Le livre de Guillaume Marie est un récit se rapportant à Benoît Labre, saint ou fou du XVIIIe siècle, mort à Rome dans le plus grand dénuement. Je vais entrer dans un pays est pourtant moins un récit apologétique chrétien que celui d’une vie structurée par le désir d’un autre état de la vie, par un autre rapport à la vie et au monde – une vie capable de devenir la vie générale du monde, celle que l’on peut appeler Dieu ou autrement.

Benoît Labre pourrait ressembler à Bartleby, le personnage de Melville. Ce n’est pas que, comme Bartleby, il préférerait ne pas, c’est que comme lui il ne peut pas, il est incapable de : vivre comme tout le monde, avoir un métier, séduire, entrer dans les rapports sociaux habituels, avoir les mêmes valeurs, etc. Comme dans le cas de Bartleby, Benoît Labre ne choisit pas, il ne décide pas, il subit sa nature comme une passion, un mode du corps et de l’esprit qui le singularise et le soustrait à ce qui constitue les finalités et les principes de l’existence de chacun. Benoît Labre est décrit comme une figure passive, qui est ce qu’il est sans le décider, qui ne peut que vivre selon ce mode de vie qui le définit (« Il ne saisissait pas tellement l’intérêt de vivre avec les gens. Il a su assez tôt qu’il n’y arriverait pas » ; « Il ne voyait pas pourquoi » ; « Il ne comprenait pas »). Ce qu’il ne peut pas, c’est être adapté au monde tel qu’il est, se plier à ses impératifs économiques ou sociaux. Il n’appartient pas au monde dans lequel il est né, son mode de vie étant en lui-même une contestation, une critique de ce monde, sans que cette critique ne soit voulue, ne soit le résultat d’un jugement. Il est autre que ce qu’il est supposé être, d’une nature différente. C’est cette nature que Guillaume Marie déploie à travers le récit.
Je vais entrer dans un pays est un livre spinoziste. Avant d’être une personne, un individu, Benoît Labre est une nature ou une puissance qui développe ce qu’elle peut, ce dont elle est capable, et exclut ce qui est incompatible avec elle. Le récit de Guillaume Marie suit le développement de cette puissance, du départ de Benoît Labre, lorsqu’il quitte la maison familiale, jusqu’à sa mort. À travers ce déploiement, tout est transformé, absorbé par le désir qui est impliqué par la puissance ou nature qu’est Benoît Labre : le rapport à soi, le rapport aux autres, le rapport au monde deviennent les effets, de plus en plus intenses, de ce cette puissance. À travers le récit, c’est le rapport à soi, aux autres, au monde qui se fait conforme, adéquat à la nature singulière qu’est Benoît Labre, le réel n’étant plus que selon cette nature, n’étant plus pour Benoît Labre que cette nature elle-même et dont la contemplation, la passion le remplit de joie.

Benoît Labre devient autre chose qu’une personne, qu’un individu : de plus en plus adéquat à sa propre puissance, abandonnant ce qui peut le rattacher au règne seulement humain, au mode de vie de l’homme habituel qui serait, de ce point de vue, une négation de la puissance. Il n’est pas seulement incapable de désirer quelque chose comme un travail ou un statut social valorisé, et même son attirance pour la vie monastique s’efface lorsqu’il prend conscience que les moines sont encore, peut-être, trop dans le monde humain tel qu’il est pensé, perçu, vécu, désiré par tout un chacun. Il se débarrasse de la volonté de se conformer au regard d’autrui ou de juger autrui, il se mêle aux plus misérables et devient le plus pauvre, le plus sale, le plus repoussant. Il parle aux puces et aux poux plutôt qu’aux hommes et aux animaux aimés des hommes. Il désire non pas l’argent, le pouvoir, un statut social valorisé mais les brins d’herbe, les ronces, l’air, la poussière, la boue, la crasse, les parasites.
Son désir le conduit à inverser l’échelle des valeurs et à valoriser ce qui est d’ordinaire le plus bas, le plus méprisé, le plus inexistant. Mais ce renversement n’est pas volontaire, il est l’effet de la puissance nommée Benoît Labre, l’effet du désir qu’elle implique si on entend par désir une capacité relationnelle, une dynamique productrice de rapports, créatrice d’agencements. C’est cette dynamique qui est à l’œuvre dans le livre de Guillaume Marie : Benoît Labre se détourne de certains rapports pour en créer d’autres, avec l’air, avec l’espace, avec les animaux, avec Dieu, avec le langage, etc. (« Vivre lui suffisait. Regarder le ciel, les rochers, les oiseaux. Le reste n’était rien »). Et ce détournement, cette création ne sont pas choisis, ils sont l’effet de la puissance qu’il est. Par là, le désir est créateur d’un monde, d’un réel qui sont pour Benoît Labre le réel lui-même, le monde lui-même fait d’air, de chemins, de litanies, de joie, de puces et de poux. Benoît Labre quitte ce monde pour en créer un autre, le monde qu’il habite et dont il est la figure.
À travers le récit, on suit cet abandon du monde et la création, comme une araignée tissant sa toile ou un peintre construisant son tableau, d’un autre monde. Benoît Labre ne cesse de quitter ce monde qu’il ne comprend pas, qui ne l’intéresse pas, auquel il est étranger car vivant dans un autre monde mais qui n’est pas transcendant, qui est ce monde-ci mais autre. Il fait du monde un lieu à parcourir, joignant par la marche des points remarquables (pèlerinages), transformant les distances géographiques en une constellation d’abord mentale dont certains lieux saints sont les étoiles, dont Lorette devient le soleil. Il est la figure nomade de cet espace nouveau, de cette géographie vitale. Il quitte le langage courant, le langage comme échange et signification claire et utilitaire, pour parler aux animaux, pour le chant, pour la prière, la litanie : à sa façon, il devient poète, une certaine figure de la poésie (« il écoutait les gens comme auparavant il écoutait les oiseaux et le bruit du vent dans les branches »). Le langage devenu prière, chant, litanie, n’est plus le langage humain, il ne relie plus les humains, il n’exprime plus les habitudes humaines : il devient autre chose qui implique les animaux, le souffle, l’expression de la vie. Il abandonne la nomination, à commencer par son propre nom. Il devient comme ces puces ou ces poux auxquels il parle : un vivant à l’intérieur d’un monde qui est autre que le monde humain. Je vais entrer dans un pays est un livre d’éthique.

Ce mode de vie nouveau implique un nouveau mode de la pensée (« il n’avait aucun goût pour le bon raisonnement »), un nouveau mode de la perception et de la sensation, de la sensibilité. Benoît Labre perçoit ce que les autres ne perçoivent pas : le vide des affaires courantes de la vie humaine mais aussi, surtout, les animaux minuscules, les herbes qui poussent n’importe comment, les brins d’herbe que la culture n’intègre pas sinon comme sans intérêt, sans existence. Il comprend la valeur de la poussière et de la crasse. Il développe une pensée « délirante », obsédée par un objet à peine saisissable, à peine nommable, que l’on peut appeler Dieu, que l’on peut appeler la vie générale de tout, la vie qui est tout. Guillaume Marie n’écrit pas un livre qui, dans la lignée d’un certain christianisme, valoriserait le sale ou le vain pour mieux déprécier la vie, pour produire une haine de la vie. Il fait l’inverse, précisément l’inverse : un livre qui, à travers la figure de Benoît Labre, valorise la vie, écrit un chant, une litanie, une prière pour la vie générale du monde dans sa pluralité, dans sa multiplicité, les formes infinies de la vie partout et toujours.
À l’intérieur de cette vie, Benoît Labre se perçoit comme équivalent aux poux, aux puces, aux poussières, à la boue : une vie qui exprime la vie, qui est la puissance de la vie. Cette puissance ne peut être développée que par une forme extrême d’ascèse, de dépossession des biens, des ambitions du monde, de dépossession de soi en tant qu’individu (« Il n’avait plus d’opinion sur le monde. Il observait sa loi qui était celle d’être petit, sans nom »). Cette dépossession implique la joie puisqu’elle rend possible une contemplation plus intense de la vie, le mouvement par lequel on devient la vie.

À travers le récit, Benoît Labre devient de moins en moins un individu (« Il voulait s’effacer »), il devient de plus en plus équivalent à l’animal, à l’élément brut (boue, poussière), de plus en plus anonyme au milieu des autres avec lesquels il vit, avec lesquels il dort et qui ne sont socialement personne : les mendiants, les plus pauvres, les prostituées. Il devient comme un animal vivant dans une grotte, un parasite mangeant ce qu’il trouve ou ce qu’on lui donne et qui doit être le moins possible : des restes, des croutes de pain. Là encore, le récit n’a rien à voir avec le misérabilisme chrétien, avec l’éloge moral de la vanité, mais a tout à voir avec l’immanence de la vie et sa contemplation, sa glorification (« Il aimait les petites fleurs moches, les piquants des chardons »). Si se défaire de soi en tant qu’individu est nécessaire à cette contemplation, à ce mouvement du devenir, du devenir-vie, c’est que l’individu est une forme qui implique une limitation de la puissance, une négation de la nature, leur remplacement ou recouvrement par des buts et des notions qui les réduisent, les étouffent, les tuent. La puissance, la vie, sont plus larges que l’individu, incluant un monde autre que ce monde, une figure qui n’est plus un individu mais est l’ensemble des relations, des objets, des formes d’expression que ce monde implique. C’est cette figure que tout au long du récit devient Benoît Labre, figure non plus d’un individu mais d’une singularité (« il a la prescience d’être singulier et le dégoût d’être quelqu’un »).
Évidemment, Guillaume Marie ne prône pas une identification à Benoît Labre. S’il valorise un certain type de rapport à la vie, il définit par le même geste ce qui s’oppose à ce rapport. Même si Benoît Labre est du XVIIIe siècle, on peut par exemple considérer que sa figure est l’antithèse de l’individu néolibéral actuel, que l’éthique qu’il incarne est l’inverse de celle du néolibéralisme actuel qui met en avant l’individu comme soi et responsable de soi, défini par certains buts sociaux, économiques, existentiels, par une certaine hiérarchie des valeurs, par une exclusion radicale de tout ce qui ne correspond pas à ces impératifs (« Il n’avait pas envie d’apprendre un métier, de gagner de l’argent, d’avoir un savoir-faire ou même de la beauté »). Par là, l’individu néolibéral rate la vie, rate le monde, nie la puissance qu’il est au profit d’un pouvoir minable. Cette critique serait à la fois éthique et politique.

On le sait dès le début : Benoît Labre meurt à Rome, il meurt d’épuisement. Dira-t-on que cette mort était finalement le but de son existence, que c’est cela qu’il recherchait par l’abandon de tout, par l’absence d’attention à soi, par la volonté du dénuement le plus radical ? Dira-t-on qu’il y avait, dès le début, une volonté de mourir et que cette volonté est, justement, contraire à la vie ? Sans doute, en tout cas, pourrait-on parler d’échec : les conditions par lesquelles s’opère le devenir-vie ont échoué, se sont transformées en conditions de la mort. Pourtant, il pourrait aussi bien s’agir d’autre chose : non pas que la recherche de la vie ne soit qu’un masque de la volonté nihiliste de mort mais plutôt que la mort de Benoît Labre soit un événement de ce devenir. Lorsqu’il meurt, Benoît Labre n’est effectivement plus personne, plus rien, et sa mort telle que décrite par l’auteur est un quasi-rien, n’est pas spectaculaire : une sorte de douleur, de poids, et le souffle qui s’arrête. La mort de Benoît Labre, dans ces conditions, n’est-elle pas incluse dans la vie générale du monde ? Ce n’est pas un individu qui meurt mais le devenir-vie qui se réalise sous la forme d’une dispersion, d’une désindividualisation radicale : un rien qui fait de la mort de Benoît Labre une mort similaire à celle du pou, de la puce, du chien, similaire à une poussière qui se défait dans le vent – une mort qui serait un événement anonyme de la vie comprise comme vie cosmique, vie générale du monde. La mort, ici, n’est pas l’inverse de la vie, ni sa réalisation, elle est l’occasion encore de sa contemplation.
Guillaume Marie, Je vais entrer dans un pays, éditions Corti, février 2024, 80 p., 15 €