Gus, « Beau bandit », le western épistolaire haut

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Nous avions laissé le Gus de Christophe Blain (Dargaud) seul sur son rocher orange écrivant frénétiquement à Nathalie, héroïne éponyme d’un Far-West burlesque et littéraire. Haut en couleurs. Gus est de retour, et avec lui Clem et Gratt, ses comparses existentialistes. 

Dans ce nouvel opus, le second vole la vedette aux deux autres : parce que les héros de Christophe Blain sont ainsi faits, ils ne sont pas des héros très longtemps, si tant est qu’ils le furent un jour. Beau Bandit est une bande dessinée tissée d’hommages et de références. Une ode à nos classiques filmiques, lettrée, où l’on parle beaucoup, où l’on pense, rêve, et fantasme fort.

On serait tenté d’énumérer les réalisateurs qui pourraient reprendre à leur compte ce story-board bien léché qu’est Beau Bandit : Leone, Eastwood, Ford, Walsh, Hathaway… mais aussi et surtout Mel Brooks dans son Blazing SaddlesBeau Bandit revisite le classicisme et esquinte les images faciles made in Tombstone ou Yuma. C’est un foisonnement de couleurs impossibles, de lignes brisées, de délires psychédéliques que ne renieraient pas les créateurs du Yellow Submarine des Beatles. Avec le même arc-en-ciel, avec les mêmes meanies. On peut s’amuser à compter les scènes cultes réinventées — je ne dirai pas reprises, elles sont ici uniques —, qui reconstituent une vidéothèque décalée et baignée de couleurs et de flashbacks, pour notre plus grand plaisir.

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Rio Bravo, Butch Cassidy and the Sundance Kid, Pour une poignée de dollars, Maverick sûrement, Les Sept Mercenaires un peu mais pas trop, Mon nom est personne sans aucun doute. Il n’y a pas de clichés dans Beau Bandit. Tout n’est qu’inspiration dans ce western subtil, fin et racé comme un pistolero sombre, sec et crépusculaire comme un désert de sel. Avec le modernisme inéluctable en ligne de mire qui fait se rencontrer la simplicité des rapports humains et la complexité des ego bizarres de ces héros de papier. Un outlaw qui lirait ses propres aventures dans des comic books pour kids ou midinettes, ça ne se trouve pas sous le sabot d’un mustang. C’est tout le piquant de cet Ouest qui converse comme on parle de nos jours, qui philosophe dans le saloon et raisonne aux tables de jeux, comme résonnent les objets changeants des désirs des protagonistes. Les banques sont donc pillées aussi vite que le soleil se coucherait sur d’autres cow-boys filant vers l’horizon pourpre. Les amours sont claires, les liaisons dangereuses. Forcément. Les vies ne sont pas nettes et tranchées, moins manichéennes qu’il n’y paraît au premier abord, et les lignes de fuites multiples. Parce que Beau Bandit est un magnifique exercice de style.

Beau Bandit, c’est l’histoire d’un braqueur qui vole plus vite que son ombre et qui s’enfuit des banques plus vite qu’il n’y est entré. Il va alors se reposer dans des canyons, lire des histoires de braquages — ses braquages ? —, rêver qu’il rejoint sa dulcinée, ou lui écrire qu’il va la rejoindre ou des histoires de banques pillées. Ou les inventer. Pour mieux les vivre peut-être, ou s’en souvenir. On ne sait plus très bien. Le temps et l’espace sont malmenés, la confusion des genres est forte, le lecteur se perd autant que les rôles s’échangent dans cette histoire déconstruite à souhait.

GusLes héros de Christophe Blain n’évoluent pas dans l’univers des « Petits Mickeys » d’antan. Le dessin est tour à tour minimaliste, avec ces esquisses de personnages cédant la place à des bulles envahissantes, pour se faire plus précis, affuté comme un couteau de trappeur. Lestopoï inhérents au genre ne sont plus que des (pré)textes pour mieux ébranler le mythique. Les aventures sentimentales à la limite de l’eau de rose sont appariées aux ébats sexuels les plus débridés, modernes et naturistes. Souvent, comme le brouhaha des conversations emplit le saloon de la dernière chance, les phylactères remplissent l’espace normalement réservé aux acteurs. Puis, parfois, le silence se fait et les grands espaces reviennent à la charge, sans cavalerie toutefois.

La noblesse du western acquiert ses lettres. Mélange de muet et de sonore, Beau Banditégrène les conversations. C’est parlant. Les apartés oniriques succèdent aux dialogues emprunts d’un modernisme décalé et savoureux. Et l’on s’inquiète de savoir si les interrogations sur l’amour, la vie, la destinée, les envies profondes des héros seront satisfaites ou non. Iconoclastes et dérangés, anachroniques et simples à la fois, Clem, Gratt, Gus, Peggy, Ava… nous conduisent sur une pente réfléchie, triturée en mode fast-foward, rewind, ou en arrêt sur leurs images.

On ne sait plus très bien où se situe la frontière de l’épistolaire, du réel, du temporel, Christophe Blain nous mène chevaucher dans les rêves de ses personnages, dans leurs obsessions, leurs désillusions, leurs interrogations métaphysiques. Au galop et les fontes sur l’épaule, de l’El Dorado à Frisco, du passé au présent, avec le futur au bout de la piste.

  • Gus, T1, Nathalie, Christophe Blain, 76 p. couleur, Dargaud 2007. 14€99
  • Gus, T2, Beau Bandit, Christophe Blain, 84 p. couleur, Dargaud 2008. 14€99
  • Gus, T3, Ernest, Christophe Blain, 48 p. couleur, Dargaud 2008. 14€99