Étienne Daho, « écrire au chic » (Un itinéraire pop moderne)

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« Daho !
M’avez-vous déjà vu quelque part ?
Rafraîchissez-moi donc la mémoire
Extasié devant une toile de Witsen
A Rome, Londres ou Rennes
Vous m’appeliez Étienne… » (Des Attractions Désastres)

 

Alors que viennent de sortir et paraître L’homme qui marche, le nouveau best of d’Étienne Daho et une bande-dessinée chez Delcourt, Daho — l’homme qui chante, Arte consacre sa soirée du 21 novembre à Étienne Daho avec deux documentaires d’Antoine Carlier. Le premier, à 22 heures 20, Un itinéraire pop moderne. Et à 23h10, place à un concert, enregistré le 23 octobre 2014 au Koko de Londres.

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Daho donc, sous la caméra d’Antoine Carlier, immédiatement présenté sur scène, dans Un itinéraire pop moderne, et comparé, par une journaliste étrangère à Lou Reed, Serge Gainsbourg et Leonard Cohen. De Rennes à Londres, en passant par Paris, ce sont les archives de trente années de carrière que déploie ce film. Celle d’un homme secret, qui ne s’expose qu’en concert ou par bribes et fragments, quand, par exemple, il met en musique Le Condamné à mort de Genet ou quand il compose, en 1991, son album Paris Ailleurs. Charge à ceux qui l’aiment et l’écoutent de tenter de percer son mystère à travers les paroles de ses chansons.

La musique, Daho l’explique dès les premières minutes du documentaire d’Arte, est pour lui « quelque chose d’obsessionnel » qui « l’envahit ». Rien ne vaut ce moment, « quand la musique que je suis en train de fabriquer devient la bande son de ce que je suis en train de vivre ». Tout est sans doute dans Tu ne diras pas, chanson creuset dont tout découle.

L’itinéraire musical d’Étienne Daho est intimement (mais pudiquement) lié à sa vie, on le comprend au gré des images qui nous mènent des coulisses de sa tournée Diskönoir Tour (2014-2015) aux rues de Londres, des rives de la Méditerranée à New York, un Extérieur / Intérieur pour tenter de cerner un artiste aux multiples facettes. Qui tente de suivre un fil chronologique, des années à Rennes avec virées à Londres pour acheter des 45 T, vivre la nuit, faire le plein d’excentricité, à aujourd’hui. Mais la chronologie n’est pas forcément une logique, elle laisse apparaître des silences (longs), des failles, ces moments où certains ont cru ou voulu Daho mort, sa volonté de dire ce qu’il avait tu — la naissance à Oran, la jeunesse au bord de la mer mais aussi le départ de l’Algérie, des mots qui sortent en 1995, « avant, j’avais voulu me réinventer » —, cette manière de « rendre légère la noirceur de mon âme » mais aussi d’« encapsuler l’époque », comme le dit si joliment Christophe Conte, de montrer / cacher.

Se dessinent une temporalité mais aussi des lieux, la cartographie d’un univers singulier, pluriel, « Du nord au sud, s’enticher, s’mélanger, s’apprivoiser, s’enchevétrer, s’métisser, s’additionner, se mouvementer, s’colorer, s’enlacer, s’entralacer, spiraler, s’addicter, s’adorer, s’allonger. Climaxer », dans ce conjuguer pour voir autrement qu’est déjà Paris Ailleurs.

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« Ce qui m’importe le plus, dans ce que j’écris, c’est la liberté », confie Étienne Daho et ce qui ressort, pour le spectateur, ce sont les paradoxes qu’il incarne. Ses tubes, des hits qui sont de véritables musical itchs ou earworms, des « vers d’oreille » comme le disent les Anglo-Saxons, qui s’impriment dans nos têtes, Daho est populaire mais exigeant, solitaire et pourtant si souvent en duo (Elli Medeiros, Charlotte Gainsbourg, Dani, Debbie Harry, Françoise Hardy…), sombre mais solaire. Dans le documentaire, on entend « timide et audacieux », « une extravagance poétique, soleil de minuit » et « rêve et volcan » (Gérard Lefort), « évident et sophistiqué », autant de déclinaisons d’un Duel (au soleil, ou pas). Sans doute est-ce Dominique A., qui trouve la formule juste pour définir ce Daho insaisissable, il est un « centre de gravité ». Pour Gérard Lefort, il est un personnage fitzgeraldien.

Il est celui que beaucoup citent aujourd’hui, dans ce Paris meurtri, « rester debout mais à quel prix » (Le premier jour du reste de ta vie).

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Il est celui dont Guibert n’avait de cesse de parler, lui aussi, ainsi dans ses Lettres à Eugène (Savitzkaya), le 3 mai 1986, « J’écoute le nouveau disque d’Étienne Daho et je fais tourner ma tête dans tous les sens pour faire craquer mes vertèbres ». Ce nouvel album, c’est Pop Satori.

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Déjà Hervé Guibert, en juillet 1984 dans Le Monde (Articles intrépides, p. 309 à 314), titrait « Étienne Daho, le chanteur cow-boy », le sous-titre du papier déployant un itinéraire (Rennes, Paris, New York). C’est le grain de la voix qui frappe Guibert, « il chante d’une voix formidablement suave, des histoires de cow-boy, de fins de nouba, de larmes dans les yeux bleus, des chansons alcoolisées pleines de pluie et de langueurs ».

Le grain de la voix et une écriture : « Ses paroles, Étienne Daho semble les écrire au chic. Les mains dans les poches, d’un coup de stylo ». Comme en passant, rimbaldien. Avec traces indélébiles en nous, cette façon que nous avons d’associer Étienne Daho à nos vies, « On s’ressemble, c’est fou c’qu’on ressent / Du moins c’est ce qu’il me semble, on s’ressemble / On est bien ensemble et quoiqu’on en pense / Être ensemble en confidence est pure chance / On s’ressent, c’est à n’y rien comprendre / Et puis se confondre à la nuit se fondre ». Quelqu’un qui me ressemble et Retour à toi.

Daho sera aussi celui qui, sinon console, du moins donne des mots à ce qui n’en a plus, bande-son du deuil impossible dans A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, Guibert dévalant le pont d’Austerlitz alors que Musil / Foucault vient de mourir en chantant à tue-tête « la chanson de Françoise Hardy qu’Étienne Daho m’avait apprise par cœur, Et si je m’en vais avant toi Dis-toi bien que je serai là J’épouserai la pluie, le vent, le soleil et les éléments… ».

En 1984, l’écrivain explique le succès de Daho par ces mots : « Étienne Daho est un jeune homme de son temps ». Les trente années d’archives déployées par le documentaire d’Arte finissent de le démontrer : de son temps, de notre temps, dépassant le temps. Il est ce « et » qui lie des termes opposés, qui nous attache à sa musique. D’ailleurs, Hervé Guibert le notait déjà en 1984, Étienne Daho est « le beau « Et » (c’est comme ça que ses copains l’appellent) ».

 

Daho, un itinéraire pop moderne, Documentaire réalisé par Antoine Carlier
Une coproduction ARTE France et Walter Films (52’ – 2015)

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Étienne Daho au Koko (Londres) – Captation du concert du 23 octobre 2014
Réalisation : Antoine Carlier
Coproduction : ARTE France et Walter Films (76’- 2014)

 

David Chauvel, Alfred, Daho — l’homme qui chante, Delcourt, 18 € 95 — Lire un extrait de la BD

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Étienne Daho, L’homme qui marche, album « best of » en versions 2-CDs + DVD Deluxe, Double vinyle et digitale, avec deux inédits : La ville et Paris sens interdits.