Blade Runner 2049 : la question de Philip K. Dick, donc, subsiste. Et elle consiste peut-être à savoir où a lieu ce qui s’expose à l’écran sous le regard de Denis Villeneuve. Un esprit chagrin répondrait évidemment que l’intrigue se situe à Los Angeles, montrant ce qu’il en reste dans le brouillard de l’ennui. D’abord le lieu est désigné selon le terme d’une Cité, comme si la metropolis s’était vidée de son âme pour ne laisser qu’une architecture. Il en va comme si la Cité, grecque, dans son organisation sociale, ne laissait plus rien d’autre que des monuments archéologiques sans âme, au bénéfice d’un pouvoir, aristocratique en son principe. Une aristocratie de « Droit divin », la Wallace Corporation avec quelques êtres supérieurement maléfiques, diaboliques, pour en asseoir la domination.

Scarlett Johansson dans Under the Skin, film au cœur du roman de Pierre Demarty

Si, comme l’avance Giorgio Agamben, l’homme est l’animal qui va au cinéma, nul doute qu’après la lecture du beau et vif récit de Pierre Demarty, Le Petit garçon sur la plage, il conviendrait d’ajouter que l’homme est surtout l’animal qui, une fois entré dans un cinéma, ne parvient plus à en sortir. Paru en cette rentrée aux éditions Verdier dans la collection « Chaoïd », ce bref et incisif roman, deuxième de son jeune auteur, se donne une ligne narrative claire mais pourtant rendue progressivement obscurcie d’angoisse : l’histoire d’un homme qui ne revient littéralement pas d’une image, cinématographique, celle d’abord indistincte puis bientôt vécue d’un petit garçon, ni tout à fait mort ni tout à fait vivant, échoué ou perdu sur une plage sans nom, sans visage, sans pays. C’est une image qui reste, fait rester l’homme qui la voit dans cette image même et qui, depuis sa persistance rétinienne, se fait l’entame splendide du Petit garçon sur la plage.

Eric Baudelaire © Jean-Philippe Cazier

Du 6 au 18 septembre, le Centre Pompidou propose « Après », une exposition in progress d’Eric Baudelaire. Le projet de cette exposition trouve son origine dans les attentats qui en novembre 2015 ont frappé Paris et Saint-Denis. « Après » interroge moins ces attentats que ce qui se passe « après », en posant les questions : comment en parler ? comment en rendre compte ? comment s’en souvenir ?

Le fait divers est image : il l’est parce que l’histoire de la presse le lie à l’iconographie, des toiles peintes accompagnant les feuilles occasionnelles aux images télévisées, en passant par les gravures des canards, les illustrations dans les journaux de la seconde moitié du XIXè siècle, les photographies en noir et blanc puis en couleur dans Détective ; parce que les procès sont croqués par des dessinateurs ; parce que des avis de recherche diffusent la photographie d’un suspect, que la police use de fiches anthropométriques, que l’enquête comme l’identification reposent sur l’image.

Image de La chute de la maison Usher (1928) de Jean Epstein

Au cours de ces dernières années, le GIF, cette image qui se répète indéfiniment, s’est massivement répandu dans les communications sur internet, particulièrement depuis le 29 mai 2015, date à laquelle Facebook l’a intégré et a rendu possible son partage.

Étienne-Jules Marey, Marche de l’homme

Construire un livre comme un infini palais des glaces, miroitements et jeux de réflexions, démultiplication des regards, des décors : c’est sur le seuil de cette représentation que s’ouvre la Petite histoire du spectacle industriel de Patrick Bouvet, lecture de notre époque en tant que société généralisée du spectacle de masse, selon un « rythme industriel », « un mouvement qui enregistre le monde / le mécanise / et le projette ».
La démultiplication est aussi accélération, infinie, « du temps et de l’espace ». Et « le spectateur doit suivre ».

© Amaury da Cunha

Dans le dernier livre d’Amaury da Cunha, le plus souterrain refait surface : qu’il s’agisse de lieux (le métro), de souvenirs (le suicide du frère), de moments présents mais longtemps tus, tout est traces et chemins, tout remonte après avoir creusé, en lui comme dans le réel, une Histoire souterraine.
Le livre, difficile à simplement qualifier de roman tant il joue de frontières souples entre les genres, est accompagné d’un recueil de photographies aux Éditions Filigranes (HS), en un diptyque fascinant, tant il prolonge une forme d’énigme à la fois identitaire et générique : à quel moment l’image surgit-elle ? Le texte en procède-t-il ou, à l’inverse, la photographie naît-elle de ces failles intérieures ?

Emmanuel Laugier

Ayant à expliquer ce qu’était selon lui le poème, William Carlos Williams déclarait le penser sur le modèle d’« une petite (ou une grosse) machine faite de mots », étrangère à toute prétention d’ordre sentimental, et dont le « mouvement est intrinsèque, onduleux, et de caractère plus physique que littéraire ». Définition salutaire, qui nous rappelle tout à la fois l’importance de la matérialité de l’écriture poétique — le travail de la langue (double génitif) — et l’intégrité pragmatique qu’elle suppose. On se dit qu’en lisant un poème, a fortiori un livre de poésie, on serait bien inspiré, avant toute chose, de ne pas oublier de se demander à quelle sorte de « machine » on a affaire. Et puis, dans la foulée, à quel type de mouvement spécifique la « machine » obéit tandis qu’elle-même commande celui de notre propre acte de lecture.

Un philosophe d’envergure ne saurait entrer dans une classification, ni dans une cour d’école. En raison de quel mystère Kant serait-il un philosophe qui se laisserait réduire à « l’idéalisme », au « phénoménisme », au « criticisme » ou que sais-je comme autre catégorie pédagogique pour en clarifier le débordement inquiétant ? Qui ne saurait voir la faille entre les trois Critiques se tournant pour ainsi dire le dos, dans une danse des facultés qui frisent l’antinomie, le paralogisme ?

« Fabuleuse Angot », « Abjecte Angot » : tels étaient les deux expressions qui, hier soir, porté d’enthousiasme ou de détestation, ont couru sur les réseaux sociaux (le lieu du canapé télévisuel) pour venir qualifier tour à tour sinon parfois conjointement le débat ou plutôt l’attaque de Christine Angot devant François Fillon sur France 2. Peut-être plus que la prestation tantôt spectaculaire tantôt minable pour certains, tantôt littérature pour les uns, tantôt mortifère pour les autres, il s’agit sans doute de revenir sur ces réactions mêmes qui, plus qu’Angot elle-même, disent dans quel état nous sommes et dans quel état la télévision quand elle se veut politique nous met.

Christine Montalbetti
Christine Montalbetti

En 1992, on s’en souvient sans doute, Jean Echenoz nous propulsait dans l’espace avec Nous trois (Éditions de Minuit) en nous secouant un tantinet au passage. Un quart de siècle plus tard, Christine Montalbetti nous propose à son tour d’aller y faire un petit voyage. N’ayons pas peur, allons-y. On ne sera pas déçu.