«Les Vieux fourneaux» : ni vieux ni maîtres

Lupano et Cauuet récidivent. Après Ceux qui restent (Dargaud, Prix des Libraires 2014), « les vieux fourneaux » sont de retour dans Bonnie and Pierrot, un album drôle, inspiré, engagé et tendre, un second tome qui fait bien plus que confirmer les espérances nées avec le premier opus.

 

Sophie est désormais la jeune maman d’une petite Juliette, elles vivent loin de la ville, dans l’ancienne ferme Picharbier. La jeune femme a repris le flambeau de sa grand-mère : elle a remonté le théâtre de marionnettes du “Loup en slip”.

Retraités facétieux et activistes sur le retour (ont-ils jamais cessé de l’être ?), Mimile, Antoine et Pierrot copinent toujours à distance. La mort de Lucette (voir le tome 1) les a rapprochés (s’étaient-ils vraiment éloignés ?). Oh bien sûr, ils n’ont plus la vigueur d’antan (ils tutoient le quart de millénaire à eux trois), mais leurs combats (à défaut d’autre chose) restent vigoureux. Pierrot est ce qu’on pourrait appeler un militant vermeil, un comme on n’en fait plus, un des résidents de L’île de la tordue et membre actif des non-voyants anarchistes « Ni yeux ni maîtres ». Il vit dans un hôtel (très) particulier, utopie immobilière, collectiviste et libertaire. Antoine part le rejoindre pour la grande manif. Parce que malgré l’âge de leurs artères, les « vieux fourneaux » brûlent encore… de faire la révolution, d’enquiquiner le monde (ça maintient en vie), de refuser l’ordre établi, de bousculer les convenances. Quant à Mimile (seul blanc à avoir joué première ligne au rugby aux îles Samoa), eh bien… il vient de s’échapper de sa maison de retraite.

Les Vieux fourneaux est un cocktail irrésistible de fraîcheur et d’humour. Le scénario et les dialogues au cordeau de Wilfrid Lupano (également primé avec Le Singe de Hartlepool, Delcourt 2012) rythment cette série, qui balance entre polar intimiste et comédie sociale. Réflexions sur la mondialisation, le jeunisme et le capitalisme sauvage, sur le marketing outrancier (le savoureux running-gag de la baguette de pain siglée), plongée dans l’intime de chacun des personnages (Antoine et sa Lucette, Pierrot et sa Bonnie), mais aussi prise de conscience d’une certaine urgence. Au dessin, Cauuet fait merveille avec ce graphisme très travaillé, un trait fin et saillant et des cadrages percutants.

Mais Les Vieux fourneaux, c’est aussi et surtout une réflexion sur la distance entre les générations (qui n’est pas le fossé que l’on croit), sur le temps, sur la jeunesse éternelle (le côté Vieux de la vieille impayable) et le vieillissement prématuré (de notre planète au premier chef si l’on n’y prend pas garde). Bonnie and Pierrot a le souffle impertinent et la verve grave, la preuve par Lupano et Cauuet que l’on peut faire du neuf avec des vieux.

  • Les Vieux Fourneaux, Tome 2, Bonnie and Pierrot, de Wilfrid Lupano et Paul Cauuet. Dargaud, 56 p. couleur, Octobre 2014. 11 € 99.
  • Ceux qui restent (Lupano et Cauuet. Dargaud, 56 p. couleur, avril 2014, 11 € 99)