Le cas présent

Yorick

(S.P.)

S(.) me raconte une histoire. Il passe ses congés d’été dans une maison de campagne isolée au bord d’un grand bois. Un soir qu’il revient de courir, il trouve devant la maison, garé au bord la route, un homme en flottant de course. L’homme demande à S(.) s’il n’a pas vu sa chienne. C’est un dogue allemand bleu. Il l’a perdue dans les bois. S(.) lui dit qu’il n’a rien vu. Un long silence s’installe. Ils sont en nage tous les deux, au bord d’un bois, n’importe où. La journée a été chaude. S(.) dit à l’homme qu’il va rentrer. L’homme lui dit qu’il va attendre, au cas où sa chienne reviendrait, jusqu’à ce qu’il fasse noir. S(.) entre dans la maison, passe dans le jardin derrière, que protège de la route une haie d’épicéas. Il se déshabille dans l’herbe (en ne gardant que ses chaussures) et se met à quatre pattes. À quatre pattes dans l’herbe, il se fait jouir comme une femme en se disant qu’il fait sa chienne et en se le répétant comme la formule d’un charme. Il pense à l’homme qui, à vingt pas, invisible derrière le grillage, attend sa dogue au bord du bois. Il se dit qu’entrouvrît-il la courtine d’épicéas, cet homme pourrait le voir […]

Le spectacle est le capital à un tel degré d’accumulation qu’il devient image. (GD)

Quand il a fini son histoire, connaissant l’humour de S(.), je lui demande si la chose est réellement arrivée ou si c’est une allégorie. Il me dit : les deux. Je lui dis : de quoi ? […]

Les images vont de soi.

Mais je sais très bien de quoi (on se connaît depuis 15 ans). La première séparation qu’opère le capital est celle du travailleur et du produit de son travail. La dernière séparation, analogue à la première, est celle de notre vie et des images d’elle-même auxquelles elle se surexpose. Dans la production en série de ces images de soi, seul survit le soi des images. C’est la dernière aliénation.

Le soir de l’histoire de S(.), je relis tout d’une traite La Société du spectacle. C’est une révélation. C’est comme mon poisson rouge à qui apparaîtrait d’un coup le mur de son aquarium.

Nous n’avons plus besoin d’une âme. Nous l’avons externalisée dans l’ensemble des plateformes où notre existence se produit comme une artiste de music-hall : facebook, twitter, whatsapp, etc.

C’est la couverture médiatique (et donc son devenir-spectacle) qui assure le triomphe de la « valeur d’échange » sur la « valeur d’usage ». Plus une chose est exposée, plus son autorité augmente. La « valeur d’exposition », c’est la loi de l’étalage comme épiphanie marchande.

Le cas présent est incurable. L’espoir qu’on cherche dans le remède ne se trouve que dans le mal.

La critique qui atteint la vérité du spectacle le découvre comme la négation visible de la vie. Une négation de la vie en tant que devenue image. (GD)

C’est une soirée d’été. La princesse est allongée dans le pavillon qui donne au jardin. À cause de la chaleur, son vêtement toujours strict admet quelque relâchement. Ses tempes sont perlées de sueur et ses yeux en allés où. Caché derrière une haie, Nemours l’observe en silence jouer avec un ruban qu’elle entortille à un bâton. Ce bâton lui appartient ou lui a appartenu (mais l’histoire est un peu longue). Dans la nuit de Seine-et-Marne, il regarde, tremblant d’amour, la femme qui se refuse à lui jouer avec son bâton. Sa souffrance est un plaisir, son plaisir une souffrance. Il voudrait être sûr qu’elle sache. Qu’elle sache sans aucun doute à qui appartient ce bâton. Qu’elle sache pertinemment, sous les étoiles de Seine-et-Marne, autour de quoi son doigt entortille un ruban […]

Clèves. La vestale du spectacle, exhibée comme « vedette », est l’opposé de la personne. Palombe aux orbites crevées qu’on agite en haut d’une branche, elle est le vécu apparent — appeau d’identification au royaume du non-vivant, au ballet des apparences.

J’ai toujours imaginé Clèves et Nemours au téléphone. Le système capitaliste, devenu spectaculaire dans sa phase de surabondance, entoure les gens qui s’aiment de tous les objets nécessaires à la transaction d’un cas de conscience : ils peuvent se faire l’amour sans prendre la peine d’être amants. Sous les étoiles de Seine-et-Marne, dans une maison de maître au bord de la D37, WhatsApp est le pavillon d’où Clèves s’arbore à Nemours :

— Il fait chaud chez toi ? — Oui, on crève de chaud. — Il est avec toi ? — Non, il est en haut. — Tu es seule ? — Oui, je suis seule. — T’es habillée comment ? — Léger. — Décris-moi. — [Clèves se décrit] — C’est trop bon… — Tu penses à moi ? — J’arrête pas. — Moi pareil. — Tu fais quoi ? — Rien. — Tu te touches ? — Je joue avec un bâton. — MON bâton ?? — C’est ton bâton ? — Ça y est… — Quoi ? — Je bande à bloc.

L’origine du spectacle est la perte d’unité du monde. Le spectacle est l’idiome commun de cette séparation. Ce qui relie les spectateurs n’est qu’un rapport irréversible au centre même qui maintient leur isolement. Le spectacle réunit le séparé, mais il le réunit en tant que séparé. (GD)

Pour que Clèves fasse sa chienne, il faut qu’elle n’aie pas vu Nemours. Un double spectacle s’instaure où la violence d’un sevrage fabule un effet de fusion. Toute exhibition de jouissance suppose prohibition. [Préciser la différence…].

La différence d’eux à nous est la distance historique que le capital a produite entre le pays des corps et l’empire des fictions. La douleur de leur frustration est le cœur de notre jouissance.

[à suivre…]