Delitoon garde la ligne (entretien avec Didier Borg)

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En 2011, Delitoon « inventait une nouvelle façon de lire de la BD sur Internet ». Quatre ans plus tard, à la veille de l’ouverture du Festival d’Angoulême, le site qui a importé en France le concept des webtoons coréens fait peau neuve. Une évolution, une refonte ? « Une naissance », explique Didier Borg, éditeur de bandes dessinées et créateur de Delitoon.

Tout est parti d’un constat et d’une découverte : l’utilisation grandissante des supports numériques pour consommer des médias et la rencontre avec les webtoons, nouvelle forme de bande dessinée qui se lit sur tous types d’écrans, ordinateurs, tablettes, smartphones…

Capture d’écran 2016-01-25 à 23.42.07Didier Borg a donc eu l’idée de lancer Delitoon, site de diffusion de bandes dessinées en ligne (qui respecte le modèle coréen, avec le « webscrolling » naturel qui permet de faire défiler les images dans le sens vertical, là où la pratique européenne fait encore du page à page). Plus encore, il ne s’agissait pas de transposer des BD existantes pour les lire sur la toile (Delitoon n’est pas une simple liseuse) mais bien de diffuser des séries originales, faites sur et pour le net.

LastmanDès lors, Delitoon est-il un seulement un site pour les « geeks » ou les « Internet Natives » et les fans de bandes dessinées asiatiques ? Non, répond Didier Borg : « c’est très simple et naturel à utiliser donc tout le monde peut succomber au webtoon ». Le support change, mais la finalité est la même : donner à lire des bandes dessinées sur écran, à l’instar de ce qui se fait avec le livre numérique, tout en cherchant une nouvelle voie selon son créateur. En l’occurrence, Delitoon mise sur sa nouvelle formule avec l’arrivée d’un partenaire financier sud-coréen et la proposition de nouveaux contenus : « Bien sûr, Lastman est notre grand succès mais il y a Azure Spring, M. Tout le monde, Crazy Camping, The I… Et la qualité du récit prime sur le dessin… ». Pour réussir là où les expériences passées ont été très aléatoires ?

Novateurs quand il s’agissait de financement participatif ou d’édition en ligne, les sites Manolosanctis, Sandawe, Mauvais esprit et Webcomics.fr ont fermé leurs portes. Si la lecture de bandes dessinée sur écrans tend à se développer (notamment sur les sites Iznéo ou Avecomics), on ne peut pas à proprement parler d’édition en ligne car ces diffuseurs de BD dématérialisées reprennent des albums issus de catalogues existants. Alors que le Festiblog (rassemblement annuel d’auteurs et de lecteurs de BD en ligne devenu We Do BD) a fêté ses 10 ans d’existence et que Professeur Cyclope (collectif d’auteurs qui ont voulu s’affranchir des contraintes du modèle « classiques » de l’édition en France) s’est mué en un magazine « aux thèmes choisis en harmonie » avec les cycles de son principal actionnaire, le développement de la BD numérique connaît des fortunes diverses.

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La révolution annoncée par Delitoon (déjà en germe dès son démarrage en 2011) revient donc à poser les questions cruciales de l’ambition artistique, du modèle économique et des choix éditoriaux… Comme elle soulève du point de vue du lecteur, des interrogations liées à la pratique de la lecture de bandes dessinées autrement qu’avec un album en mains, à la découverte de nouveaux auteurs qui sortent des sentiers traditionnels et d’univers directement importés d’Asie.

Et Didier Borg de répondre.

Qu’est ce c’est que d’être éditeur pour vous aujourd’hui ?

Capture d’écran 2016-01-25 à 23.58.29 Didier Borg : Je préciserais « éditeur de bande dessinée » car ce métier est tout aussi multiple qu’il y a de genres, d’auteurs, de modèles d’édition. Me concernant, je dois avouer qu’être éditeur c’est être un peu schizophrène, à la fois rêver mais sans perdre de temps, être ami en étant ferme, et souvent mettre des coups de canif dans ses croyances ou convictions… j’avoue.

En 10 ans, quelles sont les évolutions les plus marquantes ?

Je trouve justement que les choses n’évoluent pas assez, on parle trop de chiffres en faisant les mêmes constats qu’il y a 10 ans. Si les choses évoluent c’est en dehors de nos frontières franco-belges. Ce qui est certain c’est que tout se durcit mais je suis un optimiste, donc il va en sortir du bon, voire du très bon !

Delitoon existe depuis quatre ans et vit sa deuxième saison. C’est un renouveau ? Une transformation profonde ? Une évolution nécessaire ?

Je dirais même une naissance, car la première version avait pour vocation d’être un laboratoire, pour comprendre, tester et me donner le temps de trouver les partenaires nécessaires à la prise de risque qui vient avec les développements en cours. Bien entendu, cette naissance s’accompagne d’une refonte complète de l’environnement technique mais aussi du modèle économique, des contenus… les idées initiales sont toujours les mêmes mais tout change !

Lastman est le hit de ces dernières années ? Ce succès est-il le signe qu’il faut faire de la bd autrement ?

Je n’aime pas la notion de « hit » car on en conclue trop vite l’idée d’un succès qui n’a plus besoin de rien et c’est faux. Lastman c’est d’abord un pari risqué, qu’une maison d’édition, Casterman, a eu le courage de soutenir mordicus. Il faut se remettre dans le contexte du tome 1, on nous disait que ça ne correspondait à rien, qu’il fallait voir si les auteurs tiendraient la route, si et si et si… donc, Lastman est une leçon de courage et de ténacité commune entre une maison, un éditeur et les auteurs. Ce qui est regrettable c’est que personne n’ait aujourd’hui l’envie, le courage de nous suivre sur cette voie car elle demande des efforts, de l’énergie et… des moyens.

Alors faire de la BD autrement ? En fait, Lastman s’inspire de ce qui existe depuis longtemps, la notion de studio, d’équipe soudée derrière un seul homme, moi ça me rappelle Hergé… Mais Benoît Mouchart en parlerait mieux que moi…

Capture d’écran 2016-01-25 à 23.42.18Avec Delitoon, nous proposons une nouvelle forme de bande dessinée, à savoir le webtoon, concept simple qui a été poussé à son maximum par les Coréens, il s’agit de lire sur écran un déroulé de cases, de manière verticale. Comme un blog ! La différence réside dans la nature même des récits, ce sont des polars, des aventures, des drames… parfois des récits érotiques ou d’horreur ! On se croirait au cinéma.

Le webtoon fait passer la BD à l’ère du mobile de manière magistrale, on peut enfin lire des récits captivants en écoutant de la musique dans un bus, sur un quai de gare ou chez soi. Ne plus laisser la bande dessinée prendre la poussière de bibliothèques, ou s’évanouir devant les plus de 50 tomes d’une série de mangas !

Les Coréens ont un marché très dynamique avec des dizaines de plateformes, des auteurs réunis en studios, des agents… c’est un monde en plein mouvement et surtout, connecté au monde audiovisuel. Ce qui nous ramène à Lastman qui a été pensé comme ça. Faire du digital un tremplin vers les librairies et l’audiovisuel.

Le gratuit ? Le payant ? Quel modèle privilégier ?

Payant, payant payant !!!! Gratuit ? ça ne veut rien dire, rien n’est jamais gratuit, et aujourd’hui tout le monde le sait. En revanche, offrir la possibilité de goûter, de prendre le temps d’accrocher à une série avant de choir de payer oui. On se dirige donc vers un modèle « freemium » qui se sera payant avec une part de gratuité.

Quel conseil donnerait l’éditeur à de jeunes auteurs aujourd’hui ?

Innovez si vous vous en sentez l’envie, mais innovez utile ! Autrement, ayez conscience que c’est un métier qui n’ouvre pas ses portes facilement, il faut du courage, de la persévérance, faire un livre c’est facile, le vendre c’est plus compliqué. Le digital n’est pas non plus l’eldorado de la jeunesse, le modèle est en cours de construction… Je ne suis pas de bon conseil pour ces choses finalement… la passion doit primer !

Enfin, quelles sont les œuvres que tu aurais aimé éditer ?

Je ne me pose pas cette question, mais plutôt quelle est l’œuvre que j’aimerais éditer, et celle-là elle est permanente… multiple, faite de tous les livres que j’ai édités et que je vais éditer. Si un seul des ouvrages que j’ai aidés à émerger reste dans la mémoire collective alors j’en serai heureux. Les hommes passent, les œuvres elles, restent. Enfin, certaines.

Delitoon sera présent à Angoulême du 26 au 31 janvier 2016.