Novalis disait – et nous y croyons aussi – qu’il faut romantiser le monde. Mais aujourd’hui peut-être la formulation est-elle plutôt qu’il faut cosmiciser le monde, ton monde, lui donner l’aura individuelle de poétiques pluralistes, de plurivers ouverts – ô Martin ô Martin ô Martin – mondes ouverts à la fulguration du sens qui circule en nous avec ces petits corpuscules que l’on appelle des mots, pour aller vite, qui sont aussi des gravités et des ellipses, des rotations sur elles-mêmes et dans la langue, pêle-mêle, avec les souples collines de la 3e circonvolution frontale de l’hémisphère gauche, avec les cheveux de nerfs de l’hippocampe, avec donc, bien sûr, ici, le bec du toucan.
Littérature
Retour sur Centre épique, récit-documentaire publié il y a quelques mois par Jean-Michel Espitallier. Dans ce livre, sont interrogés l’Histoire, le temps, la mémoire collective et personnelle, certains des récits qui donnent du sens au siècle (le XXe). Ce questionnement – cette problématisation – se fait toujours du point de vue d’une écriture qui propose et, dans le même geste, défait, efface, déchire, accumule les ruines : écriture-temps, écriture-durée synonyme aussi de chaos. Entretien avec l’auteur.
Outrages, le premier roman de Tal Piterbraut-Merx, écrivain et chercheur en philosophie, frappe par son écriture singulière dont le cœur est le rapport entre le langage et le corps affecté. Comment écrire et comment dire ce qui frappe le corps, le dire à soi mais aussi aux autres ? Comment rendre compte des complexités de nos chairs situées dans des espaces sociaux complexes, de nos corps qui sont si dépendants et toujours en excès par rapport aux catégories qui les incarcèrent ? Et comment penser le processus infini de soin de ces corps scandaleux de sentir et de parler ?
Dans Comètes et perdrix, Marie Cosnay tourne autour d’un fait réel : l’enlèvement, dans les 1950, de deux enfants juifs, Robert et Gérard Finaly, enlèvement auquel l’Église n’est pas étrangère. Le livre développe la forme d’une enquête, ou se développe selon une forme-enquête qui multiplie les approches, les récits, les pistes. Qui n’évite pas les incertitudes, au contraire.
Querelle n’est pas seulement le nom d’un des personnages du roman de Kevin Lambert. Querelle est le terme qui condense la logique de ce roman : tout ou presque y est conflit, dispute, différend, agression.
Entretien avec Liliane Giraudon, à l’occasion de la parution de Sade épouse Sade, Chambre froide et Coups de dames.
Dans Chaosmogonie, Nanni Balestrini ne demande pas ce qu’est la poésie mais ce qu’elle fait, ce qu’elle peut faire. Le titre semble proposer une réponse : la poésie crée du chaos, elle crée une langue qui est un chaos indissociable d’un monde qui est lui-même un chaos.
Dans Menaces, son précédent livre traduit en français, Amelia Gray mettait en scène une sorte d’enquête délirante au sujet d’une mort qui pouvait être un meurtre. Mais l’enquête ne pouvait qu’échouer face à l’insistance et au développement d’un monde imperturbablement incohérent et énigmatique. L’enquête ne résolvait rien, ne permettant pas de synthétiser, de rationaliser la prolifération du chaos. Dans Cinquante façons de manger son amant, l’enquête a disparu : ne restent que des faits développés pour eux-mêmes, sans explication, sans contextualisation, sans rationalisation – des faits incompréhensibles, illogiques, une sorte de chaos brut.
Dans La Bascule du souffle d’Herta Müller, Léopold, jeune homme roumain de 17 ans, déporté en 1945 car appartenant à la minorité germanophone, raconte son usage en camp des livres qu’il avait pris de soin de mettre dans sa petite valise avant d’être emmené par la police :
L’année du singe est l’année du chaos : une forme de désordre envahit le monde – à moins que ce désordre ne soit l’état réel du monde ainsi révélé. Le désordre n’est pas ici la simple absence d’ordre, son opposé, il correspond à un effacement des limites habituelles qui servent à penser et à instaurer un certain ordre que l’on appelle d’ordinaire « réalité ». Le chaos qui traverse le livre de Patti Smith n’est-il pas une réalité plus profonde ? Les nouveaux rapports qui apparaissent entre les vivants et les morts, entre le rêve et la réalité, entre la pensée et le monde, ne sont-ils pas, plutôt qu’une négation de l’ordre du monde, la révélation de son chaos essentiel ?
Dans son étude sur l’œuvre littéraire et cinématographique de Duras, Simona Crippa met en évidence, à travers cette œuvre, les références mythologiques récurrentes et prégnantes. Il ne s’agit pas par là pour Duras de s’inscrire dans une culture déjà établie, simplement reproduite, ou d’intégrer dans ses œuvres les signes d’une culture classique légitimée par les institutions. Le référent mythologique, pour Marguerite Duras, serait le moyen d’une critique du texte et de l’image, d’une pratique de plus en plus radicale de la création, d’une politique du monde voulue révolutionnaire.
Qu’est-ce qu’un poète qui écrit des romans ? Que fait-il quand il s’appelle Rossano Rosi et qu’il est l’auteur, déjà, de trois recueils et de six romans – lus, primés, appréciés, mais de trop peu de lecteurs encore ? Comment s’y prend-il pour s’inscrire dans une tradition, celle de Raymond Queneau, très clairement, aussi bien pour le versant poétique que pour le champ romanesque? Quelle est sa stratégie pour ne pas se laisser engloutir par l’amour de ses modèles, par la tentation de la surenchère, par le découragement lié à un excès d’admiration ?