Accélération cosmique

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La problématique de l’accélération fait aujourd’hui plus que jamais irruption dans la pensée sous toutes ses formes. Le tonitruant philosophe Laurent de Sutter vient de diriger un très bel ouvrage collectif consacré à cette question (Accélération !, PUF, 2016). Des réflexions stimulantes et parfois enthousiasmantes y sont présentées autour du manifeste « accelerate » de Nick Srnicek et Alex Williams qui a fait couler beaucoup d’encre ces derniers temps. Dans ce texte devenu fameux, les deux jeunes chercheurs britanniques déploraient l’obsession de la gauche pour la décroissance négative et prônaient un dépassement du capitalisme par une forme d’emballement.

1Je partage l’exaspération de Laurent de Sutter face à toutes les critiques tentant de faire rentrer Srnicek et Williams « dans le rang » et, pire encore, les enjoignant à se rendre à des postures plus orthodoxes au nom même de la subversion. Navrant paradoxe des conservateurs qui s’ignorent comme tels. Mais je reste perplexe quant au manifeste lui-même qui, finalement, demeure à mon sens assez faible. D’abord, parce qu’il rate à l’évidence une immense tradition « de gauche » qui précisément est entièrement dirigée par ce dépassement interne de l’exubérance technique qui se prend elle-même pour objet (je pense par exemple à l’œuvre de Jean-Luc Nancy). Mais, surtout, parce que la proposition me semble finalement assez chétive et plutôt timide. Loin d’une révolution d’ampleur, elle n’appelle qu’à un décalage quantitatif (qui, pourrait, certes mener à un décadrage qualitatif) et passe à coté – peut-être à dessein – des plus authentiques expérimentations contemporaines qui, loin d’un ralentissement caricatural, pauvre et triste, pensent une extraction systémique beaucoup plus radicale et, semble-t-il, tellement plus efficace que l’emballement esquissé. Il y a de l’ailleurs qui ne relève ni de l’atrophie ni de la nostalgie.

Mais, naturellement, penser l’accélération n’a de sens que si l’on spécifie ce qui accélère. Or, il est une chose bien étrange, et relativement peu médiatisée, dont l’accélération nous surprend depuis bientôt deux décennies : l’expansion de l’Univers.

Il faut être précis. L’expansion de l’Univers n’est ni une découverte récente, ni un phénomène mystérieux. Observée au début du XXè siècle, elle constitue une magnifique corroboration de la grande théorie d’Einstein. La relativité générale nous apprend en effet que l’espace lui-même n’est plus ce cadre figé qu’avaient pensé Kant et Newton mais plutôt une trame dynamique susceptible d’évoluer. L’expansion du Cosmos constitue précisément ce mouvement propre de l’espace qui est mis en évidence par l’éloignement des galaxies. Strictement parlant, celles-ci sont immobiles mais l’espace qui les sous-tend ne cesse d’enfler. Loin d’être aporétique, cette dilatation est donc parfaitement comprise, et même attendue puisqu’un Univers statique est instable, dans le cadre de notre meilleur modèle scientifique.

Mais, il y a un peu moins de vingt ans, fut constaté que cette expansion était accélérée. Et c’est ici que réside le mystère. La gravitation est une force attractive et c’est la seule à l’œuvre entre les galaxies. Elle devrait donc freiner cette expansion. Tout à l’inverse, les observations – fiables car différentes méthodes convergent vers les mêmes conclusions – montrent que l’Univers accélère. Et l’énergie associée à cette accélération est tellement considérable qu’elle est plus de cent fois supérieure à celle de la totalité des étoiles. Voilà qui donne à penser.

Les conséquences à long terme ne sont pas anodines. La vitesse d’expansion de l’Univers est déjà si importante que les galaxies les plus lointaines « sortent » de l’horizon cosmologique. Alors que pendant les dix premiers milliards d’années suivant le Big Bang il fut possible de voir de plus en plus loin (de nouveaux objets entraient dans l’horizon), la situation maintenant s’inverse. Le ciel va lentement s’obscurcir et dans soixante milliards d’années environ, plus aucune autre galaxie ne sera visible depuis la Voie Lactée. Triste ciel. Peut-être même, mais c’est une scénario auquel je ne crois guère, que surviendra un Big Rip, c’est-à-dire une grande déchirure causée par la forme fantomale de cette énergie noire conduisant chaque point d’espace à devenir infiniment éloigné de chaque autre, disloquant donc toute forme de structure matérielle. Cosmos compose avec Chaos, Érèbe et Tartare.

2Aussi intéressant que l’accélération elle-même est, je crois, le statut épistémologique des controverses à son égard. Certains physiciens voient dans cet emballement de la dynamique cosmique l’un des plus grands mystères de la science contemporaine. Un paradoxe tel qu’il pourrait défier notre paradigme et conduire à l’élaboration d’une physique radicalement nouvelle. D’autres chercheurs considèrent au contraire que la relativité générale, dans sa forme la plus large (incluant ce qu’on nomme une constante cosmologique), peut très bien rendre compte de ces observations sans appel à des modèles exotiques ou révolutionnaires. Je me range d’ailleurs plutôt dans ce second lot. Mais ce qui se dessine ici, c’est toute la complexité de la définition non-équivoque d’une théorie, de ses prédictions considérées comme « naturelles », de son champ d’application, du taux d’enchevêtrement toléré ou désiré avec les autres théories, etc. Ce qui s’exhibe donc – n’en déplaise à ceux qui aiment faire croire que tout est simple et univoque dans le domaine des sciences dures –, c’est l’extraordinaire complexité des cadres, des schèmes, des structures qui sous-tendent et surplombent nos élaborations théorétiques. Ne faisons pas semblant de savoir sans hésitation ce qu’est la science, ce qu’est le réel, ce qu’est la vérité.

4Il convient néanmoins, comme toujours, d’être prudent. Que cette multiplicité des sens – jusqu’à interroger l’ordre même de la polarité – de l’accélération et d’interprétation de ces différentes accélérations ne conduisent pas à un nihilisme généralisé qui laisserait entendre que toutes les positions sont défendables et respectables. Il est un point, en particulier, sur lequel il convient d’être clair, tranchant, incisif et non-ambigu : l’énergie se conserve – ce n’est pas un vœu pieu ou un fantasme de physicien, c’est une conséquence directe de l’existence de lois physiques – et une croissance exponentielle de débauches énergétiques dans l’environnement fini de la Terre ne peut mener qu’au désastre. Cette accélération du saccage organisé du microcosme planétaire est intrinsèquement suicidaire. Et dans cette spirale mortifère nous entrainons aussi, ne l’oublions jamais, les autres vivants, animots silencieux – comme l’écrivait Derrida –, victimes muettes d’une folie pauvre qui les réifie toujours davantage et les emporte dans ce flux sépulcral.

Le manifeste de Nick Srnicek et Alex Williams est consultable à cette adresse