle est la vie de la poésie, c’est-à-dire la vie du monde.

Exposition William Burroughs, du 4 juin au 23 juillet 2016, Semiose Galerie, 54 rue Chapon, 75003 Paris.

A l’occasion de cette exposition, la Semiose Galerie édite le premier numéro d’un magazine intitulé « Please to meet you », consacré à William Burroughs (74 p., 14 €).

magazine Please to meet you