Shigeru Mizuki, Opération mort

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On apprend le décès, cette nuit, de Shigeru Mizuki, mangaka japonais, père fondateur du manga moderne, à l’âge de 93 ans. Son univers est peuplé de yôkaï, ces créatures plurielles (attirantes ou malfaisantes) du folklore japonais comme des ombres et plaies de la Seconde Guerre mondiale ; il est connu pour avoir créé Kitaro Le Repoussant (série de mangas adaptée en animés et jeux vidéos). En France, son œuvre a été plus largement connue à travers deux titres, NonNonBâ (Cornélius, 2007, prix du meilleur album au Festival d’Angoulême) et Opération mort (Cornélius, 2008). Il avait entrepris l’écriture de son autobiographie en bande-dessinée, avec L’Enfant (Cornélius, 2012), Le Survivant (Cornélius, 2013) et L’Apprenti (Cornélius, 2014). Shigeru Mizuki venait de terminer Watashi no Hibi, Mon Quotidien, qui s’insère dans ce cycle autobiographique, La vie de Mizuki.

Au Japon, Shigeru Mizuki fait figure de demi-dieu. Né en 1922, gaucher, Mizuki a justement perdu son bras gauche durant la seconde guerre mondiale, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, alors qu’il avait été envoyé combattre dans l’armée nippone. Il surmontera ce handicap en apprenant à dessiner de la main droite et, au début des années 50, commencera à dessiner principalement des séries pour adultes, fortement inspiré par la culture japonaise des monstres et lutins du folklore ancestral.

Dire qu’Opération Mort est une œuvre personnelle est en dessous de toute vérité. Exutoire, œuvre mortifère, devoir de mémoire… cet album paru aux éditions Cornélius en déroutera plus d’un. Ne serait-ce que par le parti pris de l’éditeur de conserver la forme initiale, de respecter le sens de lecture à la japonaise – de droite à gauche. Mais Opération Mort vaut surtout par sa force évocatrice. Et là encore, le mot est faible.

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Fin 1943, Papouasie-Nouvelle-Guinée. L’armée japonaise est en poste à Kokopo, à la pointe Est de l’île. Un bataillon en faction, l’ennui, la faim, la maladie et la peur mélangés tiennent compagnie à ces hommes aux avant-postes. Qui reçoivent la visite du bordel aux armées. Les hommes parlent de tout. De ce qu’ils aimeraient manger, de leur vie civile révolue, de leurs doutes, de leurs chefs… Du lendemain.

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Les premières pages d’Opération Mort nous plongent d’emblée dans une atmosphère univoque, monochrome et extraordinairement sensorielle. La jungle, les ciels, les plages, sont quasi photographiques, avec ces personnages dessinés d’un trait sûr et fin, d’un blanc immaculé, qui se détachent étonnamment dans les décors sombres, dans les contre-jours, dans les visions nocturnes. Pour mieux souligner l’incongruité de leur présence dans ce paradis terrestre, alors que l’enfer n’est pas loin.

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Les préoccupations de l’état-major commanditaire de l’opération sont les suivantes : tenir, occuper le terrain, montrer l’hégémonie japonaise jusqu’aux points les plus avancés. Coûte que coûte. Quel que soit le prix à payer. Et qu’importe qu’il s’agisse d’hommes de troupes. Comme le souligne Shigeru Mizuki dans sa postface : « Rappelons que dans la hiérarchie militaire, un simple soldat était moins important qu’un cheval ; seuls les officiers et sous-officiers étaient placés au-dessus de cet animal. » Les préoccupations des soldats sont plus terre à terre, elles tiennent en peu de mots face au commandement. Un seul mot en fait. Survivre.

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Opération Mort est une histoire d’oppositions. Les petits face aux grands, la hiérarchie face aux subordonnés, la mort face à la vie. Et les décisions et conséquences de celles-ci. Mizuki est à la fois créateur, narrateur, spectateur, et, par son expérience personnelle, acteur de cette histoire. Alors que l’Opération Mort est annoncée — l’armée a orchestré un Gyokusai (suicide collectif pour l’honneur) —, les hommes ne cessent de mourir les uns après les autres pour de tout autres motifs. La maladie décime, la maladresse tue, la bêtise est meurtrière, la guerre continue. Les officiers en viennent même à se demander s’ils auront assez de troupes pour mourir dignement au nom de la patrie, pour le bien collectif. Jusqu’à dénier aux lâches qui ont osé mourir autrement que par le seppuku salvateur le droit de figurer dans la liste des tués du jour sacré. Pour conquérir l’honneur, l’Opération Mortest la seule issue. Comme pour mieux souligner le face à face, Opération Mort joue de l’opposition de style, et oscille entre le photoréalisme et les images manga, dérisoires au sens propre du terme.

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Alors que les hommes subissent l’iniquité de leur destin, des ordres contradictoires, des enjeux qui les dépassent, avec ces évocations fugaces du passé de l’un ou des aspirations d’un autre, les moments de poésie et de tendresse affleurent dans l’histoire, l’humour y est désespéré. Les hommes sont prisonniers de leur destin tout tracé. Alors que l’album est ponctué de passages « musicaux », avec ces chants guerriers ou paillards, et que les paysages semblent irradier certaines pages, la sensation d’enfermement est grande dans ce canevas inéluctable. L’horreur vient poindre, presque sans ennemi — si ce n’est cet ennemi intérieur qu’est le commandement japonais.

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Opération Mort est une démonstration de l’absurde par l’absurde.

Shigeru Mizuki, Opération Mort, traduit du japonais par Nathalie Bougon et Victoria Tomoko Okada, Cornélius, 2008, 368 p., 27 €

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