Un roman comme une bande son de l’été 81 : « Incandescents » de Frode Grytten

New York, été 81 : les Clash partent à la conquête de New York et le roman du norvégien Frode Grytten, paru en mars dernier chez Buchet-Chastel, nous fait revivre ce summer incandescent…
Le récit est scindé en quatre chapitres et un épilogue, pour suivre tour à tour la manière dont les membres du groupe, Joe Strummer, Mick Jones, Paul Simonon et Topper Headon, vivent cet étrange été durant lequel quatre Anglais aux « coupes de cheveux de nazes », Dr. Martens aux pieds, vont croquer la Grosse Pomme grâce à leur manager, Bernie Rhodes – « les Clash étaient le Parti communiste, et lui Joseph Staline ».
L’enjeu est de taille, le groupe est au bord de la faillite, « même London Calling ne leur avait rapporté que des clopinettes ». Alors ce sera New York et des concerts au Bond’s, parce que « tenir New York par les couilles, c’était tenir le monde entier par les couilles ».

The Clash, New York, 1981

Le roman épouse les pensées de ces « Shakespeare version 1981 », entre dans l’intimité de chacun, suit doutes et exaltations dans un précipité qui refuse la naphtaline dont on fait les légendes. Le récit avance en creusant un même moment (l’été 81) par des perceptions contrastées, des temporalités qui se télescopent. Incandescents fait de ces quelques semaines brûlantes la focale de quatre vies qui se rejoignent avant de se séparer, de ce présent la focale du passé comme de l’avenir de chacun des membres des Clash avant le clash.
Sous l’impulsion de Joe Strummer, le groupe « voulait changer le monde », « mettre à l’envers ce qui avait été », le punk sera l’instrument d’une révolution musicale comme politique.

« Les Clash sont le groupe qui vous donne des nouvelles derrière les nouvelles », comme le déclare Bernie à la presse, le groupe qui provoque des émeutes à Times Square, dérègle les réceptions de la maison de disque et les émissions de télé qui se l’arrachent. Allen Ginsberg vient faire une lecture pendant l’un de leurs concerts, Strummer, Jones et Simonon font de la figuration chez Scorsese (La Valse des pantins), boivent des coups avec Robert de Niro, les fans tissent des dithyrambes : « Elle raconta que les Clash lui avaient sauvé la vie. Nous ne sommes qu’un groupe de rock, tempéra Joe. Non, vous êtes bien plus qu’un groupe de rock. Vous avez changé la vie de milliers de gens. Vous avez inspiré la moitié de la planète. On croirait entendre quelqu’un qui écrit une biographie, dit Joe. »

Mais toujours le faîte masque l’abîme, et les cauchemars de Joe Strummer, qui reçoit des menaces de mort et a la vision récurrente de sa propre nécro sur tous les écrans télévisés, assombrissent l’été caniculaire. « Tout le monde savait qui était Joe Strummer, il était le seul à n’en avoir aucune idée. Il était divisé en deux, il était monté complètement à l’envers, son côté droit était à gauche et son côté gauche à droite. Il songea qu’il avait atteint un point où il lui fallait amputer ou retourner. »

Ces vacillements identitaires se retrouvent en Mick, Paul ou Topper. Chacun pourrait dire, comme Mick Jones, « tu es devenu punk parce que tu étais anti-drogue, anti-conservateur, anti-fasciste, anti-raciste, anti-violence, anti-hippie, anti-Top-of-the-Pops, anti-capitaliste. Tu es devenu punk parce que tu voulais te débarrasser de tous les Rod Stewart qui tapaient la bise à la famille royale après les concerts ». Chacun mesure aussi combien le succès rend ces principes complexes à tenir : « On allait changer le monde, mais c’est le monde qui nous a changés, non ? »

Ce sont ces paradoxes que raconte Frode Grytten dans ces instantanés d’une époque, d’un groupe pris dans une ville qui ressemble à un « un roman policier à la jaquette graisseuse ». Incandescents est cette épopée des Clash, de la gloire aux lendemains qui déchantent quand brusquement, comme Topper, tu deviens « un homme avec un passé et rien d’autre ».

Frode Grytten, Incandescents, traduit du néo-norvégien par Céline Romand-Monnier, éd. Buchet-Chastel, 152 p., 14 €