Brooklyn © Dominique Bry

C’est un Brooklyn cosmopolite que décrit Boris Fishman dans Une vie d’emprunt, et principalement Midwood, South Brooklyn : « Ici, on était dans une ville étrangère, pour qui venait de Manhattan. Les immeubles étaient plus petits et les gens plus gros. Ils roulaient en voiture, et, pour la plupart d’entre eux, Manhattan n’était qu’une clinquante prise de tête. (…) C’était encore un monde en devenir. » Là vit le grand-père du narrateur, « au premier étage d’un immeuble de briques brunes occupé par des locataires soviétiques et mexicains qui l’empêchaient de dormir ». La famille Guelman a trouvé refuge à Brooklyn après avoir fui Minsk et « des mois d’angoisse apatride dans la beauté perverse de la Mitteleuropa et des rivages tyrrhéniens ».

Ben Lerner
Ben Lerner

En 2014, les lecteurs français découvraient Ben Lerner à travers son premier roman, Au départ d’Atocha (publié en 2011 aux USA). Lui-même se considérait pourtant moins comme un primo-romancier que comme un poète, entretenant un rapport contrasté à une forme narrative qu’il considère toujours, alors que vient de paraître 10:04, son second roman, comme un « cadre » labile et polyphonique propre à mettre en perspective les rapports de la fiction et de la non-fiction, de la poésie et de la prose, d’un «je» à la fois exposé et mis à distance. Unanimement célébré aujourd’hui pour la radicalité et la singularité de son univers littéraire, Ben Lerner a récemment fait deux passages à Paris, au festival America en septembre puis à Paris en octobre, l’occasion de le rencontrer et de poursuivre un dialogue entamé dès 2014 et la découverte d’une voix majeure de la littérature mondiale.

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Comment être reconnue par le monde de l’art quand on est… une femme ? Comment tenter de devenir soi-même à travers des personnages créés de toutes pièces et pourtant issus de soi, projections des questionnements qui nous traversent ? Ces questions irriguent l’exceptionnel dernier roman de Siri Hustvedt, Un monde flamboyant, qui sort en poche aujourd’hui dans la collection « Babel » d’Actes Sud, un texte qui, tout en étant une peinture du monde de l’art à travers un hoax et une figure de créatrice, analyse les catégories et genres qui altèrent et influencent nos perceptions, notre vision du monde et des êtres.

Dans son dernier roman, Mathias et la Révolution, Leslie Kaplan explore Paris lors d’une folle journée, un lundi 20 mai sans année, un aujourd’hui pris entre le passé des révolutions antérieures (astronomiques, politiques, esthétiques, sociales) et l’avenir à construire. Dans le beau volume que coordonne Mireille Hilsum chez Garnier dans la collection « Écrivains francophones d’aujourd’hui », c’est toute l’œuvre de Leslie Kaplan qui se voit arpentée, depuis un présent, lecture et analyse de ses ouvrages passés comme aventure d’une écriture ; une forme de Depuis maintenant.

Jean-Michel Basquiat
Jean-Michel Basquiat

En février 2015, Ernest Pépin publie Le Griot de la peinture (Caraibéditions), sur un Basquiat, « décidé à tracer dans le chaos du monde le graffiti obscur d’un éclat d’existence dans une ville impossible ». En avril 2015, Pierre Ducrozet publie Eroica (Grasset) : au centre de son roman, celui qui voulut être Picasso et sera « Prométhée, Elvis, Charlie Parker, Lou Reed, Bob Dylan, John Coltrane. Il sera Andy Warhol. Mohamed Ali, Jack Kerouac. Ulysse. Superman. Héros, on vous dit ». Un soir au Night Birds, raconte Pierre Ducrozet, il rencontre une jeune serveuse. « Il la regarde, il sait que c’est elle ». Celle à laquelle Jennifer Clement consacre un livre La Veuve Basquiat (Bourgois, mars 2016), celle que Jean-Michel Basquiat comparaît à « un personnage de BD », Suzanne Mallouk.
Portrait d’un peintre et d’un homme, « au confluent », comme l’écrit Ernest Pépin, des cultures et des arts, au confluent aussi de ces trois très beaux romans récents.