Spirou, la malédiction du groom éternel

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Alors que La colère du Marsupilami, 55ème album de la série est annoncé pour le 4 mars 2016 et deux jours avant la sortie de Groom (nouveau magazine d’actualité issu de l’univers Dupuis), retour sur les aventures d’un personnage qui durent depuis presque huit décennies : Spirou.

Etymologiquement, un spirou est un écureuil en wallon. Dans le monde des bulles, c’est le nom du personnage créé par Rob-Vel pour le lancement du journal éponyme de Jean Dupuis. 9rNsNDVSoPLoKnlB7VhqMitxOGpdGlOG-couv-1200Depuis sa naissance officielle le 21 avril 1938, Spirou a  traversé les âges, évolué au gré et selon les envies de ses dessinateurs successifs (ou simultanés) mais aussi et surtout dans sa personnalité, sous la plume et l’inspiration de ses scénaristes. Malgré son grand âge, il est aujourd’hui moins le petit groom de papier du Moustic Hôtel de ses débuts qu’un héros moderne en prise avec son époque, son environnement.

Depuis quelques années, Fabien Vehlmann et Yoann président aux destinées du personnage emblématique de la maison Dupuis. Après Le groom de Sniper Alley, le nouvel album qui s’annonce peut d’ores et déjà se lire comme une boucle temporelle qui se referme avec le come-back du légendaire Marsupilami – à la suite du rachat de Marsu Productions, Dupuis a récupéré l’ensemble des droits d’exploitation de l’univers de Franquin en particulier du Marsupilami et de Gaston –, un retour dont Fabien Vehlmann a fait un des éléments essentiels de son scénario.

Pour autant, malgré la modernité insufflée par le duo d’auteurs actuels et une volonté affichée d’ancrer les personnages dans leur époque (Fantasio est plus technophile que jamais), une constante passéiste semble s’être introduite au fil du temps, les héros semblant devoir revisiter à jamais leur passé. Pour preuve ces angoisses, ces aspirations déjà en germe chez Franquin (La mauvaise tête), Tome et Janry (Machine qui rêve) ou Morvan et Munuera (Aux sources du Z).

Car si la BD cultive le caractère intemporel de l’aventurier infatigable à l’éternelle jeunesse, tout en le confrontant à la modernité, la technologie et des valeurs et des interrogations plus métaphysiques (la mort du héros, son existence réelle hors des cases formatées, son individualité même, dans des mises en abyme assez inédites pour un classique de la bande dessinée franco-belge), les reprises successives ont à la fois tiré les personnages d’un cadre figé tout en l’enfermant dans son propre univers. De fait, le running gag du ridicule costume de groom (délaissé par Cauvin, Nic et Fournier), la réapparition récurrente des personnages secondaires comme Zantafio, Don Vito Cortizone ou John Héléna, semblent sinon devoir ramener invariablement le héros à ses débuts, du moins le faire revivre encore et encore les mêmes aventures pour aller de l’avant.

Les débuts

La_veritable_histoire_de_Spirou (1)Ils sont solitaires et timides. Figure quelque peu caricaturale, dans le droit fil des romans populaires de l’époque, Spirou a l’image d’un aventurier de poche, en livrée rouge et noire et calot de groom poli, que l’adversité ne rebute pas, au tempérament bagarreur et emporté, au cœur droit et pur. Il parcourt le monde, défend les honnêtes face à la vilénie, prend parti pour les petits face aux grands. Ses aventures sont empruntes d’une naïveté touchante, dans le quotidien des situations, jusqu’à des épisodes flirtant avec le genre fantastique, l’opposant tour à tour à des notaires, des savants fous, des milliardaires, de mauvais garçons gouailleurs, un homme-invisible, un robot lunatique… Spip, alter ego animalier indissociable (Spip est également synonyme d’écureuil dans certaines régions de Belgique) le rejoint très vite pour ne plus le quitter ; Fantasio arrive en 1943, comparse et ami fidèle, faire-valoir et contrepoint, les aventures de Spirou et Fantasio commencent.

La maturité

SpirouEn 1947, Franquin reprend la série, les aventures s’allongent, et l’univers des trois personnages s’étoffe au fil des albums, avec une unité de lieu, de temps, avec des seconds rôles récurrents qui viennent composer une galerie de personnages provinciaux pittoresques, de méchants manichéens, caricaturaux, (dans le sens noble du terme). La famille grandit, les histoires se suivent et construisent de plus en plus un univers intrinsèque. Les références au passé (du héros) se font plus précises d’albums en albums, la personnalité de Spirou se développe. Il est tour à tour pilote d’essai d’une invention révolutionnaire, coureur automobile, militaire pour rire combattant une dictature bananière, reporter animalier en Afrique, baroudeur libertaire dans un pays d’Asie aux relents coréens ou chinois, pionnier des abysses… Franquin fait du personnage un explorateur de tout. Le trait académique pour les personnages principaux et le goût de la caricature et du clin d’œil rigolard de l’auteur pour les seconds rôles font de cette période une montée sans accroc vers la mythification du personnage. Il est installé, ancré dans son statut de routard aventureux aux guêtres immaculées. Pour autant, il n’a aucun état d’âme, aucun doute, aucune faille. Il pourrait paraître lisse, si l’on n’y regardait de plus près. Mais ses qualités humaines, de droiture, d’honnêteté, son courage et son abnégation indéfectible à se placer du côté de la justice permettent de gommer cette absence apparente de réalisme. Il se bat à mains nues, déteste les armes à feu, mais vainc systématiquement. Sans nul doute, les idéaux pacifiques de son auteur y sont-ils pour quelque chose.

Trente ans plus tard, Franquin arrêtera la série pour se consacrer à son héros, Gaston Lagaffe, et les aventures seront revisitées successivement par Nic et Cauvin, Fournier, puis par Tome et Janry, qui seront très certainement les meilleurs repreneurs. Le dessin est novateur, l’esprit potache, voire grivois par moments, les sarcasmes pointent dans la bouche des personnages, qui deviennent plus caustiques, plus féroces, moins idéalistes, plus sensibles, allant même jusqu’à évoquer des amours contrariées, ou une absence de sentiment amoureux de plus en plus pesante pour des héros, volontairement (ou à leur corps défendant) abstinents.

La frontière

Machine_qui_reve_Spirou_et_Fantasio_tome_46Elle intervient lors de la publication du dernier tome dessiné et scénarisé par Tome et Janry. Machine qui rêve est l’album qui va définitivement faire basculer Spirou dans une dimension autre. Dans laquelle ne se reconnaîtront pas les lecteurs de la première génération, mais où s’engouffreront les nouveaux, parce que l’évolution est criante et le malaise certain.

Spirou devient un héros qui pense. Il n’était déjà pas l’auteur de ses aventures, il en devient la victime. Cloné, dupliqué, reproduit, le jeune héros ne se reconnait plus, et en vient à se demander s’il existe réellement. Dans les dernières cases de cet album sombre et au graphisme novateur, il se livre.

Je ne sais pas qui je suis, ce que je vais devenir. Je ne sais pas si je vis vraiment.

Spirou est désormais humanisé, il a découvert ses propres sentiments, ses pulsions même. Ce qui n’était pas présent – du moins ouvertement – dans les albums précédents, à la dimension plus légère, restant dans le droit fil des aventures dessinées par Franquin.

Tome et Janry avaient été les plus respectueux de l’héritage du Maître. Ils s’en sont détachés de la manière la plus brutale qui soit : en rompant avec le traditionalisme scriptural – le dessinateur a délaissé les rondeurs joufflues et les nez proéminents pour se rapprocher de visages plus réalistes, moins cartoonesques, plus humains – en franchissant la ligne éditoriale, qui faisait son identité, c’est-à-dire en narrant les faits d’armes de protagonistes sans prénoms, uniquement nommés par leurs sobriquets réducteurs. La crise est donc là (question posée par Seccotine : « moi c’est Sophie, et toi ? »), Spirou est confronté à une crise identitaire.

Retour vers le futur

tBTgl2g6vj5Uwh50kcsVqN866oi4g7cQ-couv-1200En 2004, Morvan et Munuera prennent en main la destinée de Spirou. Un premier album situant l’action dans Paris sous Seine vient rompre la monotonie rurale dans laquelle pouvaient parfois évoluer ces aventures. Le second album (L’homme qui ne voulait pas mourir) le conduit aux portes de la réalité et accentue la transformation. Appelés pour moderniser la série, les jeunes auteurs français et espagnol ont osé aller au bout de leurs envies. Nous sommes au XXIème siècle, la mort n’est pas un tabou, et, pour la première fois, un personnage va mourir dans les pages de la série, après avoir vécu comme une malédiction son éternelle jeunesse (le personnage de Tanzafio avait découvert la fontaine de Jouvence). Le choc est grand. On est loin des aventures sans conséquences où les boy-scouts viennent à bout des gangsters sans dommages collatéraux sérieux. Après une échappée au Japon, où Spirou et Fantasio, aidés des robots ressemblant fortement à des transformers mus par magie, iront jusqu’à affronter des yakuzas en retrouvant au passage de vieilles connaissances issues des albums de Fournier… Avec Aux sources du Z enfin, Morvan et Munuera avaient clos un cycle au sous-texte un peu trouble, offrant un final en forme de malédiction.

Dès lors, sur cette pente glissante, Spirou allait-il être contraint de revivre encore et encore les mêmes aventures sans sourciller ? L’arrivée de Vehlmann et Yoann avait semble-t-il conjuré ce sort. Alerte aux Zorkons, La face cachée du Z, Dans les griffes de la vipère et Le groom de Sniper Alley ont été les albums du renouveau, le héros prenant assurément un coup de jeune en lorgnant vers la SF, en subissant les affres de la mondialisation, visitant des pays en guerre qui ressemblent davantage à des états moyen-orientaux (toutes proportions gardées) qu’à la Palombie franquinienne. Revenant aux fondamentaux, presque au classicisme qui a fait le succès de la série sans se départir d’un humour sophistiqué et très actuel, Fabien Vehlmann avait fait évoluer le personnage. Le retour du Marsupilami en revanche, fait étonnamment resurgir des interrogations, des préoccupations, qui questionnent de nouveau le mythe du groom éternel.

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Fabien Vehlmann et Yohann, Spirou et Fantasio, Tome 55 : La colère du Marsupilami, 48p. couleur – en librairie le 4 mars 2016.