Joseph O’Connor, Muse

Maire O Neill as Pegeen Mike in the original Abbey Theatre 1907
Maire O Neill as Pegeen Mike (1907)

Le titre français du roman de Joseph O’Connor, Muse, place Molly Allgood au centre du récit: Molly, comédienne, nom de scène Maire O’Neill, « maîtresse perpétuelle », « doublure » de John Synge (1871-1909), l’un des plus grands dramaturges irlandais.

Elle a 19 ans, John 37, leur passion est dévorante et interdite. Les conventions les forcent au silence et à la dissimulation. Elle était son « enchanteresse », il était son « vagabond ». À la mort de Synge, Molly doit rendre ses lettres brûlantes. Cinquante ans plus tard, l’actrice se souvient de l’amant, dans les brumes de Londres, les souvenirs surgissent, le désir jamais éteint. Le présent décline le passé, un passé qui est ce déclin (alcool, pauvreté, solitude).

Joseph O'Connor MuseLe titre original du roman, Ghost Light — « superstition ancienne parmi les gens de théâtre. Quand la salle est déserte, une lampe doit toujours demeurer allumée pour que les fantômes puissent jouer leur propre pièce » — renvoie davantage à la dimension dramatique du roman : les relations d’un auteur et de son actrice, le monde du théâtre, ses coulisses, les destinées contrastées de deux sœurs, Molly sur les planches, Sara Allgood devenue star à Hollywood… Comme cette présence à la fois fantomatique et permanente d’une lumière, Synge éclaire les dernières heures de Molly, automne 52. «Tu as soixante-cinq ans maintenant». Molly, au bord de la mort, démunie, pauvre, condamnée à vendre ses dernières reliques d’une époque glorieuse pour survivre. Molly se souvient de John, «tu te vois à distance, un peu comme un personnage dans une histoire».

« Ainsi se déroule le temps (…). On s’enfonce dans ses spirales intérieures et il devient difficile d’en ressortir ».

John Millington Synge
John Millington Synge

Joseph O’Connor creuse l’absence, remplit le silence de ces lettres à jamais perdues, joue du contraste entre deux êtres que tout opposait : elle, jeune femme promise à un brillant avenir scénique et lui, dramaturge plus âgé, condamné par un cancer. Elle catholique, lui protestant. L’Irlande les réunit, le théâtre, une passion. Joseph O’Connor sublime une histoire réelle, fait de la fiction le prisme d’une histoire longtemps tue, perdue. Le roman est comme ce miroir dans lequel se mire Molly, se maquillant légèrement, se préparant pour ce qu’elle ignore encore être son dernier rôle, elle « imagine les scènes auxquelles cette glace a assisté ».
L’air est comme saturé de réminiscences et de regrets, « ces souvenirs papillons qui volettent autour de toi la moitié de la journée, ce passé qui suinte des armoires ». Le roman est nourri de répliques théâtrales que Molly se remémore, de citations, de dialogues imaginaires avec Synge, mêlant souvenir et invention. « Chaque mot, tu t’en souviens encore. Tu es une professionnelle de la mémoire ».

Muse suit le fil retors de la mémoire, retours en arrière et présent se télescopent, épaissis de conditionnels — le regret, éternel, de ne pas avoir quitté l’Irlande, de ne pas avoir rejoint « votre terre promise », l’Amérique, « le jeune pays courageux où les différences ne comptent pas et où tous doivent se réinventer ». Désormais « la Mort » rode, suit Molly dans les couloirs de la BBC où elle doit enregistrer une pièce radiophonique. Et les mots qui ont nourri la vie de Molly, sa carrière de comédienne, son amour pour le Shakespeare irlandais, doublent sa fin. Molly parvient à finir son texte, le Commonwealth écoute en direct. Elle rentre, brûle quelques livres pour se chauffer. Son existence se termine comme un fait divers. « On pense qu’elle était d’origine irlandaise et aurait peut-être travaillé un temps dans le théâtre ». Molly devient Muse.

Monologue à la seconde personne du singulier de Molly, le récit met à distance présent et passé, entre-deux de l’ironie et du souvenir. Ce « tu » est aussi celui de l’écrivain face à cette femme devenue personnage, parfois mise en récit sous forme d’un « elle ». La force de Muse est dans son absence de linéarité, et, comme un reflet inversé de la passion narrée — brisée par les contraintes sociales et familiales — dans son refus des frontières : Joseph O’Connor mêle, avec brio, documents authentiques et lettres fictives, faits attestés et imaginaire romanesque, construisant, in praesentia, une impressionnante figure de femme inspiratrice, et, in absentia, celle de Synge mais aussi le portrait d’une époque et du monde du théâtre. Roman du temps qui passe et s’imprime, Muse, c’est enfin « La Mort », « la Mort écoute les mots. Elle les a déjà entendus. Elle aussi possède un exemplaire de la pièce ».

Joseph O’Connor, Muse, traduit de l’anglais (Irlande) par Carine Chichereau, 10/18, 336 p., 8 €