Ô vous, frères humains : « pour faire face à la haine »

Albert Cohen - Luz

« Un enfant juif rencontre 
la haine le jour de ses dix ans. J’ai été cet enfant. »

[Albert Cohen]

En adaptant Ô vous, frères humains d’Albert Cohen, Luz montre combien la haine est atemporelle et sans limite, et se nourrit de la folie des hommes jusqu’à la déraison de ceux qui en sont victimes. Luz signe un livre prégnant d’humanité, véritable cri surgi du passé mais ô combien et malheureusement toujours d’actualité.

LuzUn jour de 1905, à Marseille, à l’âge de dix ans, le jeune Albert Cohen subit une humiliation terrible, insulté par un camelot qui assène à l’enfant qu’il est un «sale youpin». Une injure et une injustice qui marqueront à jamais l’enfant et nourriront l’œuvre de l’auteur de Solal et Belle du Seigneur. En 1972, Albert Cohen racontait cet « épisode » (si peu anecdotique) de son enfance dans Ô vous, frères humains repris par Luz aujourd’hui. Il en faisait le point de départ de la réflexion d’un homme à l’automne de sa vie. Luz, lui, prolonge le manifeste et fait œuvre de vigilance, «pour faire face à la haine. À la haine antisémite, comme à toutes les haines».

Ô vous, frères humains par Luz est tristement duale, avec en miroir, deux auteurs (Albert Cohen et lui), mais aussi deux Luz – celui de Catharsis et le dessinateur de presse – et deux expériences de la folie vécues à des années d’écart. Mais une souffrance commune, terrible et fondatrice. Le choix de Ô vous, frères humains est loin d’être inconséquent : le livre de Cohen parle d’antisémitisme, de haine, de construction de soi dans un monde violent. Ô vous, frères humains retranscrit l’antisémitisme latent (1905 est l’année de l’épilogue de la réhabilitation d’Alfred Dreyfus, de la loi de séparation de l’église et de l’État, du VIIè congrès sioniste un an après la mort de Theodor Herzl) et la vindicte dont les juifs sont l’objet. Luz a connu la terreur insurmontable, la violence, la haine, la mort, la folie.

Capture d'Øcran 2016-04-24 à 15.21.57Cent vingt ans séparent l’épisode vécu par le jeune Albert des attentats de Charlie Hebdo et la prise d’otages de l’Hyper Casher de Vincennes. Entre ces deux événements, si distants dans le temps mais si proches dans leur violence intrinsèque, le monde a connu deux guerres mondiales (et bien d’autres conflits) et l’holocauste. Semblant traverser les siècles, les idéologies de mort et le fanatisme envers des hommes qui n’ont commis qu’un seul crime, celui d’être né juif, ont prospéré. Et prospèrent toujours.

Ce qui fait du livre de Luz une œuvre d’importance dans le parcours du dessinateur, c’est qu’elle s’inscrit dans une volonté de «redonner une seconde existence à ce cri écrit au XXe siècle pour qu’il soit aussi le cri des humanistes du XXIe siècle», comme il le déclarait à Nicolas Tellop pour Diacritik. Sa démarche créatrice s’imprègne du propos d’Albert Cohen et participe de sa propre reconstruction en tant qu’artiste. Après la tuerie de Charlie Hebdo, si Luz a eu besoin de coucher sur le papier avec Catharsis « les images qu’il avait en tête pour se réapproprier le temps », « le brouillard était toujours là, et la folie [lui] collait toujours comme une boue impossible à racler ».

Marcher dans les pas d’un autre, et en particulier ceux d’Albert Cohen enfant, a été une sorte de libération : je pouvais parler des angoisses qui subsistaient en moi sans me dessiner au cœur de l’action.

Capture d'Øcran 2016-04-24 à 15.21.41Avec Ô vous, frères humains, Luz puise donc dans la mémoire d’Albert Cohen s’interrogeant au crépuscule de son existence. Et par-delà les mots, dans la sienne propre, pour mieux prolonger et transcender le questionnement de l’écrivain. Et regarder le monde en face.

Plus encore, Luz montre et démontre (si besoin était) qu’il est un artiste avant tout et ne peut être réduit au dessinateur de presse qu’il a longtemps été. L’exercice lui est d’ailleurs devenu difficile. Lors de notre rencontre il y a un an lors de la sortie de Catharsis, Luz m’expliquait comment dessiner lui avait permis de se réapproprier son intimité perdue et préfigurait ce qui allait venir : c’était un retour aux sources, à ce qui fait l’essence de son engagement en bande dessinée ; raconter des histoires, dire le monde, sortir de l’introspection (ou de l’autobiographie comme dans Claudiquant sur le dancefloor ou Faire danser les filles, aux éditions Hoëbeke) pour aller vers une expression plus large de son art et de ses convictions. Quitte à être mutique et onirique – la quasi absence de dialogues et le texte d’Albert Cohen reproduit par Luz se complétant pour mieux exprimer l’indicible mal être du jeune enfant et de l’auteur de bandes dessinées.

Graphiquement, Ô vous, frères humains est habité, au sens propre comme au sens figuré, de l’esprit de Will Eisner – que Luz évoque en entretien –, avec ces longs traits jetés, cette esthétique noir et blanc qui magnifie les ombres et casse les perspectives. Un renvoi d’autant plus symbolique que Will Eisner a dénoncé la haine et l’antisémitisme dans Le Complot ou Fagin Le Juif. La force du livre de Luz tient aussi au fait qu’il s’est appliqué à se couler dans un style daté, sans confiner à la caricature, par sa représentation du début du XXè siècle, en croquant des personnages semblant tout droit sortis des pages de périodiques tels Le Petit Journal ou Le Petit Parisien (de sinistre mémoire en ce qui concerne le dernier).Luz

Enfin, comment ne pas voir dans Ô vous, frères humains une métaphore à rebours du monde moderne, avec ces murs sur lesquels s’écrivent des messages antisémites, des insultes, des proclamations lapidaires et définitives. Le jeune Albert a été confronté, mis au pied de ces murs qui suintent la haine, Luz les met en perspective de nos murs contemporains (Facebook, Twitter, fils de conversations de forums divers) sur lesquels les fielleux, les salisseurs, les révisionnistes continuent de déverser leur bile rance et leur venin raciste encore et toujours, en toute liberté et impunité. Comme ce camelot autrefois.

« Cette fois, je voulais voir les yeux de cet enfant. Alors je l’ai dessiné afin qu’il me regarde.

Qu’il nous regarde.
Et que l’écrivain qu’il était devenu nous interroge encore. »

[Luz]

ô vous frères humains

Luz, d’après l’œuvre d’Albert Cohen, Ô vous, frères humains, 136 p. n&b, Futuropolis, 19 €

Lire les premières planche ici

Lire ici le grand entretien de Luz avec Nicolas Tellop

De Luz, chez Futuropolis : Catharsis, Prix Nouvelle République 2015 et Prix France Info BD actualité et reportage 2016, 136 p., 14 € 50